PYGMALION
XLlève d'Apollon et favori des belles,
Entre les arts et les amours L'heureux Pygmalion partageoit ses beaux jours , Comblé d'honneurs nouveaux et de faveurs non
velles.
Sous son ciseau voluptueux
Une Vénus venoit d'éclore :
Celle qu'à Paphos on adore Peut-être des humains méritoit moins les vœux.
L'artiste, en la formant, se rappeloit l'image Des beautés qui l'avoient charmé ; Ce que son cœur avoit aimé Il l'exprimoit dans son ouvrage.
Mon art a , dit-il , rassemblé
Des trésors qu'en cent lieux TAmour voulut répand re:
Que leur accord me plaît! et que j'ai bien su rendre
La jambe de Doris et la gorge d'Églé !
J'adorois dans Philis cette taille légère :
Que j'exprime avec vérité
Les secrets appas de Glycère !
Jamais fixé, toujours flatté, Sur les moindres détails il promène sa vue :
L'amour-propre et la volupté Le ramènent sans cesse au pied de la statue. En vain, pour s'occuper d'un ouvrage nouveau , Il s'éloigne un instant de l'objet qui l'enchante : Il s'excite au travail; mais sa main languissante S'arrête, tombe, et laisse échapper son ciseau.
Il quitte la statue, il revient auprès d'elle ;
Il la revoit , elle est encor plus belle. Si ce marbre, dit-il, pouvoit être animé,
Qu'avec plaisir je lui rendrois hommage ! Je l'instruirois à faire usage D'un cœur qui n'aurait point aimé.
Il faut aimer, il m'aimeroit peut-être : Il devroit son bonheur à mon art , à mes feux ; Avec l'art d'en jouir il me devroit son être : Il ignoreroit tout ; mais son cœur et mes yeux
Lui feroient bientôt tout connaître.
Amour, sur ce marbre enchanteur
Répands la flamme la plus pure ; D'une beauté nouvelle enrichis la nature ;
A tant d'attraits tu dois un cœur.
Il embrasse à ces mots le marbre qu'il adore : Il croit avoir senti de foibles mouvements ; Il frémit, il observe; il voit, il doute encore; Une timide joie agit sur tous ses sens. Il a vu palpiter une gorge naissante ; De transports plus ardents cet objet le remplit :
Il y porte une main tremblante ; Sous ses doigts étonnés le marbre s'amollit. Il colle sur sa bouche une bouche enflammée. Elle répond, dit-il, à mon emportement !...
Par le plaisir la statue animée Ouvre les yeux , et voit le jour et son amant.
Elle éprouve , sans rien connoître ,
Une aveugle félicité ;
Son cœur naissant est agité
Par le bonheur d'aimer et d'être.
Son ame est sans idée, et n'a que des désirs , Ses premiers sentiments ont été des plaisirs.
Par une caresse nouvelle A chaque instant elle essayoit ses sens ,
Et ses plus simples mouvements Sont des faveurs pour lui , sont des plaisirs pour elle. Ali ! désormais , dit-il , mon cœur, content des dieux , N'a rien à demander à leur bonté suprême : Charmes que j'ai formés , qu'anima l'Amour même ,
Ce jour a comblé tous mes vœux ;
Vous vivez, vous aimez, et j'aime.