‹ PoésiesChapitre 3 sur 23 · Î3»®«3*SÎ · texte numérisé non relu

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Page 85 , vers 14 :

Tout se meut, s'organise, et sent son existence.

Le commencement de l'été semble étro le moment où la nature est dans sa plus grande force et dans sa perfection. Dans les plantes cependant la végétation est affoiblie, pareeque la terre n'a plus la même humidité qu'elle avoit au printemps : mais la végétation est prodigieuse dans les jeunes animaux ; leur accroissement est sensible d'un jour à l'autre , du soir au matin. Dans les adultes , il y a moins de fermenta ■ lion qu'il n'y en avoit au retour du soleil; nos liqueurs coulent dans leurs canaux avec plus de tranquillité; mais les muscles ont plus de souplesse, d'élasticité ,

et de force. C'est le moment de l'année où l'homme jouit le plus de la santé.

Page 86 , vers 2 3 :

Sans doute elle a perdu de sa variété.

11 ne reste de verdure que celle des vergers, des vignes, des forêts ; et ses nuances ne sont point tranchantes. Les prairies commencent à blanchir, les blés à jaunir, et le nombre des couleurs diminue : la curiosité étoit très agréablement occupée au printemps parla multitude et la vivacité des couleurs, ainsi que par la variété des chants des oiseaux et par celle des odeurs; mais elle n'est pas également satisfaite pendant l'été.

Il y a des hommes dont l'aine n'a pas d'autre ressort que cet instinct de curiosité ; et ce sont les âmes philosophiques ou foibles , des tètes profondes et des têtes frivoles.

Page 87 , vers 1 1 :

J'irai sur l'Apennin , sur ces monts élevés.

Ce n'est plus qu'en parcourant un grand espace que l'œil trouve de la variété ; et la vue subite d'une grande

SUR L'ÉTÉ. ia3

étendue, comme de tout ce qui est grand et nouveau , nous cause dans les nerfs un ébranlement qui est suivi d'une forte tension : mais lorsque ce vaste espace est varié par des sites et des productions de différents genres , la sensation , qui n'est plus la même , s'affoiblit, et les nerfs se relâchent; cet espace étendu ne jette point dans notre ame des idées de solitude, de privation, de danger, comme la vue de la mer ; il n'y jette point des idées de destruction, de chaos, d'absence de vie, comme la vue des glacières répandues sur les sommets des Alpes: alors l'admiration succède à notre étonnement , mais une admiration douce, dans laquelle entrent l'amour, l'espérance, et plusieurs sentiments qui la rendent délicieuse.

Page 88 , vers 18 et rc> :

Et portoient dans mon cœur Un plaisir réfléchi , le calme , et le bonheur.

La force du soleil , la chaleur de ses rayons , ont épuré les liqueurs dans nos corps , facilité la circulation, et augmenté les esprits animaux; ces particules ignées, ces particules végétales et vivantes qui circulent autour de nous, qui nous pénètrent et que nous respirons, nous ont donné plus de force : mais la

chaleur qui continue détend les muscles , porte du relâchement dans le genre nerveux , et donne quelque tendance au repos ; les inquiétudes vagues, la curiosité vive , l'activité sans ohjet , diminuent ; il leur succède un contentement doux et solide ; on se trouve plus disposé aux réflexions, et l'on n'en est pas détourné, comme au printemps, par une multitude de sensations nouvelles. Ces réflexions ne sont point tristes; la santé dont on jouit , les biens dont on va jouir, la lumière qui éclaire tous les objets et qui ôte à la nuit même ses ténèbres , tout dispose l'ame à une douce joie : mais c'est sur- tout à l'impression de la chaleur que l'homme doit ce contentement, ce calme agréable dont il jouit.

La douleur, la crainte , la colère, les désirs violents, tous les sentiments, toutes les passions qui sont des modes de la douleur, tendent les nerfs et les muscles- Le plaisir au contraire, la joie, l'espérance, la tendresse, l'amour du beau, tous les sentiments qui sont des modes du plaisir, relâchent modérément les nerfs et les muscles, etc.

La chaleur , dans un corps bien constitué et qui n'est point obligé à des efforts , donnant aux nerfs et aux muscles le même relâchement modéré que le plaisir, fait éprouver à l'ame un état agréable, un bienêtre dont elle se rend compte : c'est alors que la sim-

])lc existence est un bien , et qu'on pourroit se dire , Je suis bien,parceque je suis. C'est alors qu'à l'ombre des arbres , sur un gazon frais , près des eaux qui tempèrent les feux de l'été sans empêcher de les sentir, l'esprit abandonné à la rêverie, le cœur content, les sens tranquilles, on jouit pendant quelques moments d'un repos délicieux et semblable à celui qui succède aux plus grands plaisirs.

Nos plaisirs, dans le printemps, tiennent plus aux sensations, à l'imagination, aux illusions; ils sont plus , dans l'été , l'effet de la réflexion.

Page 90 , vers 2 5 :

Auprès de la nature il sent tous ses bienfaits.

Nos plaintes éternelles calomnient la nature. On a donné à l'homme la triste habitude de s'avouer malheureux : mais le bonheur n'est pas aussi rare que nous le crient des charlatans qui exagèrent nos maux et nous vantent leurs remèdes.

Si on entend par bonheur une suite de sensations délicieuses, une chaîne non interrompue de ce qu'où appelle des plaisirs, le bonheur est rare; niais il est un grand nombre d'autres jouissances que nous ne comptons pas, et qui nous rendent heureux.

ia6 NOTES

Le premier instinct de l'homme , qui ne le quitte jamais, le principe de son activité, c'est le besoin de seutir son existence , d'avoir la jouissance de ses forces , de ses sens , de son ame , de sa vie. Nous avons reçu de la nature une multitude de facultés et d'organes ; et l'homme est heureux toutes les fois que le libre usage de ses organes , de ses facultés, lui donne un sentiment vif de son être. Il est heureux non seulement lorsqu'il se livre aux nobles affections de l'ame , telles que l'amitié , l'amour de la patrie , la générosité , la bienveillance ; il est heureux non seulement lorsqu'il exerce sa vue , son oreille , son tact, son odorat, son goût, la force de son corps, l'adresse et l'agilité de ses membres ; mais il l'est encore par l'exercice de sa mémoire , de son jugement , de son imagination.

Il n'est guère de douleur que ne charment les sentiments honnêtes, que ne suspendent la pensée et le travail ; le seul homme véritablement malheureux est celui qui ne peut ni aimer, ni agir, ni mourir.

Pagb 91 , vers 4 :

Et la paix de son cœur n'est jamais de l'ennui.

La plupart des animaux et les hommes sont destinés à se procurer leur subsistance par la chasse, ou

par de certaines nourritures cm'ils ne trouvent pas facilement. Il faut , pour se conserver , qu'ils combattent ou qu'ils fuient des ennemis ; il faut , pour se perpétuer, qu'ils suivent le sexe, qui ne fuit pas, mais qui se fait suivre ; ils sont enfin organisés de manière qu'une certaine mesure de mouvement leur est absolument nécessaire. Si les hommes sont dans un état où ils puissent aisément et sans peine trouver leurs aliments, assurer leur conservation, perpétuer leur espèce, ils sentiront une inquiétude vague, un besoin d'action. Ils seront comme ces serins que nous enfermons dans des cages où ils ont leurs femelles auprès d'eux , et des vivres en abondance ; ils sautent continuellement d'un bâton à l'autre : si vous leur ôtez ce mouvement en les attachant par une petite chaîne, ils engraissent, et meurent.

La nature nous ayant assez mal armés, soit pour prendre le gibier, soit pour repousser nos ennemis, nous ayant donné des enfants qu'il faut long -temps nourrir, conduire , et défendre , nous a mis dans la nécessité d'inventer; et, jusqu'à un certain point, cet exercice est nécessaire à la santé. Le mot de madame Geoffrin , On meurt de bêtise , renferme un grand sens. Il y a telles conditions où l'homme n'a pas plus à inventer qu'à courir, et où il n'est pas plus obligé au travail d'esprit qu'au mouvement. C'est dans cette

i28 NOTES

situation qu'on éprouve l'ennui, dont les effets sont terribles pour le bonheur. Il y a une autre espèce d'ennui ; c'est cette langueur de l'ame qui succède aux passions qui ont cessé , aux goûts vifs qui se sont éteints : les habitants de la eampagne , par leur situation, leur fortune, leurs mœurs, etc., sont préservés de ce triste état de l'ame.

Page 92 , vers 1 6 :

Le coursier , sans vigueur et la tête penchée , Jette un triste regard sur l'herbe desséchée.

Langue il corsier già si féroce ; e l'erba Che fu suo caro cibo a schifo prende.

Le Tasse.

Page 9 3 , vers 5 :

Son empire est douteux ; son règne est d'un moment.

Short is doubtful empire of the night.

Thomson

Page g3, vers 19:

C'est là que la nature et plus riche et plus belle.

On nie trop aujourd'hui l'influence des climats sur le caractère des nations.

Sans doute les hommes naissent par-tout avec les mêmes besoins, mais par-tout ils ne les éprouvent pas au même degré , et ils n'ont pas les mêmes moyen tic Jes satisfaire.

Dans les pays du nord , le peu de substance des aliments, et peut-être la chaleur concentrée dans le corps de l'homme par le froid extérieur, font sentir beaucoup le besoin physique de la faim.

La nature fournit en abondance des aliments aux peuples du midi; et il leur en faut peu, pareeque ces aliments ont beaucoup de substance.

Dans les pays du nord, il faut beaucoup d'industrie pour se vêtir et se loger de manière à ne pas souffrir les rigueurs du froid.

Dans le midi , pour se garantir de la chaleur, il ne faut qne des arbres, un hamac, et du repos.

Le Samoïéde chasse, ouvre une caverne, coupe et transporte du bois pour entretenir du feu et des bois sons chaudes; il prépare des peaux pour se vêtir.

Le sauvage d'Afrique va tout nu , se désaltère «lanN une fontaine, cueille du fruit, dort ou danse sons l'ombrage.

Les peuples du nord doivent donc être plus occupés du soin de se procurer le nécessaire, et les peuples du midi du soin de se procurer l'amusement.

Dans le midi, le travail et la pensée fatiguent ; les

i3o NOTES

corps et les esprits ont une tendance au repos ; l'homme y cherche moins à sentir son existence dans l'action; il se livre plus aux sensations, et il en reçoit une foule d'agréahles. Il doit avoir moins que nous cette inquiétude machinale qui nous presse d'agir.

Les peuples du midi n'ont pas besoin d'inventer beaucoup , de retenir, de combiner un grand nombre d'idées; de là ils ont peu de suite dans l'esprit, et beaucoup d'inconséquence. Ils sont conduits par l'intérêt du moment , ils oublient l'avenir, et sacrifient la vie à un seul jour. Le Caraïbe pleure le soir son ht qu'il a vendu le matin pour s'enivrer d'eau-devie.

Les peuples du nord ont besoin de combiner beaucoup d'idées, d'avoir de l'industrie et de l'invention : ils doivent avoir plus de suite et de force d'esprit, plus de raisonnement et de raison; ils doivent avoir plus de persévérance dans les passions , un caractère moins souvent interrompu.

Les peuples du midi doivent avoir des enthousiasmes subits, des emportements fougueux, des craintes et des espérances sans fondement.

Le soleil et la terre , qui mettent de la différence

entre l'ananas et la citrouille , entre l'âne et l'élé-

• phant , mettent de la différence dans les fibres , les

SUR L'ÉTÉ. i3i

muscles , le sang , le cerveau , et par conséquent le caractère du jVègre et de PAnglois, de l'habitant du Brésil et du Groë'nlandois. Je sais bien que les institutions civiles et religieuses peuvent dans tous les climats changer, diriger les caractères des nations ; mais ce ne sera ni par les mêmes lois ni par les mêmes moyens. C'est ce que pensoit le président de Montesquieu , à qui on a reproché trop légèrement et trop aigrement ses idées sur les influences du chmat. Il est permis sans doute d'apercevoir les fautes de ce guide des législateurs , mais il faut en même temps respecter ses lumières et adorer ses intentions.

Page 95 , vers 7 :

Passer comme un torrent les races et les âges.

Hère he sees Revolvîng âges.

Thomsok.

Page g5, vers 21 :

Le monstrueux serpent , de lui-même entouré.

Dans quelques unes des Antilles, dans le continent de l'Amérique méridionale , et dans l'Afrique , les

i32 NOTES

serpents d'un pied de diamètre et de neuf à dix pieds de long sont assez communs. Mais j'ai voulu parler d'un serpent de la grandeur de douze à quinze pieds et d'une force prodigieuse , qui , dit-on , se trouve en Guinée et sur les bords de la Gambra. Selon quelques voyageurs , il s'entortille autour des plus grands animaux , les brise , et les dévore.

De lui-même entouré.

Il me semble que j'ai vu cette expression dans quelque poète anglois ou allemand dont je ne me rappelle pas le nom.

Page 96 , vers 14:

C'est là que de la terre attirant la surface...

Si j'avois suivi dans ce poème le véritable système du monde , j'aurois principalement attribué l'élévation des terres de Péquatcur à la rotation de notre globe, qui doit donner une force centrifuge aux parties de ce globe situées sous la ligne : mais dans le printemps j'ai supposé la terre immobile ; il ne falloit pas la faire mouvoir dans l'été , et suivre , comme Thomson , tantôt le système de Ptolémée et tantôt relui de Copernic.

SUR L'ÉTÉ. i33

Page 98 , vers 4 :

Des sables éclatants la stérile étendue.

The wide glittering waste of burninç satul. Thomson.

Page 99 , vers 1 :

Sanctuaire où Dodone alloit chercher ses dieux.

Dans les forêts , l'obscurité dont on ne voit point les bornes, et le silence qui fait sentir l'absence des êtres animés , inspirent une sorte de crainte qui devient facilement religieuse : presque tous les peuples ont placé dans les forêts quelques unes des puissances invisibles qu'avoit créées leur imagination; mais s'ils ont souvent divinisé les chênes , les grands ormes , etc. , ce n'est pas seulement un effet de la crainte.

L'homme sauvage sent qu'il se meut parceqn'il est animé, et il suppose animés tous les êtres dans lesquels il voit du mouvement; de là les dieux des eaux , les puissances de l'air, les divinités des bois, etc. Dans un poème anglois , intitulé l'Hermite , on fait descendre en Ecosse un habitant d'uue de ces Orca-

i34 NOTES

des où il ne croit aucun arbre : l'Orcadien est fort étonné à la vue d'un grand poirier chargé de fruits , il l'admire ; on lui fait goûter des fruits, d les trouve excellents ; il s'élève un vent qui agite les feuilles de l'arbre, l'Orcadien se prosterne devant lui et l'adore. Cette fiction est très philosophique.

Page 102 , vers 19 et 20 :

Je viens redemander au travail , à la terre , Mes biens qu'ont dissipés ma folie et la guerre.

Un reste de préjugé gothique jette encore une sorte d'avUissement sur l'agriculture ; et le métier de laboureur feroit encore rougir quelques descendants des Francs, des Normands, des anciens barons, des commis à la barrière.

Page 104 , vers 6 :

Eh bien! ils sont heureux du plaisir d'être ensemble.

Dans tous les lieux , clans tous les temps où de fausses opinions, la rivalité, et l'intérêt personnel, nr divisent pas les hommes , ils ont du plaisir à se rencontrer, à vivre ensemble ; c'est ce sentiment que

SUR L'ETE. i35

les philosophes anglois appellent instinct de bienveillance , et que nous nommons humanité. La bonté , la générosité, sont les effets de ce sentiment, ou plutôt ses modifications. Il y a un plaisir attaché à la bonté, à la générosité; plaisir simple, indépendant de la réflexion et des retours sur soi-même; sentiment vif et assez vif pour égarer et donner beaucoup d'illusions. J'ai vu des personnes de l'un et de l'autre sexe, maîtrisées par cet instinct de bienveillance, servir, et servir souvent avec plus de zèle que de discernement et de justice , quiconque avoit besoin d'elles. J'en ai vu prendre les sentiments , épouser les intérêts des autres , et entrer dans leur situation, au point de perdre leurs sentiments, d'oublier leurs intérêts et leur situation. J'en ai vu se repentir d'avoir cédé à leur bonté , à leur générosité , et m'avouer qu'elles avoient été entraînées par une force irrésistible. Cette bienveillance, cette humanité, tient plus au sentiment d'amour qu'elle n'est l'effet de la pitié , quoique la pitié lui donne une extrême activité.

Page io5 , vers i5 :

La cigale a donné le signal des moissons. Le P. Vanière , Economie rurale, dit :

Mcssores arguta vocat stridore cicada-

iJ6 NOTES

Page io5 , vers 24 :

J'ai vu le magistrat qui régit la province.

Les beaux chemins sont un bien et uu très grand bien ; mais la corvée est un mal et un très grand mal : elle accable le malheureux ; elle lui fait seutir à l'excès le poids de la servitude; elle l'oblige à donner a l'état, dont il ne tire ni secours ni protection, une partie de son travail, qui est sa seule propriété. Ce travail ne pourroit-U pas lui être payé par les possesseurs des fonds?

Ne pourroiton pas tenter dans d'autres généralités ce que vient d'exécuter un intendant * connu par la supériorité de ses lumières et par son zèle extrême pour le bien? Ne pourroit-on pas, à l'exemple des Romains, employer les troupes à la construction et à la réparation des chemins? Henri IV et Louis XIV leur ont fait construire des canaux.

Page 106, vers 12 et i3:

H avoit arraché du sein de son ménage D'un jeune agriculteur l'épouse jeune et sage

Je savois sans doute que la loi n'ordonnoil pas aux i M Turbot

SUR L'ÉTÉ. i37

femmes d'aller a la corvée; mais je ta vois aussi qu'on oblige quelquefois les paysans de construire dans quinze jours un chemin qu'ils ne peuvent construire que dans un mois , et alors les femmes travaillent avec eux. Je sais encore qu'on commande souvent des corvées dans un temps près de celui des moissons ou d'autres récoltes. Ces abus ne sont pas du législateur, mais de ceux qu'il emploie.

Page 108, vers 12 et i3:

Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur, Et la terre en silence attend dans la terreur.

A boding silence reigns.

IJread tliro' the dun expanse.

Thomson .

Pagk i 19, vers 10 :

Jouir, c'est l'honorer : jouissons, il l'ordonne.

On doit supposer que M. le curé n'invite ses paroissiens à jouir des biens qu'ils doivent à leur travail et à la nature, qu'autant que leurs jouissances ne seront point contraires à l'ordre , aux bonnes mœurs , à la justice , à leur santé , à leurs devoirs

i3S NOTES SUR L'ÉTÉ.

d'hommes, de citoyens, de cultivateurs. M. le curé pense , comme Bernier, « que la privation d'un plai- « sir innocent est un très grand péché. »

POEME

ARGUMENT

Tableau général des présents et des plaisirs que promet l'automne. Invitation aux magistrats et aux jeunes écoliers de se rendre à la campagne , et d'y passer le temps des vacances. Calme de la nature au commencement de cette saison ; ses effets sur les animaux et sur l'homme. La chasse, la pêche , le mouvement , sont les remèdes contre la mélancolie , à laquelle cette saison dispose. Vie heureuse d'un gentilhomme de campagne. Second moment de l'automne ; les vendanges, les vents, les pluies : peinture des glacières sur les sommets des grandes montagnes , et l'origine des fleuves et des ruisseaux. Les engrais des terres , le dernier des travaux champêtres. Les engrais inventés par les Anglois. Il est nécessaire que le gouvernement protège et soulage les cultivateurs. Dernier moment de l'automne ; il attriste l'ame. Les vapeurs. Langueur de tous les êtres. Les oiseaux se rassemblent ; leur départ. L'homme se retire dans les villes.

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O vous qu'ont enrichis les trésors de Cérès , Préparez-vous , mortels , à de nouveaux bienfaits. Redoublez vos présents, terre heureuse et féconde ; Récompensez encor la main qui vous seconde. Et toi, riant automne, accorde à nos désirs Ce qu'on attend de toi, du repos, des plaisirs. Une douce chaleur, et des jours sans orages.

Il vient environné de paisibles nuages ; Il voit du haut des cieux le pourpre des raisins, Et l'ambre et l'incarnat des fruits de nos jardins. De coteaux en coteaux la vendange annoncé»- Rappelle le tumulte et la joie insensée ; J'entends de loin les cris d'un peuple fortuné Qui court, le thyrse en main , de pampres couronne. Favoris de Bacchus, ministres de Pomone, Célébrez avec moi les charmes de l'automne : L'année à son déclin recouvre sa beauté.

L'automne a des couleurs qui manquoient à l'été. Dans ces champs variés, l'or, le pourpre, et l'opale, Sur un foud vert encor brillent par intervalle , Et couvrent la forêt qui horde ces vallons D'un vaste amphithéâtre étendu sur les monts. L'arbre de Cérasonte au gazon des prairies Oppose l'incarnat de ses branches flétries. Quelles riches couleurs , quels fruits délicieux Ces champs et ces vergers présentent à vos yeux ! Vovez par les zéphyrs la pomme balancée Échapper mollement à la branche affaissée , Le poirier en buisson , courbé sous son trésor, Sur le gazon jauni rouler les globes d'or, Et de ces lambris verts attachés au treillage La pèche succulente entraîner le branchage. Les voilà donc ces fruits qu'ont annoncés les fleurs, Et que l'été brûlant mûrit par ses chaleurs ! Jouissez, ô mortels, et par des cris de joie Rendez grâces au ciel des biens qu'il vous envoie"; Que la danse et les chants, les jeux et les amours, Signalent à-la-fois les derniers des beaux jours. Jouissez , hâtez-vous : la fanfare éclatante Au peuple des forêts va porter l'épouvante ; Le cor fait retentir ses accents belliqueux , Et Diane a donné le signal de ses jeux.

L'AUTOMNE. t43

O qui peut sans regret s'enfermer dans les villes ? Malheureux qui jamais n'habitez nos asiles, Condamnés dès l'enfance à l'ombre des cités, Hélas ! vos vains honneurs, vos tristes dignités, La folle ambition , la fortune infidèle, Vous écartent du port où ma voix vous appelle. La campagne et mes chants ne sont pas faits pour vous.

Il faut avoir nos mœurs pour partager nos goûts : L'esclave de la cour, le flatteur de ses maîtres, Ne sent ni les vertus ni les plaisirs champêtres. Les visirs, les sultans, sont-ils faits pour goûter Ces innocents plaisirs qu'ils voudraient nous ôter?

Ministres de Thémis, ou plutôt ses victimes, Vos yeux sont fatigués du spectacle des crimes : Venez jouir aux champs du tableau des vertus ; Suspendez un moment vos travaux assidus : Le repos vous attend à l'ombre de ces hêtres ; Vos plants chargés de fruits redemandent leurs maîtres; L'opulent espalier vous montre ses rameaux , Et Bacchus vous appelle au penchant des coteaux.

Et vous, de vos parents jeune et chère espérance, Vous, à peine échappés aux périls de l'enfance , Vous, martyrs de l'école et de ses faux docteurs, Quittez ces tristes bancs consacrés aux erreurs,

Et venez dans nos champs , sans pédant et sans livre , Connoître le plaisir, et commencer à vivre. Ici tout vous invite à des jeux innocents; Ici vous jouirez des plus beaux de vos ans. Esclaves qu'on déchaîne au retour de l'automne, Prenez part un moment aux plaisirs qu'il nous donne.

L'homme respire enfin sous un ciel tempéré ; Des feux d'un globe ardent il n'est plus dévoré : Le soleil est voilé, mais son disque invisible Porte un jour tendre et doux sur le monde paisible. Quel calme sur les eaux, dans les bois et les airs ! Quel silence étendu règne sur l'univers ! L'alcyon s'est fixé sur les roseaux tranquilles , Ou rase, en se jouant, les ondes immobiles. Le peuple des hameaux , des champs , et des forêts . Moins ému , moins bruyant, semble jouir en pai\ ; Sa volupté moins vive est encor douce et pure.

Moi, je partage ici la paix de la nature ; Dans ces heureux vallons, sur ces riches coteaux , J'ai senti le plaisir, je jouis du repos. Automne, ciel tranquille, agréables retraites , Vous calmez de nos cœurs les ardeurs inquiètes : Puisse au bonheur si pur que je goûte aujourd'hui Ne succéder jamais le tourment de l'ennui ! Ah ! nous étions heureux par la seule espérance ;

Puissions-nous l'èlie encore au sein de l'abondance! L'homme a tout recueilli, n'a plus à désirer, Et le cœur satisfait va cesser d'espérer ; Le flatteur avenir n'embellit plus la vie. Peut-être en ce moment la nature affaiblie, Du soleil abaissé les rayons languissants, Ne pourront ranimer nos esprits et nos sens.

Sortons de la langueur par un mâle exercice ; A nos jeux, nos plaisirs, que le travail s'unisse. Opposons la fatigue à l'ennui du repos.

Aux habitants des airs , des forêts, et des eaux , L'automne le commande, allons livrer la guerre. Moi, nouveau Sahnonée, armé de mon tonnerre , Tantôt dans le taillis je vais au point du jour Du lièvre ou du chevreuil attendre le retour; Et tantôt, parcourant les buissons des campagnes , Je cherche la perdrix qu'appellent ses compagnes. Mon chien bondit, s'écarte, et suit avec ardeur L'oiseau dont les zéphyrs vont lui porter l'odeur : Il l'approche, il le voit ; transporté, mais docile, Il me regarde alors, et demeure immobile. J'avance, l'oiseau part, le plomb que l'œil conduit Le frappe dans les airs au moment qu'il s'enfuit ; Il tourne eu expirant sur ses ailes tremblantes. Et le chaume est jonché de ses plumes sanglantes.

Souvent , quand le soleil dore le haut des monts, Et que l'ombre alongée obscurcit les vallons, Je descends dans un pré, vers un golfe paisible Qu'environne un ombrage au jour inaccessible. Là je vois le pêcheur, sur les flots ébranlés Lançant d'un bras nerveux ses filets rassemblés , Entourer d'un long cercle un peuple trop avide Qu'attira vers la rive une amorce perfide. Les filets, en tombant l'un de l'autre écartés, Réunis lentement sous les flots argentés, Enveloppent d'abord dans leurs grottes profondes Et ramènent vers moi les habitants des ondes. Leur foule, en s'élançant de ces rets déployés, Frappe le sable humide et bondit à mes pieds.

J'enlève quelquefois à l'eau pure et bruyante La truite suspendue à la ligne tremblante.

Cent fois dans ma jeunesse aux rives des ruisseaux J'ai semé les buissons d'innombrables réseaux : Avec quel mouvement d'espérance et de joie, Vers la fin d'un beau jour, j'allois chercher ma proie ! A présent même encor, sous les rameaux naissants, De l'oiseau de la nuit imitant les accents, Dos habitants des bois j'entends la troupe ailée S'avancer, voltiger autour de ma feuillée : J'écoute en palpitant leur vol précipité;

D'un transport vif et doux mon cœur est agité Quand je les vois tomber sur ces verges perfides Qu'infecta de ses sucs l'arbrisseau des druides. O doux emploi des jours ! agréables moments!...

Mais l'automne offre encor d'autres amusements Où le courage et l'art mènent à la victoire. Diane dans ses jeux se propose la gloire. Entendez-vous quel bruit retentit dans les airs, Et d'écbos en échos roule dans ces déserts? La Discorde, Bellone, ou le dieu de la guerre, Par ce bruit effrayant menacent-ils la terre ? De la vaste foret l'espace en est rempli. Dans ses sombres buissons le cerf a tressailli ; Au monarque des bois la guerre est déclarée. Il a vu d'ennemis sa demeure entourée , Et des chiens dévorants, en groupes dispersés, De distance en distance autour de lui placés. Là le coursier fougueux, levant sa tète allière, Bondissant sous son maitre et frappant la bruyère, De la course tardive appelle les instants. Mais on part, il s'élance ; et des sons éclatants, Sur les traces du cerf dont la terre est empreinte , Ont conduit le chasseur au centre de l'enceinte. Le timide animal s'épouvante et s'enfuit, Et voit dans chaque objet la mort qui le poursuit.

Sa route sur le sable est à peine tracée ;

Il devance en courant la vue et la pensée ;

L'œil le suit, et le cherche aux lieux qu'il a quittés.

Ses cruels ennemis , par le cor excités , S'élèvent sur ses pas au sommet des montagnes, Ou fondent à grands cris sur les vastes campagnes. Effrayé des clameurs et des longs hurlements Sans cesse à son oreille apportés par les vents, Vers ces vents importuns il dirige sa fuite. Mais la troupe implacable, ardente à sa poursuite, En saisit mieux alors ses esprits vagabonds. Il écoute, et s'élance , et s'élève par bonds ; Il voudroit ou confondre ou dérober sa trace, Se détacher du sable et voler dans l'espace. Mais que lui serviront ses feintes , ses retours ? Les gazons , les taillis , révèlent ses détours. On le suit dans ces bois , théâtre de sa gloire , Où jadis cent rivaux lui cédoient la victoire, Où, couvert de leur sang, consumé de désirs, Pour prix de son courage il obtint les plaisirs. S'il force un jeune cerf à courir dans la plaine Pour présenter sa trace à la meute incertaine , Le chasseur qui la guide en préviendra l'erreur. Que fera-t-il ? Tremblant , morne , saisi d'horreur, Son armure l'accable, et sa tète est penchée,

Sous son palais brûlant sa langue est desséchée ; Il s'arrête, il entend des cris plus menaçants , Et fait pour fuir encor des efforts impuissants; Ses yeux appesantis laissent tomber des larmes. A la troupe en fureur il oppose ses armes : Mais ce vain désespoir ne lui sert qu'un instant ; Il tombe, se relève, et meurt en combattant. La fanfare au chasseur annonce sa victoire.

Vous, nés pour les vertus , les travaux , et la gloire , Venez , jeunes guerriers, noble sang des héros, Échapper dans nos bois aux dangers du repos; Développez en vous la force et le courage ; Préludez aux combats, dont nos jeux sont l'image; Bravez la faim, la soif, l'inclémence des airs ; Combattez , foudroyez les tyrans des déserts : Us pourroient aux humains disputer la nature, Et nos riches moissons deviendroient leur pâture. Frappez ces loups cruels qui brisent sous leurs dents Des agneaux déchirés les membres palpitants ; Percez le sanglier qui court avant l'aurore Renverser les sillons où le blé vient d'éclore ; Signalez par ces coups votre âge et vos loisirs ; Servez le peuple enfin même dans vos plaisirs; N'imitez pas ces grands, ces nobles inutiles, Qu'énervent la mollesse et le luxe des villes ;

i5o LES SAISONS.

Voyez- les s'avilir et prétendre aux honneurs, Esclaves des Phrinés dont ils ont pris les mœurs , De frivoles devoirs fatigués sans les suivre , Accablés du soin d'être , et du travail de vivre.

O funeste loisir ! ô poids affreux du temps ! Vous n'êtes point connu du citoyen des champs; Il sait du jour qui passe employer la durée. Au sommeil , à l'amour, sa nuit est consacrée ; Sans entrave , sans maître , et libre de choisir Les moments du travail , du repos , du plaisir, Il dispose à son gré tout le cours de sa vie.

Heureux qui , loin du monde, utile à sa patrie, En enrichit la terre , en respecte les lois , Et , dérobant sa tête au fardeau des emplois, Aimé dans son domaine, inconnu de ses maîtres, Se plaît dans le séjour qu'ont chéri ses ancêtres ! De l'amour des honneurs il n'est point dévoré. Sans craindre le grand jour, content d'être ignoré , Aux vains dieux du public il laisse leurs statues, Par l'envie et le temps si souvent abattues. Pour juge il a son cœur, pour amis ses égaux ; La gloire ou l'intérêt n'en font pas ses rivaux : Il peut trouver du moins dans le cours de sa vit- Un cœur sans injustice, un ami sans envie.

Il ne s'égare point dans cas vastes projets

L'AUTOMNE. iSi

Qui tourmentent le cœur incertain du succès; Il ne peut être en butte à ces revers funestes Qui souvent de la vie empoisonnent les restes: Élever ses troupeaux , embellir son jardin , Plutôt que l'agrandir féconder son terrain, Par sa seule industrie augmenter sa richesse, Voilà tous les projets que forme sa sagesse ; Il ne veut qu'arriver au terme de ses jours Par un chemin facile, et qu'il suivra toujours.

La Chine et le Japon , l'aiguille et la peinture , N'ornent point ses lambris d'une vaine parure; On y voit les portraits de ses sages aïeux : Ils vécurent sans faste , il veut vivre comme eux ; Il regarde souvent ces images si chères Qui parlent à son cœur des vertus de ses pères. Ses yeux ont-ils besoin du vain luxe des arts ? Les cieux, les eaux , la terre, offrent à ses regards Des forêts embrassant les cimes des montagnes , Les ondes des moissons fuyant sur les campagnes , L'émail des prés en Heurs , les vergers opulents, Des fleuves et des lacs, ou sombres ou brillants, Répétant le soleil, les masses des nuages; Des troupeaux animant ces riches paysages, L'opale et l'incarnat qui parent le matin , Les couleurs d'un beau soir, où son œil incertain

i52 LES SAISONS.

Cherche, sans la trouver, la première nuance Du pourpre qui finit, de l'azur qui commence. Il voit l'astre des nuits répandant sa clarté, Ou sortant à demi d'un nuage argenté ; Et les bruits suspendus, les couleurs effacées , Livrent son ame heureuse à ses douces pensées.

Mais n'a-t-il pas encor de plus riants tableaux ? ' L'homme des champs , ses goûts , ses plaisirs , ses travaux, .

Le respect pour les dieux , la vérité champêtre , La douce égalité de l'esclave et du maître , L'amour et l'amitié dans leur simplicité, Le mélange des mœurs et de la volupté : Il voit le vrai bonheur, et le trouve en lui-même.

Son cœur, toujours content de l'épouse qu'il aime , S'il a quelque chagrin , n'en est pas consumé ; Il oppose aux destins le plaisir d'être aimé. C'est aux champs que l'hymen unit des cœurs sincères , Et n'est point profané par des feux adultères ; Là l'époux, accablé sous le fardeau des ans, Presse encor sa moitié dans ses bras languissants ; Là régnent la pudeur, la concorde, l'estime, Et l'amour entouré des vertus qu'il anime. Eh ! quel plaisir encor pour ces époux heureux

L'AUTOMNE. i53

D'élever dans leur sein les gages de leurs feux , De voir à leur instinct succéder la pensée , De préserver d'erreur leur raison commencée , De guider leurs penchants, d'épurer, de former Ces cœurs que la nature instruit à les aimer ! Leur père est à-la-fois leur maître et leur modèle; Il leur peint des vieux temps la probité fidèle. Avant que l'art de plaire eût remplacé les mœurs, Et lorsque les vertus conduisoient aux honneurs, Vos aïeux, leur dit-il, au prince, à la patrie, Immoloient leur repos, leur fortune , et leur vie ; Ils habitoient la cour sans nuire et sans flatter; Avant que d'obtenir ils vouloient mériter ; Et , sans descendre alors à de vils artifices , Ils nommoient des aïeux , et choient des services.

Il vante en leur présence un mortel généreux Dont le cœur bienfaisant s'ouvrit aux malheureux. Le jeune enfant s'essaie aux vertus qu'il admire; Le père s'applaudit des vertus qu'il inspire.

Souvent, aux jours de fête, à de sobres festins Sa table hospitalière accueille ses voisins : L'art d'irriter encor la faim qu'où a calmée, D'un nectar étranger la sève parfumée, Ne flattent point chez lui le goût des conviés. Le rapport des esprits que l'estime a liés,

i5/+ LES SAISONS.

L'enjoûment sans folie, et l'amour sans foiblesse. De l'amour paternel la sainte et douce ivresse. Des serments de s'aimer que le cœur a dictés , Voilà de ces festins les sages voluptés.

O vous , ô mes amis ! en qui j'ai vu renaître Des mœurs de nos aïeux la majesté champêtre, Ch***, couple heureux, respectables époux , J'ai chanté les vertus que j'admirois en vous.

Mais le sombre horizon se refuse à l'aurore, Et rend douteux long-temps le jour qui vient d'écloiv. Les voiles nébuleux sur la terre étendus Entourent de la nuit les êtres confondus ; Les monts et les forêts , les champs et nos asiles, Tout est environné des ombres immobiles. Le voyageur s'arrête , et d'un œil incertain Sonde l'obscurité qui couvre son chemin. L'astre du jour pâli répand des clartés sombres, Son disque sans rayons s'est montré dans les ombres ; Cet astre foible et pâle est plus grand à nos yeux. Du météore humide eniin victorieux , Il l'entr'ouvre , il l'élève , et les vapeurs légères Promènent sur les champs leurs ombres passagères

L'aquilon les emporte au sommet du Taurus . Les assemble en nuage autour de lTmmaiis, En couronne l'Atlas, et de vapeurs nouvelles

L'AUTOMNE. i55

Nourrit de ces grands monts les neiges éternelles. Là des rochers rompus , renversés par le temps , Image des débris du combat des Titans, Aux voûtes de l'Olympe ont élancé leurs cimes , Ou penchent suspendus sur le fond des abymes. i Sur ces monts hérissés, monuments du chaos, Règne un repos profond , le calme des tombeaux ; Et , tandis qu'autour d'eux retentit le tonnerre , Nul son n'est entendu sur leur front solitaire : L'hiver, qui règne en paix sur ces tristes déserts, Y semble avoir fixé le mouvement des mers Au moment où des vents les fureurs irritées, Élevoient , affaissoient les vagues tourmentées. Ce solide océan , cette mer de glaçons , Tous ces monts de cristal élevés sur les monts, Ces rocs noirs et pendants, ces aspects formidables , Conservent à jamais leurs horreurs immuables : Le voyageur admire , et passe épouvanté. L'aigle même en ces lieux n'a jamais habité ; Et l'astre qui les dore en ouvrant sa carrière, Sans y porter la vie, y répand la lumière.

Fleuves majestueux, ce sont là vos berceaux, Et l'urne intarissable où vous puisez les eaux. Vous les versez d'abord dans de sombres vallées ; Vous frappez à grand bruit des rives désolées .

i56 LES SAISONS.

Où le marbre ébranlé, se détachant des monts, Tombe , roule , et bondit dans vos flots vagabonds : Plus tranquilles enfin, sur une plaine immense Vous portez la fraîcheur, la vie, et l'abondance.

Des nuages légers , dans l'air moins élevés , Effleurant des coteaux les sommets cultivés , Déposés sur le sable et le limon fertile, Pénètrent les rochers, s'arrêtent sur l'argile , Et s' échappant de l'autre où distilloient leurs eaux, Forment en bouillonnant les sources des ruisseaux : Ils serpentent d'abord sur des plaines fécondes; Ils vont confondre au loin leur murmure et leurs

ondes , S'ouvrir en s'unissant un plus vaste canal, Et rouler sur l'arène un paisible cristal.

Ainsi du sein des mers une mer de nuages S'exhale, se répand, et part de leurs rivages, Du liquide fécond pénètre l'univers , Et par mille canaux retourne au sein des mers.

Ces voiles suspendus qui cachent à la terre Le ciel qui la couronne , et l'astre qui l'éclairé, Préparent les mortels au retour des frimas. Si le soleil encor se montre à nos climats, Il n'arme plus de feux les rayons qu'il nous lance ; La nature à grands pas marche à sa décadence.

L'AUTOMNE. i57

Mais la feuille en tombant du pampre dépouillé Découvre le raisin de rubis émaillé; De l'ambre le plus pur la treille est colorée. Les celliers sont ouverts , la cuve est réparée. Boisson digue des dieux , jus brillant et vermeil, Doux extrait de la sève et des feux du soleil, Source de nos plaisirs, délices de la terre, Viens dissiper l'ennui qui me livre la guerre , Et donne-moi du moins le bonheur d'un moment.

Bacchus, dieu des festins, père de l'enjoûment, C'est toi qui répandis sur les monts du Bosphore Les pampres enlevés aux portes de l'aurore ; Tu couvris de raisins les rochers de Lesbos ; Ta liqueur inspira les muses , les héros ; L'espoir de s'abreuver de tes rubis liquides Arma seul autrefois nos aïeux intrépides. Quand le Gaulois vainqueur, de pampres couronné, Poursuit le peuple-roi jusqu'au Tibre indigné, La vigne est sa conquête, et des champs d'Hespérie Il la porte en trophée au sein de sa patrie. Ivre de vin , de joie, il repassa les monts ; Les Alpes répétoient ses cris et ses chansons, Et les thyrses guidoient sa marche triomphante. La Gaule à ton neclar dut sa gaîté brillante, Le charme des festins, et le sel des bons mots,

i58 LES SAISONS.

L'art d'écarter les soins et d'oublier les maux.

Cependant vers la vigne un grand peuple s'avance; Il s'y déploie en ordre , et le travail commence. Le vieillard que conduit l'espoir du vin nouveau, Arrivé plein de joie au penchant du coteau , Y voit l'heureux Lindor et Lisette charmée Trancher au même cep la grappe parfumée ; Us chantent leurs amours et le dieu des raisins. Une troupe à leurs voix répond des monts voisins ; Et plus loin le tambour, le fifre, et la trompette, Font entendre des airs que le vallon répète. Ce tumulte , les chants , les cris du vendangeur, Fixent sur le coteau les regards du chasseur. Mais le travail s'avance, et les grappes vermeilles, S'élevaut en monceaux dans de vastes corbeilles , Colin, le corps penché^sur ses genoux tremblants, De la vigne au cellier les transporte à pas lents ; Une foule d'enfants autour de lui s'empresse , Et l'annonce de loin par des cris d'alégresse. Tandis que le raisin sous la poutre est placé, Qu'un jus brillant et pur dans la cuve est lancé. Que d'avides buveurs y plongent la fougère, Où monte en pétillant une mousse légère, .Sur les monts du couchant tombe l'astre du jour.

Le peuple se rassemble , il hâte son retour ;

L'AUTOMNE. i59

Il arrive, ô Bacchus ! en chantant tes louanges, Et danse autour du char qui porte les vendanges : Ce char est couronné de fleurs et de rameaux, Et la grappe en festons pend au front des taureaux. Le plaisir turbulent, la joie immodérée, Des heureux vendangeurs terminent la soirée ; Ils sont tous contents d'eux , du sort , et des humains. Des rivaux réunis un verre arme les mains : Bacchus a suspondu la haine et la vengeance ; Il fait régner l'amour, il répand l'indulgence. Deux vieillards attendris se tiennent embrassés ; Tous deux laissent tomber des mots embarrassés ; Dans leurs yeux entr'ouverts brillent d'humides

flammes.

Ils font de vains efforts pour épancher leurs âmes , Et, pleins des sentiments qu'ils voudroient exprimer, Tous deux en bégayant se jurent de s'aimer.

Alain , jusqu'à ce jour amant tendre et timide, Puise dans le nectar une audace intrépide, Et poursuit Alison qui résiste en fuyant : Elle hésite, chancelle, et tombe en souriant. Grégoire à Mathurine alloit porter son verre ; Sous ses pas incertains il sent trembler la terre ; Il a mi les lambris et le toit s'ébranler ; La table qu'il embrasse est prête a s'écrouler :

Il tombe, il la renverse, et la cruche brisée

Se disperse eu éclats sur la terre arrosée.

On se lève en tumulte, on part, et les buveurs

Font retentir au loin leurs chants et leurs clameurs :

Ils n'ont point entendu le démon des tempêtes.

Il vient de l'occident, il vole sur leurs tètes, Et passe en rugissant de vallons en vallons. Tranquille en ce moment au bruit des aquilons , Le sage laboureur ne craint plus leurs ravages ; Il a mis ses trésors à couvert des orages : Un vin jeune et fumeux embaume ses celliers; Les gerbes de Cérès font ployer ses greniers. Il a fait plus : déjà la glèbe retournée Cache sous le sillon l'espoir de l'autre année ; Déjà le riche engrais qui les rendra féconds Va ranimer les champs qu'ont épuisés leurs dons.

Veut-il voir tous les ans ses champs les plus rebelles Étaler à l'envi l'or des moissons nouvelles ? Il apprendra cet art de choisir les engrais, Ce grand art qu'à Townshend a révélé Cérès. Triptolême nouveau, je viens te rendre hommage : Le bien qu'on fait au monde ajoute à mon partage ; Ami du bienfaiteur, sans pouvoir l'imiter, J'aspire à ses vertus, et j'aime à les chanter.

Dans les champs d'Albion, sur un sable infertile ,

C'est toi qui le premier fis répandre l'argile, Fécondas l'un par l'autre , et , du mélange heureux . Vis naître les moissons sur un fonds sablonneux. Au sol qu'une huile épaisse avoit rendu solide C'est toi qui le premier mêlas le sable aride : Par ses angles tranchants le limon divisé Laissa sortir le blé du champ fertilisé. Mais ton exemple encore instruisit ta patrie A revêtir les monts des dons de la prairie , A contraindre les champs depuis peu moissonnés D'offrir une herbe tendre aux troupeaux étonnés. Ton peuple industrieux, que l'état encourage, Des secrets de ton art apprit à faire usage. La Tamise , en tournant de vallons en vallons , Admire leurs trésors ; et des riches moissons Qu'on vit sous les consuls border les flots du libre Cérès avec plaisir couronne un fleuve libre.

Hélas! dans nos climats le peuple des hameaux , Rendu stupide enfin par l'excès de ses maux , Ne sait point par son art seconder la nature. L'habitude et l'instinct dirigeant sa culture , Il n'invente jamais, et tremble d'imiter ; Pour cesser d'être pauvre il n'ose rien tenter ; Et , traînant à regret sa vie infortunée , Il pense qu'aux douleurs les dieux l'ont condamnée.

i6a LES SAISONS.

Allez, peuples des champs, faire entendre vos voix Jusque dans cet asile où résident vos rois; Allez au pied du trône exposer vos misères : Des enfants malheureux se plaignent à leurs pères. Opprimés, diroient-ils, dans tes vastes états, O roi ! nous gémissons , nous ne murmurons pas ; Ton peuple est accablé sous un joug qu'il adore, Et sait dans ses malheurs que son roi les ignore. En traçant ces sillons qu'arrosent nos sueurs , Nous aimons la patrie, et formons ses vengeurs : Ils iront de leur sang t'acheter la victoire, Et mourir inconnus pour augmenter ta gloire. Citoyens oubliés , dans la poudre abattus , Nous avons conservé le dépôt des vertus ; Et le ciel, qui nous livre à l'horrible indigence, Pour nous en consoler nous laissa l'innocence. Nos devoirs sont encor nos plaisirs les plus doux ; Ces noms si saints, si chers, et de père et d'époux Ne sont point au hameau de vains noms, mais des

chaînes.

Hélas ! ces doux liens,qm seuls charmoient nos peines, Ne font plus aujourd'hui qu'augmenter nos douleurs: A nos tristes enfants nous léguons nos malheurs ; Nous pleurons auprès d'eux de les avoir fait naître. C'est au nom de tes lois, c'est au nom d'un bon maître

L'AUTOMNE. i63

Qu'on vient à ces enfants arracher les secours Dont l'amour paternel soutient leurs foibles jours. De l'humble agriculteur; sans force et sans défense, Des brigands effrénés dévorent la substance. Nous respectons la loi, victimes des abus ; Avec joie à l'état nous offrons nos tributs : Les cœurs des malheureux sont rarement avares. Mais faut-il immoler à des monstres barbares Le sang de nos enfants , le prix de nos travaux ? Faut-il seuls de l'état supporter les fardeaux , Ou, loin des lieux chéris qu'ont habités nos pères. Aller porter nos pleurs aux rives étrangères ?

Ah ! les rois sont humains, ils veulent être aimés ; S'ils soupçonnoient les maux des peuples opprimés , Ils voudroient les venger des oppresseurs avides, Et dérober le pauvre aux rigueurs des subsides. C'est alors qu'on verroit l'habitant des hameaux Reprendre avec ardeur ses soins et ses travaux ; Et son aveugle instinct deviendrait du génie. Il couvrirait de biens le sol de sa patrie ; Et le peuple des champs, plus riche et plus nombreux, Rendrait heureux son prince en s'avouant heureux.

Hélas! l'homme est forcé de se donner des chaînes; C'est un poids qu'il ajoute au fardeau de ses peines; Il est né pour souffrir. Mais peut-il aujourd'hui

Résister aux malheurs prêts à fondre sur lui? Le soleil , retiré vers l'humide Amalthée , Jette un dernier regard sur la terre attristée : Tout est changé pour nous. Ce théâtre inconstant Où l'homme passe un jour et jouit un instant, Cette terre, autrefois si belle et si fertile, Se couvre d'herbe pâle et de chaume inutile.

Non, je ne verrai plus sa grâce et sa beauté, Les charmes du printemps, la pompe de l'été, Les nuances du vert des bois et des prairies, Le pourpre des raisins , l'or des moissons mûries. Les arbres ont perdu leurs derniers ornements ; A travers leurs rameaux j'entends des sifflements. Doux zéphyr, qui le soir caressois la verdure , Quel son, quel triste bruit, succède à ton murmure ! Les vents courbent les pins , les ormes , les cyprès , Et semblent dans leur course entraîner les forêts ; Les arbres ébranlés , de leurs cimes penchées. Font voler sur les champs les feuilles desséchées. Les rayons du soleil, sans force et sans chaleur, Ne perçant plus des airs la sombre profondeur, Éole étend sur nous la nuit et les nuages. L'ombre succède à l'ombre, et l'orage aux orages. L'homme a perdu sa joie et son activité ; Les oiseaux sont sans voix , les troupeaux sans gaîté :

L'AUTOMNE. i65

Ils ne reçoivent plus du dieu de la lumière Ce feu qui fait sentir et vivre la matière. La campagne épuisée a livré ses présents , Et n'a rien à promettre à mes goûts , à mes sens. Dans ces jardins flétris, dans ces bois sans verdure, Je sens à mes besoins échapper la nature. Ce concert monotone et des eaux et des vents Suspendant ma pensée et tous mes sentiments , Sur elle-même enfin mon ame se replie, Et tombe par degrés dans la mélancolie. Ces vallons sans troupeaux , ces forêts sans concerts. Ces champs décolorés, ce deuil de l'univers, Rappellent à mon cœur des pertes plus sensibles : Je crois me retrouver à ces moments horribles Où j'ai vu mes amis que la faux du trépas Menaçoit à mes veux, ou frappoit dans mes bras. De Ch*** expirant je vois encor l'image ; Je le vois à ses maux opposer son courage , Penser, sentir, aimer, au bord du monument , Et jouir de la vie à son dernier moment. Objet de mes regrets, ami fidèle et tendre, J'aime à porter mes pleurs eu tribut à ta cendre. Malheur à qui les dieux accordent de longs jouis ' Consumé de douleurs vers la fin de leurYours, Il voit dans le tombeau ses amis disparaître,

i66 LES SAISONS.

Et les êtres qu'il aime arrachés à son être. Il voit autour de lui tout périr, tout changer ; A la race nouvelle il se trouve étranger ; Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie , Il n'a plus eu mourant à perdre que la vie.

Cette idée est affreuse, et j'aime à m'y livrer ; Je cède avec plaisir au besoin de pleurer, Et cherche un aliment à ma douleur profonde. Je me peins les fléaux et les crimes du monde, Le poison des remords, les ennuis dévorants, Les pleurs de la vertu , les succès des tyrans , Et l'affreux désespoir, l'œil ardent, le teint blême, Se roulant dans son sang qu'il a versé lui-même. La crainte et la tristesse entrent dans tous les cœurs.

Ceux même de qui l'âge écarte les langueurs, Ceux qu'amusent encor l'erreur et l'espérance, Sentent moins le plaisir de leur douce existence.

La naïve Rosette et le jeune Lubio S'aimoieut, vivoient contents, sans soins du lendemain :

Tous deux , un soir d'automne , au bord de la prairie Où leurs brebis paissoient l'herbe humide et flétrie, Ils eutendoient rugir la voix des aquilons, Et les eaux des torrents gronder dans les vallons. Ce bruit les attristoit : le berger, sa compagne ,

Portoient en soupirant les yeux sur la campagne. Rosette tout-à-coup s'élança vers Lubin ; Son amant attendri la pressa sur son sein ; Au plaisir de s'aimer tous deux ils se livrèrent, Et, sans se dire un mot, long-temps ils s'embrassèrent.

Mais un trouble inconnu , de tristes sentiments, Jusque dans leurs plaisirs poursuivoient ces amants. Tu vois, disoit Lubin , l'état de la nature ; Il n'est plus de berceaux ni de lits de verdure ; Les oiseaux des forêts ne chantent plus l'amour ; On peut cesser d'aimer. Oh ! si toi-même un jour... Ah ! Lubin , garde-toi de soupçonner Rosette ; Rassure-la plutôt , son ame est inquiète; Je ne sais quelle peur a saisi mes esprits, Mais je crains. Ces vallons, ces bois, ces champs flétris, Ce bruit sourd et lointain, ce ciel couvert d'orages, Sont peut-être pour nous de funestes présages : Nous sommes menacés. Oui, répondoit Lubin, Nous ne nous rendrons plus sur ce coteau voisin ; Nous vivrons au hameau : mais, si tu m'es fidèle, Je supporterai tout. Hélas, lui disoit-elle, Je t'aimerai toujours, mais je te verrai moins : Et puis dans le village il est tant de témoins !

i68 LES SAISONS.

Nous ne serons plus seuls. Le couple aimable et tendre S'aperçut que la nuit comrnençoit à descendre; Il reprend en rêvant le chemin du hameau , Et près de la forêt il rencontre un tombeau : C'est là qu'heureuse et belle, et chère à sa contrée, De l'amant qu'elle aimoit et des siens adorée , Descendit Lycoris à la fleur de ses ans. *

L'aspect de ce tombeau consterne nos amants ; Ils s'arrêtent tous deux ; leur vue et leurs pensées Sur ce lugubre objet restent long-temps fixées : Tous deux sans se parler, tous deux sans mouvement, Demeurent appuyés au fatal monument:

Enfindes yeux remplis des pleurs qu'ils vont répandre, Et jetant l'un à l'autre un regard triste et tendre, Pénétrés à-la-fois de douleur et d'amour, Us jurent de s'aimer jusqu'à leur dernier jour.

Ces serments, un baiser, raniment leur courage ; Et , semblable au rayon qui perce le nuage , Le plaisir dans leurs yeux brille à travers les pleurs ; L'espérance et l'amour ont charmé leurs douleurs.

Mais dans l'âge avancé, lorsque l'homme apprécie Ce songe d'un moment qu'il appelle la vie , Quand le voile est tombé, quand le fardeau des ans Et l'ennui de l'automne ont accablé nos sens, Tandis qu'autour de nous la nature mourante

Inspire les regrets, imprime l'épouvante,

Quel appui, quel secours, pourroitdans ces moments

Ou rassurer notre ame ou calmer ses tourments ?

Voyez-vous ces oiseaux s'élancer des vallées ? Les airs sont obscurcis par leurs troupes ailées ; Ils s'assemblent en foule au retour des frimas. Ils erroient dispersés lorsque dans nos climats Ils jouissoient eu paix des dons de la nature ; Contents ils vivoient seuls : la faim et la froidure , La crainte et la douleur, les ont unis entre eux. A côté l'un de l'autre ils sont moins malheureux ; C'est le sort des humains rassemblés dans les villes. Partons, retirons-nous dans ces communs asiles; C'est là qu'un peuple aimable, au sein d'un doux loisir, Sait goûter ou du moins espérer le plaisir. C'est l'abri que le ciel présente à nos misères; L'homme foible et sensible y pleure avec ses frères.

O divine amitié ! nœuds sacrés et puissants , Doux rapports des esprits, des goûts, des sentiments. Plaisirs purs et profonds , délices de la vie , Vous charmez les langueurs de mon ame affoiblie. J'ai des amis constants, éclairés , vertueux ; ,\\ec eux je puis tout, et ne puis rien sans eux : Ils arment ma raison de leurs conseils utiles ; Leur main vers la vertu conduit mes pas débiles ;

Et mon esprit, semblable aux foibles arbrisseaux, S'élève en embrassant ces superbes ormeaux. Ah ! je pourrai dans peu les voir et les entendre ; Dans mon cœur attendri leurs cœurs vont se répandre, J'oublierai mes douleurs ; et leurs doux entretiens Me rendant par degrés le sentiment des biens, S'il en est que le ciel me refuse à moi-même, J'en jouirai du moins dans les mortels que j'aime. Plaisirs de mes amis, vous remplirez mou cœur ! Oui, je verrai, Beauvau, ta gloire et ton bonheur; J'entendrai célébrer ta vertu bienfaisante, Ton ame toujours pure et toujours indulgente , Ta valeur, ta raison, ta noble fermeté, Ton cœur ami de l'ordre, et juste avec bonté; Je verrai la compagne à tes destins unie Embellir ton bonheur, seconder ton génie, Et pour elle et pour toi ergitre de jour en jour Du public éclairé le respect et l'amour. Vos succès, vos plaisirs, votre union charmante, Ce spectacle si doux de la vertu contente, Me tiendront lieu de tout ; et , sans les regretter, Je perdrai les plaisirs que l'hiver va m'ôter.

Page i\i , vers 6 :

Ce qu'on attend de toi , du repos , des plaisirs.

La fin de l'été et le commencement de l'automne sont les moments où la nature dans nos climats donne le plus de jouissances au sens du goût par le nombre et la variété des fruits et des légumes ; c'est le moment où l'homme ramasse les biens nécessaires à sa conservation , les blés, les fruits, les vins ; c'est alors qu'il possède, et alors seulement la possession est une vraie jouissance. Le corps a conservé la vigueur qu'il a reçue du printemps et de l'été. C'est le temps où le travail épuise le moins nos forces ; les muscles ne sont point relâchés par la chaleur ; et , pour jouir

i72 NOTES

d'un repos agréable, il faut qu'il soit précédé par la fatigue.

Page i43 , vers t3 :

Ministres de Thémis , ou plutôt ses victimes...

Dans la plus grande partie de l'Europe , on a , comme dit Boileau, « accablé l'équité sous des mon- « ceaux d'auteurs : » et, de tous ces auteurs, il n'y en a point qui ne soit respecté, cité, suivi plus ou moins, quoiqu'il n'y en ait peut-être pas un seul ( à en juger du moins par les plus célèbres) qui assure les propriétés des citoyens et la tranquillité de l'innocent. Les lois et les formes sont à proportion en aussi grand nombre , et se contredisent autant que les commentateurs. La jurisprudence est dans son enfance , même dans plusieurs états républicains. En Angleterre , le code criminel est un chef-d'œuvre d'équité , d'humanité , et de raison ; les formes et les lois civiles sont sans nombre, et les procès n'y finissent jamais. La réforme des lois sera l'ouvrage des jurisconsultes philosophes. Le président de Montesquieu étoit capable de cette grande entreprise ; il auroit pu choisir dans le fatras énorme de nos lois celles qu'il falloit conserver. Mais un législateur moins éclairé ,

qui se borneroit à diminuer le nombre des lois, dùtil choisir mal, feroit encore un grand bien. Pourquoi le code de Louis XIV n'abroge- t- il pas les ordonnances de S. Louis? Pourquoi cite -t -on les capitulaires, tandis que nous avons sur les mêmes objets des lois récentes ? Pourquoi les magistrats permettent-ils qu'on leur cite des lois étrangères ? Pourquoi donnent-ils force de loi à des usages, au recueil de leurs arrêts? Ces abus et d'autres rendent la justice arbitraire, et l'équité ne peut se soutenir au barreau que par le grand sens , l'intégrité , le désintéressement de nos magistrats , par leurs mœurs enfin , qu'il ne faut pas corrompre. Le président de Montesquieu respectoit beaucoup les formes ; il les regardoit comme une barrière qu'on oppose dans une monarchie au despotisme: mais pouvoit-il respecter celles qui éternisent les procès , celles qui consument en frais les biens contestés, et enfin celles que l'innocent peut craindre ?

Page 14 3 , vers 24 :

Quittez ces tristes bancs consacrés aux erreurs.

Il faut que l'éducation de la jeunesse soit dirigée par le gouvernement. C'est à lui à décider des mœurs

qu'on doit inspirer aux jeunes citoyens ; c'est à lui à veiller sur la manière dont on les rend propres aux différents emplois auxquels ils sont destinés. Mais la plupart des gouvernements peuvent -ils être assez éclairés pour savoir précisément quelles mœurs , quel tour d'esprit , quel caractère , conviennent à leur constitution présente? Peuvent -ils savoir quelles sortes d'éducation-, d'instructions, aideront la nature à former tel génie ou tel talent ? Quelles misérables instructions ne feront pas donner à la jeunesse ceux qui pensent encore que les hommes ne doivent pas être éclairés ! Vous qui corrompez l'âge présent , quelles vertus ferez-vous enseigner à sa postérité ?

Ce qui rend encore la bonne éducation jusqu'à présent impossible , c'est le peu de mérite de la plupart des livres élémentaires. On n'en a point de bons sur les objets les plus importants, sur l'agriculture, sur le commerce, sur l'écouomie domestique, sur ces lois mêmes auxquelles les jeunes gens doivent obéir un jour. Que dis-je ? On n'a pas même encore un livre qui donne les principes et les devoirs détaillés de cette morale qui doit être commune à tous les hommes. Les livres élémentaires n'ont guère été faits que par des hommes médiocres, et il faudroit qu'ils fussent l'ouvrage d'hommes .supérieurs. Ce seroit aux académies dirigées par les gouvernements à travail-

SUR L'AUTOMNE. i75

1er aux ouvrages nécessaires à l'éducation de la jeu-

nesse.

Page 144 ,-vers 9 et suiv. :

Le soleil est voile , mais son disque invisible Porte un jour tendre et doux sur le inonde paisible.

Attempered sun arise Sweet beained , and sbeddin^ oft through lucid clouds A pleasing calm.

Thomson.

Pages 144 et t45 , vers i5 et 1 :

Ah ! nous étions heureux par la seule espérance; Puissions-nous l'être encore au sein de l'abondance!

Le soleil, dont les rayons s'affaiblissent , ne donne plus le même mouvement aux esprits et aux liqueurs qui eirculent en nous , et nous perdons l'espérance qui donnoit la vie à notre aine; nous sentons moins notre existence, et ce sentiment ne s'affoiblit point sans que nous éprouvions de la tristesse. C'est pour retrouver ce sentiment vif de leur existence , c'est pour se donner plus de vie, plutôt que pour flatter le sens du goût, que les hommes se permettent les excès des liqueurs spiritueuse? ; c'est pour se réveil-

1er qu'on s'accoutume au café , qui déplaît d'abord par son amertume ; c'est pour s'animer que les Persans , les Turcs, et une partie des Indiens, prennent de l'opium, qui n'a aucune saveur; les Chinois, les Japonois , et aujourd'hui la plupart des peuples de l'Europe, font usage de thé, qui agite. Les peuples des îles Célèbes ont une boisson désagréable, mais qui les enivre, et ils en font un usage immodéré; les sauvages aiment avec fureur même la plus mauvaise eau-de-vie. On peut remarquer que toutes ces liqueurs qui donnent plus de vie donnent en même temps de la gaieté.

Page 145 , vers 9:

A nos jeux, nos plaisirs , que le travail s'unisse.

Le travail entretient le ressort des fibres , facilite les sécrétions, et prévient dans les muscles l'excès du relâchement , souvent suivi de convulsions et de mélancolie. Mais lorsque nous sommes tombés dans cet état , pour nous en tirer l'action seule ne suffit pas ; il faut du plaisir, il faut que le travail soit rendu agréable par son objet et par l'espérance.

Page 147 , vers 1 , 2 et 3 :

D'un transport vif et doux mon cœur est agité

Quand je les vois tomber sur ces verges perfides Qu'infecta de ses sucs l'arbrisseau des druides.

Il me paroît que la pipée n'amuse guère que dans la première jeunesse, et lorsqu'elle est la seule chasse qui puisse satisfaire cet amour de la proie que la nature donne à nos enfants comme aux petits chats et aux jeunes tigres. Dans un âge plus avancé, on devient trop sensihle à la pitié poxir qu'elle ne gâte point le plaisir de la pipée. Dans les autres chasses , on ne touche point de la main le gibier qu'on blesse; on n'entend point de si près ses cris de douleur ; on ne voit point de si près les convulsions de son agonie. Or la pitié agit sur nos organes à proportion de la distance où nous sommes des animaux souffrants , à proportion que les signes de leurs douleurs sout plus ou moins sensibles : cela est si vrai qu'on n'éprouve guère de pitié pour les poissons, les insectes, etc., qui ne donnent que des signes peu sensibles de la douleur. C'est le cri, c'est la plainte, c'est la vue du sang, qui nous font éprouver les tourments de la pitié. Quelquefois , pour nous délivrer de ces tourments, nous ôtons la vie à l'animal souffrant, lorsqu'il n'est pas de notre espèce ou des espèces que nous aimons ; souvent nous nous éloignons de lui le plus vite qu'il nous est possible, ou bien nous volons à son secours. Lorsque nous espérons le soulager, il

i-)S NOTES

nous inspire une sorte d'amour, un intérêt très tendre , sur -tout s'il interrompt ses plaintes: car s'il continue les mêmes signes de douleur qui nous ont attirés autour de lui, il nous déchire ; nous prenons pour lui une sorte d'aversion : alors les meilleurs des hommes mêlent aux consolations qu'ils donnent un peu de colère et d'humeur. J'ai fait ces observations sur les animaux comme sur notre espèce ; un chien blessé attendrit d'abord tous les chiens du voisinage , qui viennent à lui et le caressent ; s'il hurle trop fort et trop long-temps , ils l'étranglent.

Page 147 , vers 6 :

Où le courage et l'art mènent à la victoire.

Le plaisir que nous donne la chasse a plusieurs causes ; mais la première est ce besoin de sentir notre puissance , nos forces , notre intelligence , notre adresse, etc. Et c'est pareeque la chasse du cerf nous donne ce sentiment plus que toutes les autres , qu'elle est la première , et qu'elle peut même devenir l'objet d'une passion. Mais le sentiment de notre puissance , c'est-à-dire de nos forces et de plusieurs qualités, nous étant moins donné par les autres (liasses , quelle est donc la cause de ces transports , de ces palpitations, qu'éprouvent presque tous les chasseurs à la vue

de la première perdrix qu'ils vont tirer ? Ils marchent , ils font un exerciec modéré , un usage libre de plusieurs organes; et par cette raison ils ont plus de sensibilité , ils sont plus disposés à sentir vivement le plaisir.

Page 148, vers 7 et suiv. :

Effrayé des clameurs et des longs hurlements Sans cesse à son oreille apportés par les venls, Vers ces vents importuns il dirige sa fuite.

Against the breeze he darts that way the more To leave the lessening inurderous cry behind . Déception short ! etc.

Thomsow.

Page 148, vers 17 et suiv. :

On le suit dans ces bois, théâtre de sa gloire, etc.

The glades mild opening to the golden day , Where, in kind contest , with bis bulting friends lie wont to struggle , or bis love enjoy.

Thomsok

Page 149 , vers 1 r :

Echapper dans nos bois aux dangers du repos.

Ce vers et les suivants donnent assez à entendre

i8o NOTES

que si j'aime la chasse, je n'approuve pas les abus dont elle peut être la cause. Celui qui dit des animaux qui en sont l'objet ,

Ils pourroient aux humains disputer la nature, Et nos riches moissons deviendroient leur pâture ;

celui qui conseille à la jeune noblesse d'essayer son adresse et ses forces , comme Hippolyte , contre les animaux qui nuisent au laboureur , n'approuve pas qu'on les multiplie : j'ai cependant essuyé ce reproche dans les Éphémérides. Les auteurs éclairés et vertueux de ce journal utile auront été injustes une fois en leur vie. Ils pensent que quiconque possède ou cidtive un champ a le droit de tuer les animaux qui lui disputent sa propriété ou son travail.

Il est constant que dans l'état de nature le droit de chasse est commun à tous les hommes, et que dans plusieurs républiques il l'est à tous les propriétaires. Mais peut-être dans une monarchie est-il juste de réserver le droit de chasse à la noblesse : elle est composée d'un ordre d'hommes toujours armé pour l'état, quittant pour le défendre le soin de ses affaires et de ses plaisirs , toujours prêt à prodiguer pour la tranquillité de l'état ses biens , sa santé , son repos. Je crois que des hommes qui font de si grands sacrifices méritent quelques privilèges; et le droit de chasse

es est OU qui peut n'être point à charge aux citoyens des ordres inférieurs.

He plus, la chasse préserve les nobles des dangers de la mollesse ; elle rend le corps plus léger et plus robuste ; elle forme le coup d'œil , elle apprend à juger des distances et de la nature d'un pays ; elle accoutume à la fatigue, et peut enfin rendre plus propres à la guerre des hommes destinés à la guerre.

J'ajouterai que dans une monarchie , lorsque l'habitant des campagnes est ignorant, lorsqu'il n'a que des mœurs grossières, et qu'il n'est soumis aux lois que par la force, il faut, pour sa propre sûreté, lui défendre les armes. Mais alors il faut qu'il y ait des hommes qui le protègent contre les animaux ; et ce soin regarde la noblesse ; c'est moins son privilège que son devoir : la chasse n'est plus pour elle un simple amusement , mais uue des fonctions de son état.

S'il y a des nobles qui multiplient à l'excès les animaux qu'ils doivent détruire, je pense à leur égard comme les auteurs des Éphémérides.

Page 160 , vers 17 et 18 :

Veul-il voir tous les ans ses champs les plus rebelles Étaler à l'envi l'or des moissons nouvelles?

Gulliver explique au roi de Lilliput les principes

i8a NOTES

des grands politiques de l'Europe. Si j'avois, lui répond ee prince , un homme qui fît sortir deux épis d'un grain qui n'en produit qu'un , j'en ferois plus de eas que de tous vos politiques. Presque tous les gou • vernements de l'Europe pensent aujourd'hui eommele roi de Lilliput : et le temps n'est pas loin où ils encourageront , plus efficacement qu'ils ne font encore , la science de l'agriculture ; elle sera perfectionnée par la chimie; on entendra mieux l'économie champêtre, sur laquelle on commence à écrire avec succès en France , en Allemagne , en Suède , et en Suisse ; on établira même des écoles de cette science. La jeunesse ira s'y instruire; elle y prendra des connoissances utiles au lieu des mots et des frivolités dont on surcharge sa mémoire.

Page 161 , vers 19:

Rendu stupide enfin par l'excès de ses maux.

Un travail difficile et continu , soit de l'esprit , soit du corps, dégoûte, fatigue, ennuie, quand il ne peut contribuer à rendre notre état meilleur. Ou travaille plus volontiers pour vivre agréablement que pour vivre ; la paresse invincible est un vice plus commun chez le pauvre que chez l'homme qui veut ajouter à

SUR L'AUTOMNE. i83

son aisance : celui qui n'a que le projet de conserver sa vie veut la conserver avec le moins de travail possible; il retranche, autant qu'il le peut, à ses besoins; il perd de sa sensibilité ; il tombe par degrés au rang des animaux les plus vils et les plus stupides, il semble se borner à leurs sentiments et à leurs besoins.

L'un des philosophes qui ont fait le voyage de ces riches contrées si cruellement opprimées par les Espagnols, et autrefois si heureuses sous les Incas, vit un Péruvien de l'âge d'environ trente ans, couchesur les débris d'un temple du Soleil ; il n'étoit couvert que de quelques lambeaux, et il avoit auprès de lui quelques uns de ces fruits que la nature prodigue, dans ce beau climat. Le philosophe avoit besoin d'un guide, et , pour déterminer le Péruvien à lui en servir, il lui offrit beaucoup d'argent : aux propositions du philosophe, le Péruvien le regarde fixement, et lui dit, en détournant la tête, Je n'ai pas faim.

Page 16a , vers 4 :

r>es enfants malheureux se plaignent à leurs pères.

La manière dont les cultivateurs sont traités dans la plus grande partie de l'Europe, en Kspagne, en Portugal, en Pologne, dans une partie de l'Allemagne, etc.,

i8 v NOTES

doit intéresser au sort de ces malheureux les hommes de toutes les conditions.

Page i('>.\ , vers 8 :

Non , je ne verrai plus sa grâce et sa beauté, etc.

Les moments où l'homme commence à regretter ce qu'il a perdu ne sont pas sans plaisir; on est bientôt dans cet état qu'on appelle la douce mélancolie. Nos nerfs ne sont point comme les cordes d'un clavecin, dont le son cesse dès qu'on ne le touche plus; ils sont plutôt comme les cordes d'un piano -forte, qui résonnent encore lorsqu'on a cessé d'en jouer. Nos nerfs conservent quelque temps la situation et l'action qu'un sentiment quelconque leur avoit données , et ils reproduisent ce sentiment. De plus, dans les regrets, nous nous formons une image des biens que nous avons perdus , et des plaisirs qu'ils nous ont fait goûter. Cette image est presque toujours accompagnée d'un sentiment agréable ; nous jouissons alors dans le passé : voilà pourquoi il y a des chagrins dont on ne veut ni se consoler ni se distraire. On aime ses larmes, et on fuit les plaisirs nouveaux, parcequ'ils ne vaudroient pas le souvenir des anciens : on est plus tendrement occupé qu'affligé, et on est bien loin d'être malheureux.

SUR L'AUTOMNE. i85

Page i65 , vers 3 et 4 :

La campagne épuisée a livré ses présents ,

Et n'a rien à promettre à mes goûts, à mes sens.

Lorsque la terre a perdu sa verdure, ses couleurs •vives, son éclat, et, pour ainsi dire, sa propreté; lorsque la campagne ne présente que du limon détrempé et des couleurs sombres ; l'homme perd les plaisirs attachés à l'organe de la vue. Lorsque la terre est dépouillée des moissons, des feuilles, des herbes, elle présente une surface anguleuse et inégale; elle n'a plus ce certain poli, cet uni, que les blés, les herbes et les feuillages, répandoient sur les surfaces étendues : le sens de la vue perd les plaisirs qu'il doit à ses rapports avec le sens du tact.

Le oiseaux ne chantent plus, et rien ne rappelle à l'homme la gaieté des autres êtres qu'il partageoit ; il n'a plus ce plaisir qu'il devoit à la mélodie du chant des oiseaux ; il n'entend plus que le bruit des eaux , celui des vents, bruit monotone , continu, et grave, qui lui donne une sensation forte, répétée, et triste: il a perdu les plaisirs du sens de l'ouïe.

La campagne n'a plus de parfums; on ne respire qu'une certaine odeur d'humidité , qui n'est point agréable quand elle ne succède point à la sensation

i86 NOTES

de la chaleur : le sens de l'odorat a perdu ses plaisirs.

Le sens du tact est blessé par les impressions d'un air humide et froid ; et il le seroit dans la campagne par le contact de tous les corps.

La campagne ne donne donc plus de plaisir aux sens ; les nerfs délicats qui les composent se tendent en recevant des impressions désagréables , et ensuite se relâchent avec excès comme tous les muscles à qui les foibles rayons du soleil ne donnent plus de ressort et d'activité. L'homme n'a plus ce plaisir que la vue d'un riche et beau pays donne à un cœur humain et sociable. Il voit son espèce malheureuse comme lui-même ; l'obscurité qui augmente, des bruits qui le menacent, le disposent à la crainte; sa machine l'attriste ; ce n'est plus le sentiment des regrets qu'il éprouve , c'est celui des privations. Il auroit besoin de nouveaux plaisirs , et s'ils lui manquent il tombe dans l'abattement ; il se livre à un profond sentiment de sa foiblesse , au dégoût de tout, et quelquefois de la vie. Cest vers la fin de novembre et au commencement de décembre que les suicides sont le plus communs.

Page t65, vers 10:

Et tombe par degrés dans la mélancolie. Les grands mouvements dans la nature , les tem-

pêtes, les bruits continus, la longue obscurité, donnent un sentiment de crainte , mais qui ne conduit pas toujours à la tristesse. Lorsque cette crainte n'est pas excitée par des dangers imminents, elle est mêlée quelquefois d'une sorte de plaisir, celui de sentir vivement notre existence.

Page 166, vers 6:

Cette idée est affreuse, et j'aime à m'y livrer.

Osons dire une vérité qui paroîtra d'abord un paradoxe, c'est que nous trouvons quelquefois en nous le besoin de sentir la douleur.

Dans un état d'apathie ou de foiblessc , privés de désirs ou de forces, nous existons peu, la vie semble nous échapper, l'a me paroît usée ; cet état de langueur est pour nous le passage de l'être au néant, et nous aimons à en sortir par la douleur qui nous avertit fortement de la vie.

Page 166 , vers 7 :

Je cède avec plaisir au besoin de pleurer.

Oui , le besoin de nous trouver sensibles est si grand, que nous cherchons à nous prouver, à exer-

ccr notre sensibilité par la douleur : c'est ce qui fait courir l'homme aux gladiateurs, à la Grève , à des spectacles qui le déchirent. On aimeroit mieux la fièvre ou la goutte qu'une maladie de langueur. Dans une conversation insipide , nous cherchons la contradiction qui doit nous blesser ; les hommes qui s'ennuient saisissent volontiers les occasions d'avoir de l'humeur; ils en prennent, ils en donnent, avec une sorte de volupté.

S'il arrive un accident, une cause d'un chagrin léger, dans une société où régnoit l'ennui, vous verrez tous les membres de cette société s'entretenir longuement du sujet de leur petite peine, l'exagérer, y revenir sans cesse, prévoir sans raison des conséquences funestes , les parcourir avec détail , et rejeter d'abord tous les sujets de consolation : observez dans ce moment leurs visages, leurs gestes, le son de leur voix:; vous leur verrez une vie, une chaleur, une fécondité, qu'ils sont charmés de retrouver.

Ce besoin d'être fortement ému par le sentiment de la douleur ou par la crainte du danger attache en partie le soldat au métier de la guerre, le navigateur à la navigation , l'homme désœuvré au jeu qui le conduit à sa perte, l'amant froid ou foible à la coquette , l'ami peu sensible à l'ami capricieux et inégal, et le dévot même à ses macérations.

Page i 66 , vers 8 :

Et cherche un aliment à ma douleur profonde.

Un homme d'esprit vouloit garder à son service un domestique négligent qui lui donnoit fréquemment de l'impatience. « J'ai remarqué , me disoit - il , que, « lorsque j'ai eu de la colère le matin , je suis plus « heureux et plus aimable le reste de la journée. »

Le célèbre Cardan dit, dans l'histoire de sa vie, que si la nature ne lui faisoit pas sentir quelque douleur, il se procurerait lui-même ce sentiment désagréable en se mordant les lèvres, et en se tiraillant les doigts jusqu'à ce qu'il en pleurât.

Lorsque notre aine vient d'être émue, elle reçoit plus vivement les impressions de tout genre : l'homme agité par l'amour, dans les moments de la jalousie , passe à des sentiments de haine très violents ; a-t-il senti les fureurs de cette haine passagère, il n'en est que plus amoureux. La colère est aisément suivie de la plus tendre compassion : si vous éprouvez au spectacle la terreur ou la pitié, vous admirerez plus vivement un trait sublime, une pensée lumineuse, la beauté de la poésie , etc.

I9o NOTES

L'amc , Urée de la langueur, agitée , mise en mouvement par la douleur factice ou réelle , est plus sensible de toutes les manières de l'être, et jouit mieux des plaisirs, des sentiments agréables.

Après avoir éprouvé une peine passagère , mais vive, un accès de goutte, une contrariété; après avoir tremblé pour soi-même , pour son ami , ou pour Idamé ; après avoir pleuré sur ses propres malbeurs, ou sur ceux de Didon ou de Phèdre, on jouit avec une ame renouvelée , des plaisirs de la société et de ceux de la nature, on se trouve plus animé , plus gai, plus tendre. Ainsi ce n'est pas seulement pour se reconnoître sensible que l'homme cherche quelcpiefois la douleur, c'est pour se rendre plus sensible au plaisir ; il consent d'acheter une somme de plaisir par une certaine mesure de douleur.

Page x66, vers 14 •' La crainte et la tristesse entrent dans tous les cœurs.

Est-il possible que ces enfants ou ces hommes faits que les mies et les poètes charment dès qu'ils les font frémir ou pleurer, est -il possible que dans ce grand nombre d'hommes qui semblent avides de la douleur, il y en ait beaucoup qui se soient dit, Je vais m'affli-

SUR L'AUTOMNE. i9!

ger un moment pour me rendre plus sensible au plaisir ? Non , ils ne se le disent pas ; mais ils le savent , ils le sentent.

L'expérience, dès l'âge le plus tendre, nous donne des réflexions , des règles , des maximes , que nous ne nous rappelons pas hors des circonstances qui nous les ont données : nous ne les avons point revêtues de mots, d'expressions; et si nous n'éprouvons plus le sentiment qui les a fait naître , elles sont , pour ainsi dire , perdues pour nous. Ce que je dis se passe dans l'ame de l'homme le plus éclairé , et bien plus souvent dans l'ame des enfants et du peuple.

Ils sont à cet égard dans la classe des animaux qui réfléchissent jusqu'à un certain point , mais sans revêtir leurs réflexions de ces signes, de ces mots, qui donnent le moyen de se rappeler ses idées lorsqu'on le veut ; ces réflexions ne se présentent aux animaux que dans le besoin, c'est-à-dire dans les occasions semblables à celle qui les a fait naître.

Ces réflexions , ces vérités , qui nous sont presque inconnues, ne laissent pas de nous décider souvent ; elles forment en partie nos habitudes, et ce qu'on appelle Y instinct de l'homme.

Toutes les passions, tous les besoins, nous fout faire une foule de ces réflexions secrètes. C'est ainsi que les hommes acquièrent tous , du plus au moins ,

la eonnoissanec des principes mécaniques; tous prennent un levier plus ou moins long selon que les corps qu'ils soulèvent sont plus ou moins pesants ; tous savent conserver ou reprendre l'équilibre sans s'expliquer les lois du mouvement : ils se souviennent sans l'exprimer, sans se le dire , qu'après avoir éprouvé la douleur ils ont été plus sensibles au plaisir, et ds cherclient à être remués par la douleur.

Page 168, vers 21 et suiv. :

Mais , dans l'âge avancé, lorsque l'homme apprécie Ce songe d'un moment , etc.

Les hommes d'un âge avancé repoussent la plupart des impressions de la douleur, ils s'éloignent volontiers du spectacle des malheureux ; et aux tragédies, aux romans pathétiques , ils préfèrent la comédie et des contes plaisants. C'est qu'ils ont moins d'intérêt à redevenir sensibles ; pareequ'en devenant sensibles ils ne retrouveroient pas les jouissances qu'ils ont perdues ; pareequ'ils ne retrouveroient pas les sensations, les illusions , les plaisirs de leur jeunesse, et qu'ils sentiroient la douleur sans en être dédommagés.

De plus, les émotions fortes, les grands mouvements , les fatiguent : ils attaqueut en eux les princi-

SUR L'AUTOMNE. i95

pes de la vie ; tout ce qui est violent tend à les détruire. Plus occupés de leur conservation que de l'envie de jouir, ils ne veulent que des émotions don ces, qui les animent et les égaient sans leur ôter le repos

Page itio,, vers x4 et i5 :

C'est là qu'un peuple aimable , au sein d'un doux loisir, Sait goûter ou du moins espérer le plaisir.

On pourroit, dans les campagnes aussi bien que dans les villes, opposer les plaisirs de la société à la tristesse qu'inspire la nature. C'est ce que l'homme feroit dans des pays où il n'érigeroit point sa tris tesse en vertu , et où il jouiroit de la liberté et de quelque aisance. Si jamais il tombe dans la tête d'un honnête despote de s'occuper sérieusement du bonheur de ses humbles esclaves, les hommes;si ee bon despote a quelquefois des vapeurs à la (in de l'automne , et qu'il en conclue que cette saison "inspire la mélancolie, je suis persuadé qu'il instituera des jeux pour égayer ce triste moment de l'année ; et que la fiu de l'automne deviendra , dans les campagnes comme dans les villes, le temps des assemblées, des fêtes , des festins, et des mariages.

r94 NOTES

Page 169 , vers i\ :

Vous charmez les langueurs de mon aine affoiblie.

Nous nous rapprochons de l'homme dans les moments où nous sommes mécontents de la nature, et nous nous rapprochons de nos amis dans les moments oii nous sommes mécontents de nous-mêmes ; mais ces situations, qui nous rendent la société plus nécessaire, nous rendent souvent moins sociables : l'homme mécontent de lui-même est porté à la crainte , à la haine , à la colère , à la parcimonie , à la paresse , etc.

L'homme consent de son sort et de lui-même est disposé à la joie , à l'amour de ses semblables , à la générosité, au courage, à l'activité, etc.

Pourquoi donc interdire trop les plaisirs aux hommes , et les ramener au sentiment de leur foiblcsse ?

Ecoutez cette fable. Les hommes vécurent heureux et bons lorsque le grand Oromaze leur eut donné les trésors de la nature et l'art d'en faire usage ; fiers de leurs plaisirs et de leurs vertus, remplis de l'estime que leur inspiroicnt pour eux mêmes leurs sentiments nobles et leur bonheur, ils offroient en actions de gra-

SUR L'AUTOMNE. i95

ces à Oromaze leur joie , leurs belles actions , et leurs travaux.

Arimanc, qui ne peut produire que le mal, et que son inquiétude force à produire , éternel ennemi d'Oromaze , vouloit lui enlever ses sujets et l'empire. Après de profondes méditations, il forma son plan détestable, et ne tarda pas à l'exécuter. Il appela les vents impétueux encbaînés sur les pôles du monde : ils accoururent, et entassèrent les nuages; ils élevèrent dans les airs les soufres répandus sur la surface du globe , et ils en formèrent les tonnerres. La puissante main d'Arimane souleva les montagnes , et en fit sortir des torrents embrasés; il répandit les fleuves et les lacs sur les plus riches contrées.

Les hommes admirèrent d'abord les grands mouvements de la nature : étrangers au mal , ils ne connoissoient pas la crainte ; mais la perte des fruits dont ils se nourrissoient , la mort de leurs femmes , de leurs enfants, ou leurs propres blessures , leur firent connoitre toutes les douleurs. Arimane fit naître de nouveaux désordres dans les éléments, et l'apparence d'un désordre nouveau effraya les hommes.

Arimane eut alors des temples ; il y reçut les hommages de la crainte, et il vit avec une maligne joie qu'elle étoit plus puissante sur les hommes que l'espérance.

i9e> NOTES SUR L'AUTOMNE.

Ceux qui avoient éprouvé les pertes les plus sensibles ou de vives douleurs étoient devenus d'un caractère pusillanime, etnejouissoient qu'en tremblant des présents de la terre ; accablés sous le poids des maux, ils oublioient de leur opposer la vertu et le plaisir.

Arimane les choisit pour l'aider à consommer ses noirs desseins ; il les dispersa sur la terre , et , d'un bout du monde à l'autre, ils crièrent : Souvenez-vous que les plaisirs nous viennent d'Oromaze , et qu'en jouissant des plaisirs vous offensez Arimane, et vous vous exposez à ses vengeances.

Ils furent écoutés , et les peuples tremblants se privèrent des dons de la nature.

Les favoris d'Arimane s'aperçurent que les plus vertueux et les plus éclairés des hommes lui étoient peu soumis, et restoient attachés à Oromaze. Les hommes s'estiment encore, leur disoit Arimane, et l'élévation de l'ame est un crime à mes yeux. Ses favoris se répandirent de nouveau sur la terre ; ils persuadèrent aux hommes que leurs vertus étoient fausses , que leurs talents n'avoient aucun mérite, et que leur raison n'étoit qu'aveuglement.

Voilà qui est bien , dit Arimane ; Oromaze a perdu pour jamais ses sujets et l'empire : voilà les hommes devenus ignorants, pusillanimes, méchants, humbles, austères, et malheureux. Ils me seront soumis.

POEME

ARGUMENT

Tempêtes et déluge qu'amène ordinairement le solstice d'hiver. Sentiment de frayeur qu'inspire le désordre des éléments. Réflexions sur l'ordre général de l'univers. Gelée. L'hiver sous le cercle polaire , dans nos climats. Givre , neiges , glaces , et leurs effets dans les pays de montagnes. Etat de la nature , dont souffrent tous les être sensibles. Ses rigueurs inspirent à l'homme une tristesse profonde. L'homme a reçu le génie de l'invention , qui ne peut être excité que par des besoins. Il doit aux rigueurs de la nature l'état social. Naissance de la société ; ses progrès. Les arts et les sciences naissent tous de quelque besoin. Les beaux -arts, l'élégance des mœurs, naissent du besoin de plaire et de l'amour. Plaisir que donne la société dans sa perfection. La plupart de ces plaisirs ne sont point nécessaires au bonheur, même pendant l'hiver. Tableau de la vie champêtre dans cette saison. La vie heureuse d'un grand seigneur avancé en âge et retiré dans ses terres , où il excite l'industrie et fait du bien.

«««•«•«•«•«««««««eeeiAoeveeete^e^set^ij^e^^,,

(^uel bruit sourd et lointain, descendu des moulu

gnes, Fait trembler les forêts, roule sur les campagnes, Redouble, retentit , et, des plaines de L'air, \nnonce à nos climats les fureurs de l'hiver ! Le fougueux aquilon, déchaîné sur nos tètes. Sous un ciel sans clarté promène les tempêtes ; Il siffle, tourne, gronde, et des vallons déserts Rapide tourbillon s'élançant sur les mers, Il élève des monts sur leurs voûtes profondes. Sur les bords effrayés brise les vastes ondes, Et, des bornes d'Alcide aux rives de Thulé , Balance l'océan sur le globe ébranlé.

Les vents du haut des eieux précipitent les nues ; Nos champs ont disparu sous des mers inconnues; Sur les eaux qui tomboient le ciel verse des eaux ; Et les torrents, pressés par des torrents nouveaux,

aoo LES SAISONS.

Bondissent sur la plaine eu proie à leurs ravages : Le fleuve les reçoit , il franchit ses rivages ; Des hameaux abattus, des temples renversés, Il traine dans son sein les débris dispersés.

Quelques arbres épais sur d'immenses vallées. Soulevant sur les eaux leurs tiges dépouillées, Offrent de vains appuis à des infortunés Luttant contre les flots, par les flots entraînés. Ces ondes et ces vents qui se livrent la guerre Sur ses vieux fondements ont fait trembler la terre ; Le monde est menacé du retour du chaos ; Et l'humide élément, vainqueur de ses rivaux ,

Vainqueur du dieu du jour, dans la nature entière

Semble éteindre aujourd'hui la vie et la lumière.

O terrible ouragan, suspendez vos fureurs !

O campagne ! ô nature ! ô théâtre d'horreurs !

Quoi ! d'un père adoré l'univers est l'ouvrage ,

Il chérit ses enfants, et voilà leur partage ! Le soleil sans paroître avoit fini son tour,

Et la nuit succédoit aux ténèbres du jour.

J'entendois les combats de Neptune et d'Éolc.

J'étois seul, éloigné de l'ami qui console,

Et d'un peuple léger qui, du mcins un moment .

Dissipe de nos maux le triste sentiment.

Je me trouveis alors, dans ma retraite obscure ,

L'HIVER. 2<>r

Abandonné de tous, en proie à la nature :

L'image des débris du inonde dévasté,

D'un ciel tumultueux la sombre majesté ,

Les ténèbres, les vents, augmentoient ma tristesse.

Je cherchais un appui qui soutînt ma foiblesse,

Qui donnât quelque joie à mon cœur opprimé ,

Et rendît l'espérance à ce monde alarmé.

A travers ce chaos, dans ce désordre extrême ,

Mon cœur épouvanté cherchoit l'Etre suprême.

Cependant , au milieu de ces grands mouvements, L'Éternel imposa le calme aux éléments.

L'orage avoit tari le vaste sein des nues ; Déjà se divisoient leurs ondes suspendues; Et le flambeau des nuits , d'étoiles entouré, Montoit sur l'horizon d'un jour pâle éclairé. Les nuages légers, fuyant dans l'air humide, Semblaient entraîner tout dans leur ombre rapide ; On voyoit les forêts et les monts s'ébranler, Et dans l'air incertain les astres osciller. Ce bruit sourd qui précède et qui suit les orages Expirait dans les bois et le long des rivages.

Je sentis se calmer le trouble de mon cœur. Mon esprit s'élevoit jusques à son auteur; Je su i vois la nature eu ses métamorphoses ; Et, cherchant les rapports des effets et des causes .

Je vis ou je crus voir l'ordre de l'univers.

Ces orages, disois-je, et ces tristes hivers, Nos maux et nos plaisirs , nos travaux et nos tètes , Les frimas, les chaleurs , les beaux jours , les tempêtes , Sont dans l'ordre éternel l'un à l'autre enchaînés. Ils naissent de leur cause aux jours déterminés ; Et par ces changements la sagesse infinie Dans l'univers immense entretient l'harmonie. Les vents qui sur ces mers tourmeutoient ces vaisseaux Sur un rivage aride ont apporté les eaux ; Les esprits sulfureux, les sels, l'huile éthérée, Dispersés par ces vents de contrée en contrée , Éléments de la sève, y vont rendre féconds Les champs couverts de chaume, usés par les mois

sons.

Hiver, cruel hiver, ton retour salutaire A de nouveaux présents doit disposer la terre. Tandis que sur ces bords tu répands les frimas, Le globe des saisons va sur d'autres climats Renouveler la vie et varier l'année.

Soleil, marche, et poursuis ta carrière ordonnée ; Nous te verrons dans peu recommencer ton cours. Et ramener encor la joie et les beaux jours. Voulons-nous jouir seuls de ta clarté féconde,

Que doivent partager tous les peuples du inonde ?

C'est ainsi (pie d'un Dieu méditant les desseins , Admirant ce grand tout , ouvrage de ses mains, J'instruisais ma raison à subir sans murmure Ces rigueurs d'un moment qu'a pour nous la nature.

Les airs étoient sereins, des soleils radieux Semoient de leurs traits d'or le bleu sombre des cieux : Mais Borée apporta dans les ombres paisibles Ces atomes perçants, ces frimas invisibles , Que lui-même entassa sous le pôle étoile, Près des monts de cristal qui couronnent Thulé : Là le terrible hiver établit son empire.

Dans ces lieux désolés où la nature expire Habitent le désordre et l'uniformité.

Au bord de l'horizon le soleil arrêté Y poursuit sans chaleur sa paisible carrière, Roule six mois entiers autour de l'hémisphère, Descend, se précipite, et, six mois éclipsé, Laisse régner la nuit sur l'horizon glacé.

Le pôle lance alors des feux rouges et sombres ; Et leur triste lueur, cpii lutte avec les ombres, De ces climats affreux éclaire les horreurs. L'hiver en ce moment s'y livre à ses fureurs ; Il subjugue Neptune , il couvre de ses chaînes Cette mer ténébreuse où les vastes baleines

2o4 LES SAISONS.

Préaentoient dans l'automne aux yeux des matelots De mobiles écueils s'agitant sur les flots. Il envoie au midi la peur et les orages , La famine et les vents, la mort et les ravages : D'un froid âpre et funeste il pénètre nos sens. Le soleil lance au loin quelques traits impuissants ; La nuit revient d'abord augmenter la froidure : Des chaînes de cristal ont chargé la nature. Je n'entends plus le soir la course des ruisseaux ; La cascade muette a suspendu ses eaux ; Et souvent le berger, au lever de l'aurore, L'observe en l'écoutant , et croit l'entendre encore. Les glaçons réunis sur les vastes étangs Renferment sous un mur leurs tristes habitants. Ce fleuve est enchaîné dans sa course rapide ; Il voudroit s'élancer de sa voûte solide, Sous le cristal vainqueur il roule emprisonné. De givre , de glaçons , ce bois est couronné ; Ils brillent suspendus à la branche flétrie, Et d'un voile d'argent ils couvrent la prairie. Mais de nouveaux frimas rassemblés dans les airs Pèsent sans mouvement sur les coteaux déserts ; Et la voûte des cieux, qui semble être abaissée, Dépose avec lenteur la vapeur condensée. Si le fermier parcourt les guérets confondus ,

L'HIVER. 2oï

Au milieu de ses champs il ue les connoît plus ,

Et la vaste blancheur sur le monde étendue

Déconcerte ses pas et fatigue sa vue ;

Ce voile universel dérobe a tous les yeux

Les ouvrages de l'homme et les bienfaits des dieux.

A ux flaucs des monts altiers , à leurs cimes glacées , L'hiver a suspendu les neiges entassées ; Et lorsqu'aux champs de l'air luttent les aquilons, Quand les feux du soleil pénètrent les glaçons, Détachés tout-à-coup des Alpes ébranlées, Ils tombent à grand bruit dans ces riches vallées Où l'homme a conservé ses vertus et ses droits, Où , paisible guerrier, libre et soumis aux lois, L'habitant fortuné de la sage Helvétie Parcourt d'un pas égal l'espace de la vie.

Là j'ai vu deux époux, ou plutôt deux amants : Leurs cœurs s'étoient donné leurs premiers sentiments ; Quelques champs étendus au pied d'un mont fertile, Un verger, un bois sombre, entouroient leur asile; La même volonté sembloit les animer.

Modérés, bienfaisants, heureux d'être et d'aimer, Souvent sous l'humble toit qu'habitoit l'indigence Le couple fortuné conduisit l'abondance : La tendresse contente ajoute à la bonté.

2o6 LES SAISONS.

Un jour où le soleil prodiguant sa clarté, D'émeraude et d'azur, de rubis et d'opale, Semoit des monts glacés la pente orientale, Et rendoit l'espérance à l'homme , aux animaux , Impatient d'agir, lassé d'un long repos , Pour suivre le chamois errant dans la montagne, Le jeuue et tendre époux s'arrache à sa compagne : Une terreur secrète attrista ses adieux. Mais , avant qu'Hespérus eût brillé dans les cieux , Il retourne à pas lents et courbé sous sa proie. Son fils à sa rencontre accourt ivre de joie ; Le père l'aperçoit, et, lui tendant la main. Le soutient sur la glace , et poursuit son chemin. Déjà de sa cabane il découvroit l'entrée ; C'est là qu'il va rev oir une épouse adorée ; Il croit jouir bientôt de ses embrassements.

Il voit le mont trembler jusqu'en ses fondements, Et des glaçons flottants sur sa croupe ébranlée La masse tombe, roule , et comble la vallée : Jusqu'aux voûtes des cieux leur cbute a retenti; Du couple vertueux l'asile est englouti. Hélas ! sous ces glaçons l'épouse ensevelie Aux jours de son bonheur va donc perdre la vie ?

Les yeux levés au ciel (i les bras étendus, L'époux foible, mourant, répète, «Elle n'est plus ».

Son fils pâle, tremblant aux genoux de son père, Et les baignant de pleurs, lui demande sa mère. Ils tombent languissants sur les sillons glacés; Et, des bras l'un de l'autre entourés et pressés, Ils confondent leurs pleurs,leurs cris lents et pénibles.

Aussitôt des voisins généreux et sensibles Viennent les enlever à ces scènes d'horreur. Le père entre leurs bras s'agite avec fureur ; Il s'élance, et s'arrache à leur pitié cruelle.

« Àh! courons, mes amis,jcrentendsqui m'appelle» « J'y cours. « Il dit ; il vole, et, la bêche à la main, Dans ces monts de cristal se traçant un chemin, Il croit ouvrir leur masse étendue et profonde.

I 11 seul de ses voisins l'embrasse et le seconde. Son délire du moins adoucit ses douleurs. Courbé sur les glaçons qu'il baigne de ses pleurs , A la clarté du jour et dans la nuit obscure. Combattant le sommeil , la faim, et la froidure, Le malheureux époux , fatigué, harassé , Poursuit un mois entier son ouvrage insensé.

Mais il revoit enfin la vérité funeste ; Et mesurant des yeux le travail qui lui reste, Désolé , sans espoir, avide de la mort,

II veut se dérober aux horreurs de son sort : Il regarde son fils, et se soumet à \ ivre.

2o LES SAISONS.

« Je n'ai pu , disoit-il , la sauver ni la suivre : « Idole de mon cœur, charme de tous mes jours, « Je vivrai pour t'aimer, pour te pleurer toujours.

Le soleil cependant éclairoit la contrée. Bientôt des vents du sud l'haleine tempérée Amollit, pénétra les glaçons entassés.

Et du sein moins profond des frimas affaissés L'époux infortuné voit sortir le platane Dont la tige autrefois ombrageoit sa cabane. Saisi dans ce moment de joie et de terreur. Il reprend son travail , le quitte avec horreur, Y revient en tremblant. Sous la voûte écroulée Il lui semble revoir son épouse accablée, Son sein livide et froid, ses traits défigurés, Ou sous les murs sanglants ses membres déchirés : Il étoit poursuivi par cette affreuse image. Un bruit lugubre et sourd interrompt son ouvrage Il entend sous la glace une voix et des cris ; Il entend... C'est son nom et le nom de son fiis ; Il prête en frissonnant une oreille attentive. Ciel !ôciel!seroit-ce elle? est-ce une ombre plaintiv Seroit-il retombé dans son égarement ? Il le craint ; mais son fils, son fils en ce moment A reconnu la voix , et s'écrie, « O ma mère ! » Hors d'eux-mêmes, tremblants, et le fils et le pèn

Frappent sur les glaçons à coups précipités; Et bientôt des frimas les restes écartés

Leur laissent voir du toit les solives puissantes Qui n'ont point succombé sous leurs charges pesantes. La porte sur ses gonds tourne et s'ouvre à leurs voix. « Chère épouse... Elle vit... C'est elle... Je la vois. -> Elle s'élance à lui, {bible, pâle, égarée; Et, tombant dans ses bras dont elle est entourée , liaise son front chéri qu'elle inonde de pleurs. << Cher ami. ..cher époux. ..que j'ai plaint tes douleurs! «< Hélas! sous ce tombeau, dans cette nuit profonde, « Je disois, Il perd tout, le voilà seul au inonde. » Il ne pouvoit répondre ; et tous deux en pleurant Dans leurs bras tour-à-lour serroienl le jeune enfant. J'ai vu ces deux époux : les soins , la coin plaisance , Achèvent leur bonheur commencé dès l'enfance ; Ils vivent l'un par l'autre, ils existent pour eux ; Ce jour succède au jour, et les voit plus heureux.

Cependant l'hiver règne , et l'astre de la \ iè Dissimulant sa forée à la terre engourdie, tes végétaux mourants , sous la neige enfermés , M'offrent plus la pâture aux êtres animés. Des champs et des forêts l'hôte le plus timide S'arme contre la faim d'une audace intrépide, Ht , courant au hameau, semble avoir oublié

2io LES SAISONS.

Et les pièges mortels, et l'homme sans pitié.

Hélas ! l'homme ou la faim lui vont ôter la vie.

L'hôte informe et cruel de la sombre Hereinie S'instruit à triompher de l'horreur des saisons. Il marche d'un pas lent, hérissé de glaçons ; Ou dans un antre obscur, fièrement impassible , I! oppose au besoin son courage inflexible.

Les tyratis des forêts, par la faim dévorés. Impatients du meurtre et de sang altérés , Quittent pendant la nuit les bois et les montagnes Et, courant en fureur à travers les campagnes, Ils osent s'élancer sur l'homme épouvanté : Ce roi de l'univers, sa grâce et sa fierté , Ce front où de son rang la noblesse est empreinte Ne leur inspire plus le respect et la crainte. Ces monstres affamés cherchent dans les tombeau Des ossements poudreux ou d'horribles lambeaux On entend quelquefois des cris lents et funèbres, Des hurlements affreux rouler dans les ténèbres , Et se mêler dans l'air aux tristes sifflements Qui partent d'un vieux dôme ébranlé par les vents Ces funestes concerts que les monts réfléchissent Semblent être l'écho des mânes qui gémissent.

Le lâche qui poursuit l'innocent opprimé . L'ingrat qui blesse un cœur dont il éloit aime .

L'HIVER. air

Le perfide assassin , le monstre sanguinaire Qui plongea le couteau dans le sein de son frère, Croit voir en ce moment les spectres des enfers Et leurs lugubres jeux couvrir les champs déserts ; Leurs longs gémissements, leurs clameurs lamentables , Retentissent daus l'ombre au fond des cœurs coupables.

Ah ! si l'ami des lois , le juste , est sans remords, S'il n'entend point les cris des démons ou des morts , Il souffre , il voit souffrir. Sur tout ce qui respire La douleur et la mort étendent leur empire.

O toi qui fis nos sens, toi qui formas nos cœurs , Ou rends -moi moins sensible, ou suspends tes rigueurs.

Dieu, qui disposas tout ; Dieu, dont les mains fécondes Ont tiré du néant les soleils et les mondes, Ne pouvois-tu de l'homme écarter les douleurs ? Glacé par les frimas, brûlé par les chaleurs, Jeté par la nature , à travers les orages, Sur des bords ennemis, dans des déserts sauvages, Abandonné sans force au choc des éléments, Le martyr de ses sens et de ses sentiments , De chagrins en chagrins conduit par l'espérance . Il passe dans les pleurs son moment d'existence ,

Et se traîne, accablé sous le poids de ses maux ,

Sur un monde en ruine, à travers les tombeaux.

Mais c'est trop oublier les bontés de mon Maître , Et les plaisirs sans nombre attachés à mon être. Talents, amour des arts, agréables instincts, Palais où le bon goût préside à nos festins , Cercles brillants et gais où la raison s'éclaire , Où l'esprit s'embellit par le désir de plaire , Doux besoin du plaisir, aimable volupté, Sentiments animés par la société, Tendres liens des cœurs, amitié sainte et pure , Peut-être expiez-vous les torts de la nature.

Aimons , vivons ensemble , adorons notre auteur : Il a mis dans nos seins le génie inventeur, Et de ce noble instinct l'activité féconde Asservit à nos vœux les airs, la terre, et l'onde. Mais ce génie enfin devoit être excité : L'homme sans ses besoins n'eût jamais inventé. Tourmenté par les vents, le froid, et les orages , Un jour il assembla des joncs et des feuillages ; Les chênes recourbés s'unirent en berceaux , Et la hutte parut sous son toit de roseaux.

Pour calmer de la faim la fureur effrénée, Souvent il arrachent une herbe empoisonnée; Mais l'arbre qu'il choisit lui prodigua ses doi^ .

L'HIVER. 2i3

Le champ qu'il sillonna lui livra les moissons.

L'homme , avant ces deux arts , errant à l'aventure, Alloit aux animaux disputer la pâture ; Et le tigre cruel, le lion affamé , Triomphoient aisément d'un rival désarmé. Souvent il échappoit ; mais, couvert de morsures , Il portoit en tremblant ses mains sur ses blessures : Il fuyoit au hasard ; ses cris longs et perçants Remplissoient des forêts les antres gémissants; Les insectes de l'air, la ronce ensanglantée , Aigrissoient les douleurs de la plaie irritée : Et bientôt épuisé , rampant avec effort , D'un son de voix horrible il invoquoit la mort.

On vit alors la fronde en cercle balancée ; La pierre inévitable aux monstres fut lancée ; La massue écrasa les tyrans des forets ,

Et l'arc en s'étendant les perça de ses traits. La rigueur des hivers à l'homme encor sauvage

Du feu tombé des cieux apprit à faire usage.

La foudre serpentoit sur les rameaux brisés

Des peupliers fumants, des cèdres embrasés.

Ce prodige étonna l'homme faible cl stupide ;

Il observa le feu dans sa course rapide ,

Il le vit dans les bois s'étendre et s'arrêter;

Il apprit à l'éteindre, à le ressusciter ;

ai4 LES SAISONS.

Et bientôt asservi l'élément indocile De l'homme son vainqueur devint l'esclave utile.

Aux rives d'Aréthuse, aux bords des Lestrigons , Un jour dans leurs forêts les peuples vagabonds, Effrayés d'un bruit sourd et semblable au tonnerre, Qui grondoit sous les eaux et rouloit sous la terre , Virent au même instant le soleil se voiler, Les plaines se mouvoir, les forêts s'ébranler, La mer en bouillonnant s'élever jusqu'aux nues, Et les vents balancer ses vagues suspendues. L'Etna tonne ; il s'entr'ouvre , et de ses flancs brisés Il vomit à grand bruit des torrents embrasés. Les éclairs jaillissoient de sa cime tremblante ; Il lançoit des rochers, une cendre brûlante. Atteints par ces rochers, par ces flots enflammés, Déchirés et sanglants, à demi consumés , Les humains, les troupeaux , les animaux sauvages, Fuyant, se rencontrant sous les mêmes ombrages, Rapprochés par la peur, égarés, éperdus, Remplissoient les déserts de leurs cris confondus.

Le ciel se calme enfin ; la nature est tranquille, Et chaque être animé reconnoît son asile. L'homme , au pied de l'Etna dont le sein brûle encor, Voit en ruisseaux ardents l'argent , le fer, et l'or, Rouler avec le feu qui les rendit fluides :

L'HIVER. ->.i5

Aussitôt arrachés du flanc des monts arides , Transportés au Liparo , aux antres de Lemnos , Du Broute infatigable ils comblent les fourneaux. Le métal enflammé coule , étincelle , écume , El le pesant marteau retentit sur l'enclume.

Déjà l'acier tranchant sous ses coups redoubles Fait tomber du Tmolus les ormes ébranlés ; Les marbres divisés ont crié sous la scie ; La bêche ouvre des champs la surface endurcie , Et le coursier d'Enna, regrettant ses forêts, Traîne le soc rampant à travers les guérets.

L'homme jouit alors des trésors de la terre ; Il ne se borna plus au triste nécessaire , Et se trouva des goûts et des besoins nouveaux. Il fallut rapprocher les arts et les travaux. Des bords de l'océan , des forêts enflammées , Sortirent des cités par les arts animées ; Et la voile, en cédant au mouvement des air», Emporta le vaisseau , qui , sillonnant les mers , Maîtrisant la tempête et les vagues rebelles , Alla chercher au loin des voluptés nouvelles.

Jadis dans les forêts les sauvages humains Souvent l'un contre l'autre avaient armé leurs mains , Sur le sable rougi i\u sang de l'innocence Le sang étoit encor versé par la vengeance.

'iid LES SAISONS.

La crainte les soumit au frein sacré des lois. On arma de faisceaux des consuls ou des rois : Lejur pouvoir eut long-temps des bornes salutaires ; Du bonheur des humains sages dépositaires , Monarques bienfaisants , citoyens couronnés , Ils inspiraient des mœurs aux peuples fortunés. L'homme eut alors la paix, les vertus, l'abondance; Mais à ces mœurs encore il manquoit l'élégance , Il manquoit les beaux-arts. Le plus vif des désirs, Ce besoin qui conduit au plus doux des plaisirs , L'amour donna l'essor aux talents , au génie : Il mesura le chant, fit naître l'harmonie. L'homme, à peine arraché des antres et des bois, Au son des instruments sut marier sa voix. L'art donné par l'amour servit à l'amour même ; Le chant des premiers airs exprima, Je vous aime.

L'unisson de la voix , celui des instruments , Portoit dans tous les nerfs de doux frémissements : Remué par ces sons , s'agitant en cadence , L'homme fut étonné de connoitre la dans*1 ; Elle animoit ses jeux, augmentoit sa gaité, Et disposoit encor l'ame à la volupté.

Mais il est d'aulres arts que l'amour a fait naître.

Tendre Dibutadis, c'est lui qui fut ton maître , Et dans ta main tremblante il plaça le crayon

Qui traça sur un mur l'ombre de Polémon.

A peine des beaux-arts on entrevit l'aurore, L'homme eu offrit l'hommage au sexe qu'il adore ; Ce sexe en fut l'arbitre. Apollon enchanté Fit recevoir les lois (pie dictoit la beauté : On vit naître le goût. La richesse indolente Invoqua, l'or en main, l'industrie indigente; Un luxe ingénieux amusa ses loisirs.

L'homme, plus délicat sur le choix des plaisirs, Leur allia bientôt la grâce et la décence. Dans les arts et les mœurs ou connut l'élégance.

Voyez dans ces palais, au jour de cent flambeaux Dont les feux répétés tremblent dans les cristaux , Vainqueur du sombre hiver, à l'abri des tempêtes, L'homme ordonner des jeux et disposer des fêtes. Sur ces riches lambris l'opulence et les arts Se disputent entre eux de fixer vos regards. Ici par les Vanloo la nature exprimée Respire, pense, agit, sur la toile animée ; Là l'aiguille savante égala les pinceaux : La volupté choisit le sujet des tableaux.

Mais le bal va s'ouvrir chez. Hébé, chez Alcine; L'or et l'émail des fleurs , les perles et l'hermine, D'un peuple aimable et jeune ornent les vêtements. L'incarnat des rubis , le feu des diamants,

2i8 LES SAISONS.

Répandent uu jour doux sur les charmes des bello . Et les yeux avertis vont se fixer sur elles. Le désir de tout vaincre et l'espoir du succès Brillent modestement dans leurs yeux satisfaits. Le feu de leurs regards s'anime avec la danse. L'Amour, sans se montrer, fait sentir sa présence ; Et, plein d'un sentiment vif et délicieux, Chacun sent le plaisir qu'il voit dans tous les yeux.

Entrez dans ces salons où de bruyants Protées Échangent en riant leurs formes empruntées, Où la nuit , le tumulte , et les masques trompeurs. Fout naître à chaque instant d'agréables erreurs : Là le maintien décent, la froide retenue, N'imposent pas la gène à la joie ingénue : Là les sexes , les rangs , les âges, confondus , Suivent , en se jouant , la Folie et Momus.

O doux amusements d'une aimable jeunesse, Dans les jours des frimas vous charmiez ma tristesse , Lorsque j'étois encore à la fleur de mes ans : Mais j'oppose aujourd'hui les arts et les talents Aux langueurs des hivers, au déclin de mon âge , Et je goûte un bonheur aussi doux et plus sage; Je veux que mes plaisirs m'inspirent des vertus.

J'entendrai Cornélie, Alvarès, et Rurrhus: L'ame dans ces héros se choisit des modèles,

L'HIVER. îr9

Et s'essaie avec, eux à des vertus nouvelles ; Là tous nos sentiments sont purs et généreux ; Là mon cœur attendri s'attache aux malheureux. Je voudrais m' élancer au secours de Zopire. Que j'ai versé de pleurs sur la mort de Zaïre! Mais ces pleurs étoient doux ; le plaisir d'admirer, Autant que la pitié, me forcoit à pleurer. O spectacles divins , écoles respectables Du véritable honneur, des vertus véritables , Théâtre où, pour instruire et les grands et les rois, L'auguste vérité fait entendre sa voix , Pourrai-je vous quitter pour les jeux de Thalie? Oui, d'aimables censeurs de l'humaine folie Vont sur une autre scène amuser mon loisir, Et déguiser encor leurs leçons en plaisir. Ils nous ont délivrés des gothiques usages , Des antiques travers, du vernis des vieux âges; Ils corrigent en nous ces défauts, ces erreurs, Qui pourraient altérer les charmes de nos mœurs. Mais ne peut-on jouir sans songer à s'instruire ? Les muses, les amours, unis pour me séduire, M'enlèvent à l'instant dans un monde enchanté , Où tout vante, respire, et peint la volupté. Mclpomène est ici plus tendre que terrible ; C'est au plaisir d'aimer qu'elle me rend sensible.

o.io LES SAISONS.

Quels sons harmonieux! quels tableaux ravissants' Tous les arts à-la-fois séduisent tous mes sens; Les chants et les beaux vers ont charmé mon oreille; Mes regards sont conduits de merveille en merveille : Je descends de l'Olympe au bord des vastes mers; J'ai vu les champs de Mars , el la nuit des enfers ; Je leur vois succéder de riants paysages , Où déjeunes beautés dansent sous les ombrages : Leurs pas pleins de mollesse irritent mes désirs; Leurs bras voluptueux m'invitent aux plaisirs. Ici les, spectateurs , ce choix d'un peuple aimable, Sont encore à mes yeui un spectacle agréable.

C'est vous, sexe enchanteur, à qui ce peuple heureux Doit ces jeux si brillants , ces théâtres pompeux. Lorsque le grand Louis suspeudoit ses conquêtes, Tous les arts composoient la pompe de ses fêtes ; Les talents rassemblés célébraient dans sa cour Sa gloire et ses vertus, vos charmes et l'amour.

Des mœurs et des plaisirs arbitres éclairées, Vous avez en tout temps illustré nos contrées ; Vous changiez en héros nos stupides aïeux : C'étoit pour mériter un regard de vos yeux Qu'ils couraient ou défendre ou venger l'innocence; 1 n mot de votre bouche étoit leur récompense.

Le vaillant paladin vous consacrait son bras : C'est vous qu'il invoquoil su milieu des combats ; Fl vous reudoit un culte; et ces honneurs suprêmes, Vous élevant encore au-dessus de vous-mêmes , Illustres par vos choix, et non par vos rigueurs , Vous cédiez noblement à de nobles vainqueurs: Vous portiez la bonté dans des cœurs inflexibles ; Aux charmes des beaux-arts vous les rendiez sensibles.

On vil la courtoisie habiter les châteaux ; L'esprit fut introduit dans les jeux des héros : Apollon célébrait les guerriers et les belles ; Le paladin chanloit et combaltoil pour elles.

Régnes , sexe charmant, régnez sur l'univers C'est sur-tOUl au François à respecter \os l'ers; Qu'il doive encor sa gloire au désir de nous plaire. Conservez, ranimez son brillant caractère, Cet amour pour son prince et pour la liberté, L'art d'embellir la vie et la société , Kt ce mélange heureux de souplesse et d'audace , De l'orée et de gaîté, de grandeur et de grâce.

Mais quoi! pour triompher de l'ennui dis hivers, Faut-il donc tous les arts, les bals, et les concerts ? Oh! si je puis revoir mes campagnes chéries , M'égarer un moment dans les plaines flétries,

Chercher dans les vallons la trace des beauté* Qu'ils offroient, au printemps, à mes yeux enchantés, Me retrouver encore auprès de la nature, Espérer les zéphyrs, et prévoir la verdure! Là, sous un toit modeste aux muses consacré. Et de chantres divins, de sages entouré, Je jouirais en paix des charmes de l'étude.

Heureux l'ami des arts qui , dans la solitude, Sait goûter tour-à-tour l'Arioste et Milton , Et revient s'éclairer entre Locke et Newton ! Heureux qui sait jouir, et qui cherche à connoitre!

Muses , guides de l'homme, ornements de son être , Vous qui lui découvrez d'utiles vérités, Et le rendez sensible aux grâces, aux beautés, Muses, je vous aimai dès l'âge le plus tendre : Je voulois tout sentir, tout peindre, tout apprendre. Ciel! avec quel transport, quel plaisir vif et pur, J'appris à distinguer sur le céleste azur Ces globes dont Newton mesura la carrière , Et que l'astre du jour dore de sa lumière , De ces brillants soleils qui couvrent de leurs feuv Des mondes ignorés suspendus autour d'eux ! Mon esprit s'élancoil dans l'étendue obscure; Je voyois sous mes pas s'agrandir la nature ; J'ajoutois chaque instant un monde à L'univers;

Et, franchissant encor l'immensité des airs, Revenu sur la terre, à ce point invisible Qui décrit dans l'espace un trait imperceptible, J'observois les ressorts, les mœurs des animaux. Je savois dans leurs rangs placer les végétaux ; J'étois ravi de voir, à travers un méandre, La sève en circulant s'élever et descendre ; J'appris pourquoi les mers, bravant la pesanteur. Vont deux fois en un jour du pôle à l'équateur; Je cherchois dans les airs les causes du tonnerre ; J'aurois voulu percer le centre de la terre, Voir sous la main du temps les marbres s'y formel-, Et sous les monts tremblants les métaux s'enflammer.

Mais c'est l'homme aujourd'hui que j'aspire à connoître ; Je cherche à pénétrer les secrets de son être , A retrouver en lui ces principes des mœurs Qu'ont altérés les temps, nos lois, et nos erreurs : J'interroge à regret les fastes de l'histoire.

Ces monuments confus de misère et de gloire Me montrent les états l'un par l'autre abattus. Le choc des nations, et trop peu de vertus. Je vois dans Ecbatane, ou sur les bords du Tibre, Sous le joug des tyrans, ou chez un peuple libre, L'homme moins protégé qu'enchaîné par les lois ,

Le jouet des tribuns, ou l'esclave des rois. La fraude le subjugue, ou la force l'opprime. Noble amour des humains, fanatisme sublime Qu'Athènes respira dans les lois de Solon , Seul démon de Socrate, ame du grand Calon , Vertus des Antonins, boulé vaste et féconde, Inspirez , conduisez les arbitres du monde , Et que le temps rapide amène à nos neveux Non des siècles brillants, mais des siècles heureux. Que les muses , les arts , et la philosophie , Passent d'un peuple à l'autre, et consolent la vie. Vérité, juste effroi des mortels corrompus, Puissants par les erreurs, et grands par les abus, Achève, il en est temps, de percer le nuage Qui te dérobe au peuple et te déguise au sage. En vain l'aveugle orgueil et l'envie en fureur Défendent contre toi l'ignorance et l'erreur; Us n'éclipseront pas le jour qui vient d'érlore . Et dont l'Europe entière a vu briller l'aurore.

Souvent les voyageurs m'entraînent sur leurs pas J'erre avec Magellan de climats en elimats, Ou les voiles d'Anson m'emportent sur les ondes. Je compare les lois et les mœurs des deux mondes J'aime à voir ces beaux lieux où les vents alise* Déposent la fraîcheur sur les champs embrasés .

Où l'art n'a point encor subjugué la nature. L'homme y recueille en paix des moissons sans culture; Les forêts à sa faim offrent des aliments; Le froid n'offense point son corps sans vêtements; La nuit, dans un hamac qu'il suspend au branchage, Le jour, errant sans soins ou couché sous l'ombrage , Il est triste, indolent , sans mœurs, et sans bonté : Son ame s'endurcit dans sa stupidité ; Nul besoin n'éveillant sa sombre léthargie, Ainsi que sans lumière elle est sans énergie. Je vole avec Dernier vers les portes du jour; Des mers du Gangaride aux champs de Visapour; Dans Agra , dans Delhy, dont le peuple servile Redoute encor Timur dans sa race imbécille : Là, d'un trône usurpé méprisables soutiens, Défenseurs des tyrans contre les citoyens, Les nobles, les omras, oppriment l'industrie, Qui semble pour eux seuls enrichir leur patrie.

Qu'on ne me vante plus ce bonheur des elimats Où jamais Orion n'envoya les frimas ; Qu'un sol riche,un ciel pur,et l'or,soient leur partage : Le nôtre est la raison, l'horreur de l'esclavage, Un cœur ami des lois, et des vertus de Mars. Mais je reviens encor dans le temple des arts.

Le sanctuaire s'ouvre, et j'aperçois Virgile; Il s'avance appuyé sur le chantre d'Achille : L'un sublime, touchant, naïf, impétueux; L'autre sage , élégant, tendre, et majestueux : Je crois sentir en moi le feu qui les inspire.

Déjà dans cette erreur j'allois prendre la Ivre, Lorsque j'enteuds la voix du vieillard de Téos. Le front paré de fleurs et de pampres nouveaux , Il rit, verse du vin, et chante sa maitresse ; Il me fait partager sa joie et son ivresse. Ovide me transporte au palais du soleil ; Et, tranquille habitant de l'olympe vermeil, J'échappe aux vents glacés, au froid de l'air humide. Sous les berceaux d'Éden , dans les jardins d' Armide, Je me sens ranimé par de douces chaleurs; J'y foule les gazons, j'v marche sur les fleurs, Et du pinceau des arts l'imposture agréable Donne à mes sens trompés un plaisir véritable.

Du plus grand de nos rois le chantre harmonieux Rempliroit seul mes jours d'instants délicieux : Vainqueur des deux rivaux qui régnoient sur la scène, D'un poignard plus tranchant il arma Melpomène ; De la crédule histoire il montre les erreurs ; Il peint de tous les temps les esprits et les mœurs. Que n'a-t-il point tenté dans sa carrière immense?

Lui seul réunit tout, la force, l'abondance, Le goût, le sentiment, la grâce, la gaîlé; Le premier de son siècle, il l'eût encore été Au siècle de Léon , d'Auguste , et d'Alexandre. Je ne puis plus, hélas! ni le voir ni l'entendre : Perdu pour ses amis, il vit pour l'univers. Nous pleurons son absence en répétant ses vers : Je lui devrai du moins de vivre avec moi-même. Et de nourrir en moi le goût des arts que j'aime : A ce grand homme encor je devrai mes plaisirs.

Mais tandis que l'étude occupe mes loisirs, Lorsque je goûte en paix mon bonheur solitaire. Il le faut avouer, du stupide vulgaire Les plaisirs de l'esprit sont encore ignorés : Tout mortel est sensible, et peu sont éclairés.

Sages cultivateurs, dans vos humbles asiles Vos moments sont à vous, vos loisirs sont utiles. Le bonheur de la vie. est dans l'emploi du temps. Il faut des soins légers et des travaux constants. Plus agir que penser. Vos jours toujours semblables Coulent dans des plaisirs simples, inaltérables ; Votre esprit est tranquille; il sait de mois en mois Attendre la nature, en écouter la voix.

L'hiver a ses travaux. La gerbe descendue Sur l'argile aplanie est déjà répandue ;

Sous vos coups mesurés les épis écrasés

Laissent sortir le graiu de ses liens brisés :

Bientôt dans la cité vous irez le conduire.

Des nouvelles du temps vous pourrez vous instruire,

Et rapporter à Lise un corset chamarré ,

Des beautés du canton tristement admiré.

Vous allez renverser sur leurs rameaux antiques Ces chênes dévoués à vos dieux domestiques ; Par un peuple naissant ils seront remplacés. Délivrez vos guérets de ronce embarrassés ; Qu'un rempart aux torrents en défende l'entrée; Et , quand le temps rapide amène la soirée , Qu'un facile travail, de doux amusements, De la longue veillée abrègent les moments.

Façonnez les appuis du pampre qui doit naître , Ou taillez en longs pieux le branchage du hêtre ; Préparez le travail dans les jours du repos ; Armez de fers aigus ces herses, ces râteaux ; Réparez l'instrument que le temps endommage, Et de la rouille active arrêtez le ravage. Cependant votre épouse , aux lueurs d'un brasier, D'un doigt souple et léger entrelaçant l'osier, Précipite gaîment une chauson naïve, Ou traîne en gémissant la romance plaintive. Sous vos paisibles loits vos voisins rassemblés

Pressent votre loyer de cercles redoublés, Où préside un Nestor, l'oracle du village.

Il annonce au canton le beau temps ou l'orage; Même, sans se tromper, il prédit tous les ans Les refus de la terre ou ses riebes présents. De l'antique féerie on raconte une histoire ; L'orateur, qui la croit, l'atteste, et la fait croire : Un spectre, dit l'un d'eux, paroît vers le grand bois; Le jour de la tempête on entendit sa voix. Un autre en fait d'abord la peinture effrayante : Le crédule auditoire est saisi d'épouvante; Le silence et la peur augmentent par degré, Et plus près du foyer le cercle est resserré.

Mais, pendant ces récits, la robuste jeunesse Se livre sans contrainte à sa vive alégresse. A peine la musette et l'humble chalumeau Ont rassemblé le soir les galants du hameau , Que dans un vaste enclos, préparé pour la danse, Ils viennent étaler leur rustique élégance; Leurs pas sont ralentis ou pressés au hasard ; Ils suivent sans cadence un instrument sans art. Tous célèbrent en vers la beauté du village ; La muse et la bergère ont le même langage. Dolon cueille un baiser sur les lèvres d'Iris : Le baiser est donné, mais il paroît surpris ;

23o les saisons.

Au larcin de l'amant les témoins applaudissent , Et de leurs longs éclats les voûtes retentissent. Le vieillard qui sourit aux jeux de ses enfants , Tournant vers sa moitié des yeux reconnoissants : Qu'ils jouissent, dit-il, des plaisirs de leur âge, Et qu'un jour mou bonheur puisse être leur partage ! O mortels innocents, que votre sort est doux !

Un seul mortel peut-être est plus heureux que vous : Riche pour l'indigent, et pauvre pour lui-même, Il répand le bonheur sur des vassaux qu'il aime. Ses trésors sont le prix des travaux assidus ; Son estime et son cœur sont le prix des vertus. D'un canton qui l'adore il est souvent l'arbitre ; Le bon sens est son code, et l'équité sou titre. Auprès de ses foyers, asiles de la paix, Aux rivaux irrités il dicte ses arrêts ; Il les mène à sa table oublier leur querelle, Et Bacchus scelle entre eux une paix éternelle.

Je l'ai vu ce mortel si grand dans son bonheur, J'ai vu ses plaisirs purs, le calme de son cœur. De ses doux entretiens mon ame étoit ravie, Ils traçoient à mes yeux le tableau de sa vie.

« L'étude et les plaisirs, la guerre et les amours, Ont rempli, me dit-il, l'instant de mes beaux jours; Mais dans ces temps d'erreur, de folie et d'ivresse,

L'HIVER. 23r

J'ai cherché mes devoirs. J'ai vu que la noblesse, Invitée aux emplois, appelée aux honneurs, Doit au peuple son temps et l'exemple des mœurs. J'ai passé dans les camps les moments de la guerre ; Et, quand Louis vainqueur eut désarmé la terre, Je fus utile encor dans un état nouveau. Les agréables soins d'un seigneur de château , Les plaisirs d'une vie occupée et tranquille, Me donnoient un bonheur plus pur et plus facile. C'est aux champs que le cœur cultive ses vertus ; C'est aux champs, mon ami, qu'on peut, loin des abus, De l'usage insensé, du fard, de l'imposture, Etre ami de soi-même , amant de la nature. J'étois content; mais, seul dans cet heureux séjour, Il manquoit à mon cœur les charmes de l'amour: Je cherchai, je choisis uue sage compagne , Qui prit avec les goûts les mœurs de la campagne. Nous élevions un fils pour l'état et pour nous ; J'avois tous les plaisirs d'un père et d'un époux ; Et je les ai perdus dans ces jours de tristesse Où l'homme qui vieillit sent déjà sa faiblesse, Et cherche à s'appuyer sur des êtres chéris. Mon ami , j'ai perdu mon épouse et mon fils. De tout ce que j'aimois cette éternelle absence Fatigua mon courage, accabla ma constauce :

Le jour sur leurs tombeaux j'allois verser des pleurs , Et je veillois la nuit pour sentir mes douleurs. Mes regrets m'étoient chers; mais mon ame affaiblie Tombant dans les langueurs de la mélancolie, Je ne voyois plus rien à craindre, à désirer, Et je perdois enfin la douceur de pleurer. Un jour où j'errois seul dans un vallon stérile, Sous de sombres rochers, près d'une onde immobile, J'entendis près de moi des accents douloureux : Je me trouvai sensible aux cris d'un malheureux ; Je courus à sa voix : ses plaintes redoublèrent ; Je lui tendis les bras, et nos larmes coulèrent ; Sans connoitre nos maux nous mêlions nos douleurs;

Et je lui savois gré de me rendre des pleurs. « Hélas ! l'infortuné, sans force, sans courage,

Se traînoit avec peine, et quittoit son village,

Où la faim consumoit son père et ses enfants.

Je calmai sa douleur; et mes faibles présents,

Sous le chaume où pleuroient ses enfants et son père ,

Firent naître la joie à leurs cœurs étrangère ;

Je sentis auprès d'eux mes regrets s'adoucir ;

Je reconnus en moi la trace du plaisir.

«< A l'aride fougère, aux chardons inutiles,

Cérès avoit livré ses champs les plus fertiles ;

lu peuple nourri d'herbe et vêtu de lambeaux

Vainement au fermier demandoit des travaux. Je voulus réveiller cette triste indolence, Et rappeler ici l'industrie et l'aisance. Charmé de mes desseins, j'entrevis le bonheur, Et déjà le chagrin pesoit moins sur mon cœur.

« L'indigent féconda la terre abandonnée; Je payai ses moments. Du prix de sa journée Il meubla sa cabane , et vêtit ses enfants ; Ils viraient des moissons qui couronnoient mes champs.

« Il faut rendre meilleur le pauvre qu'on soulage: C'est l'effet du travail en tout temps, à tout âge. On vit dans mon château la veuve et l'orphelin Rouler sur les fuseaux ou la laine ou le lin ; Les vieillards, par des soins, par des travaux faciles, Pouvoient jouir encor du plaisir d'être utiles ; On paya les impôts sans se croire opprimé : Tout fut riche et content , et moi je fus aimé.

« O mon ami, l'amour, les sens et la jeunesse. Des plaisirs les plus doux m'ont fait sentir l'ivresse ; Mais protéger le foible, inspirer la vertu , Est un plaisir plus grand qui m'étoit inconnu. Ah ! quand l'heureux fermier, l'innocente fermière . Accourent pour me voir au seuil de leur chaumière; Lorsque j'ai rassemblé ee peuple agriculteur,

Qui veille, rit et chante, et me doit son bonheur ;

Quand je me dis le soir sous mon toit solitaire,

J'ai fait ce jour encor le bien que j'ai pu faire ;

Mon cœur s'épanouit; j'éprouve en ce moment

Une céleste joie , un saint ravissement ;

Et ce plaisir divin souvent se renouvelle;

Le temps n'en détruit pas le souvenir fidèle,

On en jouit toujours; et, dans l'âge avancé,

Le présent s'embellit des vertus du passé.

Du temps, vous le voyez , j'ai senti les outrages ;

Déjà mes yeux éteints sont chargés de nuages;

Mon corps est affaissé sous le fardeau des ans :

Mais, sans glacer mon cœur, l'âge affoiblit mes sens;

J'embrasse avec ardeur les plaisirs qu'il me laisse.

De cœurs contents de moi j'entoure ma vieillesse;

Je m'occupe, je pense, et j'ai pour volupté

Ce charme que le ciel attache à la bonté. »

Ainsi dans tous les temps jouit le cœur du sage, Et son dernier soleil brille encor sans nuage. Oui, l'arbitre éternel des êtres et des temps Réserve des plaisirs à nos derniers instants.

O Dieu, par qui je suis, je sens, j'aime, et je pense, Reçois l'hommage pur de ma reconnoissance ; Que nos voix , notre encens , s'élèvent jusqu'à toi ! Qu'ils volent de la terre au trône de son roi !

Du vide, du chaos, des ténèbres profondes,

Tu fis sortir le jour, l'harmonie , et les mondes ;

Et quand ta main puissante eut semé dans les cieux

Les globes éclairés , les soleils radieux ,

Aux êtres animés lu donnas l'existence

Pour épancher sur eux ta vaste bienfaisance :

Tu répandis la vie et la fécondité

Sur les mondes errant dans ton immensité;

Ta main sur leur surface éleva les montagnes,

Enfonça l'océan , déploya les campagnes ,

Suspendit les vapeurs, fit murmurer les vents,

Nourrit les végétaux et les êtres vivants.

Le temps suivi des jours, des saisons, des années,

Ramena tes faveurs l'une à l'autre enchaînées ;

Tu nous donnas la terre et l'ordre d'en jouir;

Tu nous donnas des sens, un cœur, et le plaisir,

Et l'aimable vertu, cette intrépide amie,

Le guide, le soutien, le charme de la vie.

Grand Dieu , c'est dans ces champs embellis par tes

mains , Dans ces champs où ta voix appelle les humains, Que l'homme libre et pur jouit en ta présence Du travail, de tes dons, et de son innocence ; Tes dons sont infinis, son cœur est modéré. Il conserve sans trouble un bonheur ignoré :

Tel un humble ruisseau coule au fond d'un bocage, Toujours clair et tranquille , et caché sous l'ombrage. J'ai vécu jeune encor dans ces champs fortunés ; Là , j'ai joui des biens qui m'étoient destinés ; J'en ai connu le prix , j'en ai senti l'ivresse ; L'étude, mes jardins, et les chants du Permesse, Ont été tour-à-tour l'emploi de mes instants, Les jeux de mon enfance, et ceux de mes vieux ans; Et, philosophe heureux, homme content de l'être. Je viens de ses présents rendre grâce à mon maître.

Page 201 , vers 9:

Mon cœur épouvante chevehoit l'Èire-Suprème.

Les hommes des pays que maltraite la nature, des pays sujets aux inondations, aux vents furieux, aux ouragans , aux tremblements de terre , etc. , comme le Japon , le Mexique , l'Egypte , etc. , ont toujours été disposés à la plus basse et souvent à la plus cruelle superstition: avant que les hommes s'élèvent dans la société perfectionnée jusqu'à la conuoissance du monde et de l'ordre général qui prouve un Dieu bon, ils ne voient que leurs maux particuliers, et en conséquence ils imaginent un Dieu barbare qui se

plaît au tourment des hommes. Ils ont inventé le système des deux principes, et ils ont donné au bon ou au mauvais principe un pouvoir plus ou moins étendu, selon que leur vie étoit plus ou moins malheureuse.

Les êtres nuisibles et malfaisants sont plus communément des objets de culte que les êtres bienfaisants ou utiles ; le soleil même a rarement eu des autels dans les climats tempérés , où U ne paroît que pour embellir et féconder la nature ; il a été adoré et l'est encore sous la ligne, où il dévore les campagnes et les animaux.

Page 204 , vers 5 :

D'un froid âpre et funeste il pénètre nos sens.

Le sentiment du froid est un mode de la douleur; il donne à nos nerfs une forte tension ; il les tient à peu près dans cet état où ils sont au moment qu'un objet extraordinaire jette quelque étonnement dans notre ame : on ne peut pas, quand on veut s'exprimer avec précision , donner a cet étonnement le nom de crainte; l'ame n'est pas effrayée, elle est avertie; et en conséquence toute la machine se dispose à veiller à sa conservation. Cet état donne à l'ame une

sorte d'impatience et d'inquiétude ; on se sent moins le goût, le besoin, la disposition au plaisir qu'aux passions qui naissent du désir de notre conservation ; on a le sentiment de ses forces , non pour jouir, mais pour se défendre; le caractère a pris je ne sais quoi d'austère et de dur. Henri III , selon M. de Thou , perdoit en hiver sa mollesse et son penchant au plaisir ; il avoit alors l'esprit d'ordre , de réforme , de justice. H y a plus d'un exemple du même genre.

Le froid resserre les extrémités de toutes les fibres ; et le sang , qui circule moins facilement dans ces extrémités, retourne en plus grande abondance vers le cœur : ces fibres raccourcies , et plus arrosées d'esprits et de sang dans l'étendue qui leur reste , ont plus de force et de ressort ; on a plus de vigueur, de courage , de confiance en soi-même.

Les nerfs , engourdis à leurs extrémités , portent au cerveau un moindre nombre de sensations ; ils y portent des sensations moins vives : l'ame agit plus sur elle-même ; elle combine davantage les idées reçues ; ses sentiments et ses pensées ont plus de suite et de profondeur; c'est peut-être le temps où l'esprit a plus de forces.

Quand le sentiment de nos forces est uni à MM sorte de crainte , quand la crainte vient plutôt de l'idée qiCon est menacé, que du sentiment de sa propre

a4o NOTES

foiblesse, l'anie est aisément disposée à la colère, à la vengeance, à la haine, à ces crimes atroces dont l'homme foihle ou heureux n'est jamais capable. Des grands crimes dont l'histoire fait mention , la plupart ont été commis dans les temps des plus fortes gelées ; c'est une remarque du savant abbé Dubos : des magistrats, d'après les registres des parlements , ont fait la même observation.

Page 2o5 , vers 2 :

Et la vaste blancheur sur le monde étendue...

Si la lumière nous donne une sensation agréable , parcequ'au grand jour il nous est plus facile de trouver le plaisir et de fuir la douleur ; si l'obscurité nous donne une sensation triste , pareeque dans l'ombre il nous est plus difficile de fuir la douleur et de trouver le plaisir, il s'ensuit que le blauc, qui renvoie beaucoup de lumière, nous plaît d'abord, et que le noir, qui n'en renvoie point , fait un effet contraire : mais la couleur blanche , étant trop continue, trop étendue , trop éclatante , comme dans la neige , nous déplaît, parcequ'elle fatigue l'organe ; et de plus la neige fait disparaître les dimensions , les variétés , etc.

Page 209 , vers 23 et suiv. :

Des champs et des forcis l'hôte le pins timide.

The foodless wilds Pour forth their brown inhabitants. The hare Tho'timorous of heart and hard beset By death in various forms , daik snares , and dogs , And more unpitying men.

TllOMSOH .

Page 210, vers 3 et suiv. :

L'hôte informe et ci'uel de la sombre Hercinie.

There, thro' the pining forest half absorpl, Rough tenant of thèse shades , the shapeless bear With dangling ice ail horrid , stalks forlorn , Slow pac'd, and sourer as the storms encrease.

And, with stern patience, scorning weak complaint , Hardcns his heart against assailing want.

Thomson.

Page 212 , vers 18:

L'homme sans ses besoins n'eût jamais inventé.

L'homme , mal vêtu et mal armé par la nature . est frugivore, Carnivore, ichthyophage ; il vit dans

tous les climats ; il est celui des animaux qui , par le nombre de ses besoins et par la variété des situation 9 où il se trouve , a des rapports avec un plus grand nombre d'êtres; il doit donc être celui des animaux qui a le plus de sensations et d'idées : il a la faculté de conserver ses idées par les mots ; il doit donc être celui des animaux qui a le plus de mémoire : la variété de ses besoins le force à combiner ses idées , à inventer; mais s'il est inventeur, il est encore plus imitateur, et le penchant à l'imitation est un des plus puissants qu'il ait reçus de la nature.

Page 2i3 , vers 6 et suiv. :

Souvent iléchappoit, mais, couvert de morsures, etc.

At quos effugium servarat , corpore adeso , Posterius , tremulas super ulcéra tetra tenentes Falmas, horrificis accibant vocibus orcum ; Donicum eos vita privarant verraina sicva , Expertes opis , ignaros quid vulnera vellent.

Lucrèce.

Page 216 , vers 16 :

Le chant des premiers airs exprima , Je vous aiuio

Lr sentiment de l'amour est si délicieux , même

dans l'état sauvage, qu'il est sans doute celui dont l'homme a cherché d'abord à reproduire en lui les émotions douces et vives par le secours des arts.

Page 217 , vers 10:

l^eur allia bientôt la grâce et la décence.

Le sentiment de la pudeur accoutume les femmes à faire entendre plutôt qu'à dire ; elle leur inspire la retenue; elle leur apprend à connoître les mesures, les bornes , la délicatesse , les bienséances. Dans les pays où les hommes vivent beaucoup avec les femmes et les respectent , ils s'instruisent de ce qui peut blesser le beau sexe ou lui plaire; et , dans leurs discours, dans leurs écrits , on voit quelque chose de cette retenue , de cette délicatesse , de ce sentiment fin des bienséances naturel aux femmes : là le génie est sans rudesse; et, s'il perd un peu de son énergie, il connoît la grâce , il l'allie à la force : là les méthodes sont faciles, la philosophie a moins d'obscurité, et il y a du goût dans tous les ouvrages.

Page 218 , vers 23 :

J.c veux que mes plaisirs m'inspirent des vertus.

]Nos bons poètes dramatiques ne perdent jamais de

iti.

vue le grand but d'être utiles aux mœurs , et ils ont influé sur le caractère de la nation plus qu'on ne le pense. Le moraliste ne parle qu'à la raison , et le poète dramatique parle à l'imagination et au cœur : le philosophe démontre la nécessité de la vertu , et le poète l'inspire. C'est au théâtre qu'on apprend à l'aimer, parcequ'on la voit en action , et qu'on la voit aimable. Ce sont les poètes dramatiques qui répandent la saine philosophie, les vérités d'usage ; on entend leurs préceptes dans le moment où l'on est ému , et le sentiment les grave pour jamais. C'est par les poètes dramatiques que les maximes honnêtes , les sentiments généreux , deviennent populaires ; ils passent de bouche en bouche , parcequ'il y a du plaisir à répéter des vers harmonieux, qui expriment avec précision un sentiment fort ou tendre, ou un grand sens.

Page 218, vers 25 :

L'aine dans ces héros se choisit des modèles.

C'est moins parcequ'ils nous présentent des modèles, que nous aimons les héros de notre théâtre , que parcequ'ils nous élèvent à nos propres yeux et qu'ils nous donnent une grande idée de notre espèce.

Si nous aimons les arts parcequ'ils peignent la na-

turc, nous les aimons plus encore parcequ'ils la changent ; les ramener à l'exacte vérité, c'est les détruire : nous saisissons avec transport les illusions qu'ils nous donnent , nous entrons avec joie dans le palais enchanté qu'ils édifient , et nous y sommes heureux au milieu des chimères.

L'homme mécontent des êtres a créé des fantômes; il leur a donné des traits , un caractère propre à exciter en lui les émotions dont il est avide. Il a créé la scène sur laquelle il les fait agir et parler ; il répand le même esprit d'invention sur leurs actions et sur leurs discours. Là tout est au-delà du vrai , parceque le vrai seul ne nous auroit ni satisfaits ni étonnés ; tout est dans le possihle , pareeque nous voulons être trompés.

Voilà l'origine, voilà du moins une des causes de ce qu'on appelle dans les arts la belle nature, dont les idées ne sont pas les mêmes dans la société naissante ou perfectionnée.

Chez des peuples où la législation et l'industrie sont encore dans l'enfance, le héros idéal des poètes, c'est l'homme terrihle par la force, l'adresse et la légèreté du corps, par une volonté inflexible, par l'énergie des passions ; c'est l'homme dont on a beaucoup à espérer et plus encore à craindre.

Lorsque l'esprit s'est éclairé, lorsqu'on a des idées

saines sur la justice, l'amour de la patrie , etc. , lorsqu'on est instruit de ce qu'on doit à soi-même et aux autres, lorsque l'on connoît les nuances qui dans les qualités de l'ame séparent le vice de la vertu ; l'équité, la générosité, l'humanité, l'amour des lois, voilà les qualités des héros; le héros idéal, c'est l'homme dont il y a plus à espérer qu'à craindre.

Dans la société naissante ou perfectionnée , l'art élève, agrandit, ennohlit la nature de son pays et de son siècle ; il donne je ne sais quoi de grand au vice même ; il le rend odieux , il ne l'avilit pas ; les scélérats qu'il peint sont, comme les Furies, atroces et non méprisables.

Page 219 , vers 2 :

Là tous nos sentiments sont purs et généreux.

Il y a deux sortes de sublime ; l'impression que nous recevons de l'un et de l'autre est toujours de l'étonnement : mais l'étonnement causé par l'un est une sorte de terreur, une crainte commencée ; et l'étonnement causé par l'autre est une admiration mêlée d'amour.

Qui te l'a dit ? Ce mot d'Hermione , qui peint si fortement le délire de la passion ; le j'étois aimé d'O-

SUR L'HIVER. a47

rosmane , qui peint avec tant d'énergie la plus cruelle des situations , voilà du sublime terrible.

// s'en présentera , dans Tancrède ; soyons anus , Cinna , c'est moi qui t'en convie, voilà le sublime qui excite l'admiration et l'amour. Cette dernière espèce de sublime, plus commune chez les modernes que chez les anciens, est celle qui élève notre ame, et qui rend nos sentiments nobles et généreux

Page 219 , vers 4:

Je voudrois in'élancer au secours de Zopire.

L'illusion va rarement aussi loin; mais L'illusion n'est pas dans les ouvrages de l'art la seule cause de nos plaisirs. Il y a plus. Si l'illusion étoit continue, le spectacle deviendroit un supplice: nous aurions sous les yeux des malheureux qui exprimeroient leur douleur avec énergie , et nous n'aurions pas l'espérance de la soulager; cette espérance est presque le seul sentiment qui puisse adoucir les tourments de la pitié.

L'aine, d'abord ébranlée par la pitié ou par la terreur, passe rapidement de ces sentiments à une joie vive, lorsqu'elle s'aperçoit que sa douleur n'a pas un fondement réel ; bientôt l'éloquence forte des person-

nages, le langage énergique et mesuré des passions , le jeu de l'acteur, etc., nous rendent notre illusion, que nous perdons et que nous retrouvons encore.

Page 219, vers 6 et 7 :

Mais ces pleurs étoient doux ; le plaisir d'admirer Autant que la pitié me forçoit à pleurer.

Nous allons chercher au spectacle de puissantes émotions, nous allons y ranimer, y augmenter notre sensibilité ou en jouir, et la perfection de l'art n'est pas de nous déchirer, mais de nous donner de grandes émotions avec le moins de douleur possible.

C'est en inspirant les sentiments d'admiration et d'amour en même temps que ceux de terreur et de pitié, que les grands poètes françois ont rendu si délicieuses les émotions que nous recevons au théâtre.

Notre admiration a plusieurs objets ; d'abord ce monde nouveau, cette nouvelle espèce d'hommes assez au-dessus de nous pour nous étonner, assez près de nous pour que nous ne désespérions pas des les atteindre; nous admirons ensuite l'éloquence , la pompe de leur langage , l'harmonie des vers , la profondeur de génie qui a si bien vu et peint les passions , leurs nuances, etc. Nous admirons les mœurs des nations, les

grands tableaux , les pensées grandes et vraies ; nous admirons la noblesse et la vérité de l'acteur, souvent le mérite de la difficulté vaincue , etc.

Les grands poètes, qui ne précipitent point l'action, et qui n'entassent pas les événements, emploient les premiers actes à préparer l'intérêt que nous devons prendre aux personnages ; c'est dans ces premiers actes qu'en développant par degrés les caractères des héros, le poète nous les faiteonnoître; avant de nous les montrer dans le plus grand danger, il nous fait vivre avec eux, il nous fait aimer ceux qu'il va mettre en péril ; et c'est pareeque nous les aimons que les larmes qu'ils nous font répandre sont si douces, ou que leurs succès nous donnent une joie si vive et si pure.

Il faut remarquer que la langue de la douleur est plus énergique et plus abondante que celle de la vertu ou du plaisir ; on ne peut presque jamais peindre le plaisir avec énergie sans emprunter les expressions de la douleur. Dans les langues que je sais, et je suppose qu'il en est de même de celles que j'ignore, souffrir, brûler, languir, s'anéantir, se dissoudre, mourir, etc., sont des expressions consacrées aux sensations les plus agréables.

La douleur est donc celle des émotions , qu'il est plus facile de nous donner, eelle dont on trouve plus

25o NOTES

aisément l'expression ; et borner l'art au mérite dt> nous effrayer ou de nous faire pleurer, ce seroit le détruire ; on nous douneroit bientôt des tragédies en prose mal écrite , des aventures extraordinaires de personnages communs , des pièces pantomimes où le poète sans imagination laisseroit le mérite d'exprimer à l'acteur, etc.

Des ouvrages de ce genre feroient peut-être une illusion plus continue , et par conséquent une impression plus douloureuse ; mais elle seroit la seule : ils plairoient pourtant à des hommes qui n'auroient aucune idée de l'art, à des hommes qui verroient avec indifférence dégrader ou perfectionner leur espèce , à des hommes assez ignorants ou assez blasés pour être incapables de sentir le beau , le merveilleux raisonnable, le charme d'une poésie éloquente, etc. Sans doute à des spectateurs de ce genre il ne faut qu'une forte émotion , l'émotion de la douleur, et telle qu'ils l'éprouveroient aux combats des gladiateurs ou à la Grève.

L'homme de goût , l'homme sensible a le besoin d'admirer ; il a le besoin d'élever et d'éclairer son ame. Cependant si une tragédie excitoit plus le sentiment de l'admiration que celui de la terreur ou de la pitié, elle seroit froide, comme Nicomède, Esther, etc.

SUR L'HIVER. Ê5i

Si après avoir intéressé pour vos personnages , vous ne les montriez pas dans le plus grand péril , cette pièce n'auroit qu'un effet médiocre , comme Bérénice, etc.

C'est ce mélange de sentiments d'admiration et de pitié, d'amour ou de terreur, qui se succèdent, se soutiennent, se raniment, se tempèrent; c'est, dis-je, ce mélange qui compose le plaisir que vous éprouvez à nos belles tragédies ; et ce plaisir est le plus grand, le plus noble et le plus utile que les arts aient jamais donné aux hommes.

Page 219 , vers 10 et 11:

Théâtre où , pour instruire et les grands et les rois , L'auguste vérité fait entendre sa voix.

J'ai souvent pensé qu'il étoit consolant pour une partie des peuples de l'Europe de voir ceux dont dépendent nos destinées , les souverains et les hommes en place , se plaire à un genre de spectacle où ils trouvent la satire de leurs fautes, l'éloge de leurs vertus, les détails de leurs devoirs; à un genre de spectacle qui est une véritable école de justice , de bienfaisance, et de grandeur d'ame. Il est impossible que des hommes qui choisissent par goût un si noble

amusement ne conçoivent pas de l'horreur pour la tyrannie, et restent sans vertus.-

Quelques états républicains ont proscrit notre théâtre, qui, disent-ils, inspire l'amour de la monarchie; et ils ont raison: mais ce théâtre n'en doit être que plus cher aux François.

Page 219, vers 12:

Pourrai-je vous quitter pour les jeux de Tbalie ?

La plupart des hommes, mais sur-tout des jeunes gens, préfèrent la tragédie, qui les transporte dans le pays des illusions, à la comédie, qui les ramène à la vérité ; ils préfèrent le plaisir de verser des larmes à celui de rire , parcequ'on ne revient pas assez promptement du sentiment du ridicule aux enthousiasmes momentanés , aux erreurs de l'amour , aux sentiments agéables , aux illusions qui font le bonheur de la jeunesse.

Page 219, vers 14:

Vont sur une autre scène amuser mon loisir. C'est sur-tout à la comédie qu'on voudroit in ter-

SUR L'HIVER. a53

dire le langage mesuré, parceque les vers y détruisent, dit -on, toute illusion, toute vérité : je crois qu'il faudroit dire seulement que les vers d'une comédie doivent être d'une extrême facilité, qu'il faut y éviter les transpositions , la phrase poétique , le ton de la poésie, et que ce n'est enfin qne par la mesure et la rime qu'il faut s'apercevoir qu'une comédie est en vers : alors le spectateur aura deux plaisirs de plus , celui de retenir plus aisément ce que vous dites, si, ce que vous dites vaut la peine d'être retenu, et celui d'admirer la difficulté vaincue.

Page 219, vers 18 et 19:

Ils corrigent en nous ces défauts, ces erreurs , Qui pourroient altérer les charmes de nos mœurs.

Molière est celui de tous les philosophes qui a le mieux vu les défauts qui s'opposent à l'esprit de société, et il les a combattus par le ridicule. Il nous faudroit aujourd'hui un poète philosophe qui éoml battit les défauts qui naissent de l'esprit de société : ce poète trouveroit une foule de caractères qui n'étoient point connus du temps de Molière. Il y a peu d'avares , mais il y a des hommes avides; de plus , l'avidité a rendu les intrigants un caractère commun. Il y <i peu de maris jaloux, mais il y a peu de maris; les pères

tyranniques sont rares , les pères indifférents ne le sont pas. On n'a plus les préj ugés bourgeois, mais on ne connoitplus les douceurs de la vie simple et domestique. Le caractère des personnes qui se donnent des peines infinies pour obtenir sans titre ce qu'on appelle de la considération seroit piquant au tbéàtre. Quoique Molière et ses imitateurs aient peint les conditions , on peut les peindre encore, parcequ'elles n'ont pas le même esprit qu'elles avoient autrefois, et sur -tout celui qui leur convient. L'esprit de société , porté à l'excès, a donné troo de force et d'étendue aux égards; on pourroit les opposer à l'amour de l'ordre et de la justice. Les gens de lettres ne sont plus pédants ; mais il y a beaucoup de pédants cbez les gens du monde : on pourroit peindre le voluptueux de mauvais goût , l'homme qui craint à l'excès le ridicule, le faux modeste, le défiant de caractère, le défiant par principes, le tracassier, le connoisseur, le bienfaisant par intérêt , les donneurs d'idées , l'homme de goût , l'homme d'un goût difficile parcequ'il n'a pas de quoi sentir le beau , l'hypocrite d'humanité, les préventions , les prétentions , etc., etc., etc.

Page 220 , vers 2 :

Tous les arts à-la-fois séduisent tous mes sens. On dit qu'un prince d'Asie proposa un prix pour

celui de ses sages qui inventeroit une manière de faire jouir à-la-fois tous nos sens. Si Quinault avoit vécu de ce temps, il auroit eu le prix. Ce créateur de l'opéra voulut nous faire sentir dans le même moment les plaisirs que peuvent donner la poésie, l'architecture, la peinture , la musique, et la danse.

N'allez pas chercher à ce spectacle ces impressions puissantes , cette terreur sublime , cette pitié tendre , que vous fait éprouver une belle tragédie.

La perfection de l'opéra consiste à vous donner une multitude de sentiments plutôt qu'un sentiment unique et profond ; de l'étonnement , de l'intérêt , des impressions variées , l'admiration de plusieurs talents , voilà ce qu'il vous promet.

Quand les décorations , la musique , la danse , et le poème , concourroient parfaitement à faire sur vous une seule impression, elle seroit plus faible que celle qu'y feroit une belle tragédie bien déclamée.

L'effet de l'un des arts nuiroit à l'effet de l'autre , et vous sentiriez trop continuement le défaut de vérité.

De ce que l'opéra ne peut nous faire une impression forte et profonde, il s'ensuit qu'il nous ennuiera s'il ne nous fait que des impressions du même genre- Mais il nous charme par la multitude et par la variété

des sentiments qu'il nous donne. Quand la bonne musique y sera plus commune, il y aura peut-être des airs pathétiques qui nous feront verser des larmes, mais il y en aura peu ; et, en laissant le genre tel qu'il est , un grand nombre d'airs tendres , gais ou voluptueux , nous sauvera de l'ennui. L'opéra me paroît une belle fête, et telle qu'aucune autre nation n'en peut donner ; c'est l'amusement d'un peuple riche , éclairé , sensible , et ami des voluptés de bon goût. Laissez à ce spectacle la féerie , la mythologie , le merveilleux ; que ce merveilleux ne soit pas , comme en Italie , dans les événements et les caractères; qu'il tienne à des êtres fantastiques et de convention , il ne nous révoltera pas. Nous avons un spectacle pour la raison et pour le cœur, conservons celui qui n'est fait que pour l'imagination et pour les sens.

On doit cependant exiger que ses poèmes soient intéressants ; la sensibilité qu'ils auront excitée se répandra sur toutes les parties de l'opéra ; le spectateur , attendri par le poëme , sentira plus vivement les effets de la musique et de la danse : tel air, pauvre et sans caractère, nous a touchés dans Atys ou dans Castor, qu'on n'auroit pas écouté si ces poèmes avoieut été froids.

Page 9.9.0 , vers rr et 12:

Ici les spectateurs , ce choix d'un peuple aimable , Sont encore à mes yeux un spectacle agréable.

Le coupable que la présence des liommes fait rougir , le fanatique , l'homme devenu insensible pour n'avoir pas exercé son cœur aux sentiments honnêtes , le malheureux qui a éprouvé d'extrêmes injustices, sont les seuls qui puissent, voir sans plaisir les hommes rassemblés pour avoir du plaisir. Les secours , les services , les amusements que l'Iiommc attend de l'homme, lui rendent son espèce agréable et chère. Chez un peuple riche où régnent le goût de la parure et un luxe élégant , le mélauge des couleurs douces et brillantes, répandu sur les vêtements d'une foule nombreuse, plaît beaucoup au sens de la vue : ce plaisir se mêle au sentiment de plusieurs autres plaisirs , et il faut le compter pour quelque chose

Page aa3 , vers 1 5 :

Je cherche à pénétrer les secrets de 5011 plie.

Un de ces secrets est la force de l'habitude. Elle irrite, contient, ou change le désir de satisfaire nos

sens; elle augmente ou diminue eu nous ee besoin continuel de sentir notre existence , qui est dans la société la cause principale de nos goûts ; elle exalte ou abaisse le désir de sentir et d'étendre notre puissance, qui est la cause principale de nos passions et de notre activité : ces trois mobiles , dont les deux derniers portent sans cesse l'homme à perfectionner son ame, ses qualités, ses jouissances, sont aisément arrêtés par l'habitude.

Dans des climats , sous des gouvernements où l'homme, pour se rendre meilleur et plus heureux, auroit trop d'obstacles à vaincre , l'habitude arrête la nature. Celui des animaux sur lequel l'habitude a le plus d'empire , c'est l'homme : le lion, le tigre, le cheval, la brebis, ont par -tout le même instinct: mais ici l'homme est raisonnable et bon , là il est méchant et stupide ; vous le voyez dans cette contrée actif et sociable, vous le trouvez dans la contrée voisine paresseux et farouche ; le peuple de cette belle monarchie a de la franchise et du courage , les esclaves de ce despote sont lâches et perfides. On courbe l'homme, et il reste plié ; U prend cette attitude pour celle que lui donne la nature. Il s'endort dans sa misère , il est vain de son abrutissement. « La servitude , « dit le marquis de Vauvenargues, avilit les hommes « au point de s'en faire aimer. »

SUR L'HIVER. a5g

Page 224 , vers 23:

Je compare les lois et les mœurs des deux mondes.

Je voudrois faire une question. La découverte de l'Amérique et celle du passage aux Indes par le cap de Bonne -Espérance ont -elles servi au bonheur de l'espèce humaine? Il faut d'abord interroger un Américain; mais dans quelle contrée irai -je le prendre?

Si je choisis un Péruvien , il me fera le parallèle de la tyrannie de ses maîtres modernes et de ce gouvernement sublime sous lequel on ne connoissoit ni l'esprit de propriété ni le mensonge, dont la bienveillance et l'esprit de communauté étoient les ressorts, et dont on voit une foible image au Paraguai.

Si je parle à un Mexicain, il me dira que tout est à peu près égal entre le gouvernement des empereurs et des vice -rois; que ses ancêtres étoient tyrannisés par les prêtres de Villiputzi , qu'il l'est , lui , par son évêque, des moines , et son curé.

Si je m'adresse à un habitant de la presqu'île de Panama, au lieu de me répondre, il versera de» larmes en se rappelant le bonheur des anciens Tlascaltèques et en me montrant ses fers.

26o NOTES

Si je veux m'éclaircir dans quelqu'une des Antilles, et si j'y cherche quelque rejeton de cette race si douce, si bienfaisante, et si heureuse, qui habitoit ces îles, je n'en trouve plus ; les restes de cette race ont été mis en pièces sur les étaux des bouchers pour servir de nourriture aux chiens de leurs conquérants.

Si je passe des Antilles dans l'Amérique septentrionale, j'y trouve quelques peuplades de sauvages que nos guerres et nos eaux-de-vie détruisent de jour en jour. Je quitte ce continent, où nous empoisonnons ceux que nous n'avons pu vaincre ou corrompre.

Je fais voile pour la cote d'Afrique , et je la parcours depuis les Canaries jusqu'au cap de Bonne - Espérance; à la faveur du Zaïre, du Sénégal, de la Gambra, j'entre dans l'intérieur de ce beau pays: je trouve par- tout la guerre; je vois les plus doux des hommes , et qui n'ont rien à se disputer dans une contrée où la terre prodigue tout, je les vois occupés à se nuire , à se massacrer , et a se faire esclaves. J'apprends que les ^Nègres vivoient autrefois en paix ; niais que les Anglois, les François, les Portugais, irec un art infernal, sèment et entretiennent la division parmi ces peuples, qui leur vendent leurs prisonniers de guerre. Or je sais comment ces prison-

uicrs sont traités dans nos îles à sucre , et dans les colonies des Portugais et des Espagnols.

Je double le cap, et je trouve quelques Portugais énervés de mollesse , qui me parlent des prodiges qu'ont faits leurs ancêtres; ces prodiges sont la destruction des peuples et la dévastation des plus belles «•outrées depuis la Cafrerie jusqu'à la mer Rouge.

Je vais à la côte d'Yémen ; je vois que les Arabes ^ sont encore libres, puissants, riches, polis, et heureux ; mais j'apprends que ce n'est pas la faute des Européens, qui ont souvent tenté des les détruire.

Je me promène ensuite sur les côtes de Malabar , de Coromandel, et d'Orixa ; j'entre dans le Gange; je visite les Malais, Siam, les îles de la Sonde, les Moluques , les Philippines, etc. ; je trouve par-tout des traces de nos cruautés et de nos perfidies. Les Arabes nous avoient prévenus dans ces contrées; et les peuples de l'Orient, qui avoient perdu depuis long-temps leurs lois et leurs mœurs, ne sont pas aussi intéressants que des Péruviens et des Tlascaltèques. Plusieurs de ces peuples étoient méchants, j'en conviens; mais je dis, avec le marquis de Vauvenargues, « On « n'a pas le droit de rendre malheureux ceux qu'on « ne peut pas rendre bons. » Et je pars pour le Japon et pour la Chine.

Je demande aux Japonois et aux Chinois quels

avantages ils ont tirés de leur commerce avec nous.

Les premiers me répondent qu'il en a coûté la vie à quatre ou cinq cent mille d'entre eux pour avoir fait connoissance avec les jésuites.

Les Chinois me disent que nous méritons le nom de demi-diables qu'ils nous ont donné; que nous n'entendons rien a l'agriculture, à la police, à la morale ; et que s'ils n'avoient pas pris la sage précaution de nous arrêter sur leurs frontières, nous aurions corrompu leurs peuples et bouleversé leur empire.

Après m'ètre assuré que la découverte de l'Amérique et celle du passage aux Indes ont été funestes aux trois quarts des habitants du globe, il me reste à examiner les biens qu'elles ont procurés à l'Europe.

Je vois d'abord une maladie terrible qui attaque les sources de la génération , et qu'on ignoroit avant que les Espagnols eussent abordé à Saint-Domingue.

Je ne puis douter que l'usage immodéré du café, du thé, du chocolat, des épiceries, n'ait chez les Européens une partie des effets que nos eaux- de -vie ont chez les sauvages.

La niasse de l'or et de l'argent, qui augmenta toutà-coup en Espagne, inspira d'abord à Charles-Quint et à son fils le dessein d'attenter à la bberté de l'Europe , et fut l'aliment de ces longues et cruelles

«lierres qu'excita l'ambition de la maison d'Autriche.

Les richesses que les rois d'Espagne et de Portugal tiroient des Indes leur firent bientôt négliger l'administration de leurs états ; les rois étoient riches , et les sujets devenoient pauvres.

Mais l'envie de partager les trésors de l'Espagne réveilla l'Angleterre et la Hollande; la navigation se perfectionna , l'esprit de commerce s'introduisit , les principes en furent aperçus : c'est à peu près dans ce temps que les découvertes nouvelles ont commencé à être de quelque utilité à l'Europe , et moins funestes aux deux Indes.

Ces découvertes avoient été faites dans un moment où nous étions plongés dans les préjugés des Romains et des Vandales ; il régnoit parmi nous des opinions qui rendent l'homme atroce et destructeur.

On pensoit moins à établir des colonies commerçantes qu'à faire des conquêtes : ou dévastoit les pays conquis , parcequc la cupidité des vainqueurs n'avoit aucun frein chez les peuples vaincus , auxquels ils croyoient ne devoir ni pitié ni justice.

Dans les contrées que soumettoient les Européens, les princes ne virent qu'un nouveau domaine ; ils en firent d'abord un objet de brigandage , et depuis un objet de finance : il fallut que des républicains s'éta-

Missent eu Amérique et en Asie pour apprendre aux rois ee qu'on doit faire des colonies éloignées ; plusieurs monarchies encore portent l'esprit de finance dans leurs établissements , et le mêlent à celui de commerce.

C'est donc le caractère de l'Europe dans le quinzième siècle qui a fait le malheur des trois quarts de la terre et de l'Europe même.

Mais les nouvelles découvertes ont été un remède a ce caractère; elles l'ont changé et le changent encore: l'étude qui détruit le plus les préjugés, c'est l'étude des nations ; la lecture des voyageurs et les voyages nous ont plus éclairés dans un siècle, que toutes les universités et la lecture des anciens n'avoient fait jusqu'alors.

L'esprit de commerce a remplacé peu à peu l'esprit de conquête.

La philosophie a éclairé le commerce même , et a montré qu'il n'en est point de solide sans une industrie intérieure et une bonne agriculture.

Le commerce étendu et le change ont fait naître des richesses, qui sont, pour ainsi dire, le mobilier de toutes les nations : la destruction d'un peuple est la ruine de tous les autres; la dévastation n'est plus une suite de la guerre, et la guerre de jour en jour doit être moins fréquente.

SUR L'HIVER. a65

L'industrie encouragée a donné aux hommes des arts nouveaux, des machines nouvelles. Un homme qui possède dix mille livres de rente dans une des grandes villes de l'Europe jouit de mille commodités qui manquoient à l'empereur Auguste , maître du monde.

De grands chemins, des canaux, des rivières rendues navigables, facilitent en Europe, en Chine, au Japon, le transport des denrées et les voyages; des forêts abattues , des marais desséches , ont donné aux hommes un terrain nouveau. Le globe est plus habitable qu'il ne l'étoit autrefois.

La médecine , plus éclairée , nous a montré les dangers des productions étrangères, et l'utilité dont elles peuvent être quand on en fait un usage modéré. Cette médecine en même temps s'est enrichie de plusieurs spécifiques et de quelques plantes utiles.

Les pelleteries, les étoffes de soie, de coton, d'écorce, de poil, fournissent des vêtements nouveaux au riche et au pauvre.

Le riz , cet aliment si sain , le manioc , le sagou , etc., quelques racines d'Afrique et d'Amérique, le poisson salé , transportés d'un climat à l'autre, donnent partout une nourriture plus abondante.

Les hommes de tous les climats n'ont pu devenir nécessaires les uns aux autres , que le sentiment d'hu-

manité n'ait acquis plus de forces, et le progrès de la philosophie les augmente encore.

Déjà le despotisme relâche ses fers. La Russie va devenir une monarchie réglée ; d'autres états despotiques l'imiteront ; et les monarchies prêtes à tomber sous le joug du despotisme éviteront ce malheur.

Les monarques sentiront qu'en portant leur autorité a l'excès ils affoibliroient leurs empires, qui deviendroieut la proie des états libres.

Les peuples , qui n'auront plus à craindre les coups d'autorité , perdront l'esprit d'indépendance ; plus éclairés , ils ne croiront pas à l'infaillibilité des administrateurs , mais ils pardonneront leurs fautes.

A mesure que les peuples compareront leurs lois, chacun verra l'insuffisance des siennes , et la jurisprudence sera perfectionnée.

Presque tous les gouvernements de l'Europe sont devenus des machines trop compliquées ; la subtilité s'est introduite dans la manière de régir les peuples : à mesure que les lumières augmenteront, il y aura dans tout plus de simplicité, et sur -tout moins de ces mystères d'administration qui ne sont jamais que des mystères d'iniquité.

Un de nos meilleurs écrivains et de nos meilleurs esprits rassemble dans un ouvrage excellent les lu-

micres de tous les bous auteurs qui ont écrit sur le commerce, et il y ajoute les siennes. La nécessité de rendre le commerce libre sera mieux démontrée ; elle ne peut l'être que l'administration ne soit moins surchargée : on ne peut donner de vraies lumières sur le commerce sans en donner en même temps sur la finance.

Knfin , sur tous les objets imj)ortants au bonheur des hommes , les lumières se sont augmentées et ne se perdront plus. Les éditeurs de l'Encyclopédie ont rendu un service immortel au genre humain : quoiqu'il y ait dans ce dictionnaire beaucoup d'articles foibles, et ce ne sont pas ceux de ces deux hommes illustres, il n'en est pas moins vrai qu'il renferme le dépôt des arts et des sciences. L'esprit humain De peut l'aire de pas en arrière comme il en a fait depuis le règne de Constantin jusqu'au quinzième siècle ; il faudroit une révolution du globe entier pour ramener la barbarie. De jour en jour notre espèce doit tirer de nouveaux avantages de la découverte de l'Amérique, du passage aux Indes, du progrès du commerce , du progrès des sciences , de la navigation , et de la philosophie. J'aime à espérer, et j'espère.

Page 226, vers 17 et 18:

Et du pinceau des arts l'imposture agréable Donne à mes sens trompés un plaisir véritable.

Je ne dirai pas d'après Homère que « la poésie est « le plus beau présent que les dieux aient fait aux. « hommes ; » mais je dirai qu'au milieu des peines légères répandues sur la vie , dans les moments de vide ou de regrets , au milieu du travail et du repos , les hommes sont heureux d'avoir un art qui puisse les ranimer ou les distraire , les tirer de la langueur, ou les faire passer, par des nuances imperceptibles , d'un sentiment triste à un sentiment agréable ; un art enfin qui les élève au-dessus de leur condition, ou ne les y ramène que pour leur faire sentir ce qu'elle a de plus aimable et de plus touchant.

Les hommes les moins éclairés peuvent du moins réveiller leur sensibilité par des drames pathétiques, ou ranimer leur gaieté par des drames comiques.

Ceux même à qui la nature a refusé de l'imagination , ou dont les affaires , les études sérieuses , la frivolité, ont desséché l'imagination, aiment encore quelque genre de poésie qui exprime les sentiments qu'ils éprouvent ou qu'ils regrettent ; le géomètre

mal organisé qui disoit , après avoir lu Iphigénie , « Qu'est-ce que cela me prouve ? » aimoit les Contes de La Fontaine.

« La poésie, dit M. de Voltaire, est la musique des « âmes grandes et sensibles. » Cela est vrai sur -tout de la poésie épique , qui emploie rarement pour nous émouvoir le grand ressort de la pitié , et qui s'interdit le ridicule : elle veut plus nous étonner que nous attendrir. Elle nous amuse par le merveilleux des événements ; elle nous élève par celui des caractères; elles nous attache par des tableaux sublimes, mélancoliques, ou riants. Le poète fait passer en nous le sentiment qui l'inspiroit dans le moment où il a fait, ses récits , ses descriptions. Mais , pour partager ce sentiment , il faut plus de sensibilité et une sensibilité plus exercée que celle du commun des hommes ; c'est ce que pense Aristote, qui dit que la poésie épique est faite pour plaire sur-tout aux esprits éclaires , et la tragédie pour plaire à tout le monde.

Pour aimer les beautés d'imagination, il faut avoir de l'imagination: La Motte, qui en avoit peu, s'ennuyoit à la lecture de l'Iliade ; et l'abbé Trublet , qui n'en avoit point, ne pouvoit lire deux chants de suite <le la Hcnriadc.

Il y avoit au commencement de ce siècle une conspiration du bel-esprit contre la poésie , et il eut quel-

27o NOTES

que temps l'avantage : Rousseau seul combattait pour elle; mais les vraies lumières, la saine philosophie, ont rendu à la poésie tous ses honneurs ; et un poète philosophe qui Ta embellie dans tous les genres l'a fait aimer et respecter des vrais philosophes.

Au lieu de contester l'utilité et le pouvoir de la poésie , on a cherché les causes de ce pouvoir et les moyens de l'assurer. Si nous avons jamais une poétique plus détaillée que celle d'Aristote , et fondée comme elle sur la connoissance profonde du coeur humain , on la devra aux philosophes.

Au lieu de trouver puéril et barbare le travail d'assembler des spondées et des dactyles, ou des rimes, les philosophes ont vu que le retour des mêmes sons , la mesure , l'harmonie mesurée , étoient agréables , et ils ont vu les causes du plaisir qu'ils nous donnent.

Les philosophes ont même tant d'estime pour la poésie , qu'ils souhaitent qu'elle s'occupe du soin d'embellir les vérités utiles, les principes de morale, et les vertus qui font la base et le bonheur des sociétés. Il leur est démontré que les préceptes embellis par l'imagination , la mesure , et l'harmonie , font effet sur tous les peuples; ils se souviennent que Cassandre disoit la vérité, mais qu'elle cessa de persuader lorsqu'elle fut abandonnée d'Apollon.

Page 226 , vers 2 1 :

Vainqueur des deux rivaux qui régnoient sur la seine.

Personne n'admire plus que moi les belles tragé (lies de Racine et le génie de ce grand homme , donl la réputation augmente dans toute l'Europe à mesure que le goût est plus éclairé.

Personne n'admire plus que moi le génie et les belles scènes de Corneille. Le respect qu'on a en France pour ses ouvrages honore la nation ; un peuple chez lequel il n'y aixroit pas de grandeur d'aine auroit moins d'admiration pour Corneille.

Mais j'avoue que je préfère à leurs tragédies celles de Voltaire : cette opinion est plus répandue qu'avouée ; ce qui le prouve, c'est que les tragédies de Voltaire sont plus souvent représentées que celles de Racine et de Corneille. On va frémir à Mahomet , à Sémiramis ; on va fondre en larmes à Tancrède , à Zaïre; et on revient dire par habitude que rien ne peut égaler Corneille et Racine.

On convient d'abord qu'ils sont moins pathétiques que Voltaire. C'est avouer que celui-ci a mieux conçu la tragédie ; qu'il a plus d'enthousiasme , et qu'il a fait parler les passions avec plus de véhémence et

d'énergie. Il me semble qu'il est celui de tous les poètes tragiques qui est tragique précisément autant qu'il faut l'être.

Ses tragédies ont plus d'actiou que celles de Racine et que la plupart de celles de Corneille. Ses cinquièmes actes sont plus remplis et plus tragiques que ceux de Racine ; ils sont préparés par des moyens plus simples que ceux de Corneille.

Chez Voltaire , le sujet des tragédies est d'un intérêt plus général ; le moment de l'action a quelque chose de plus grand , de plus imposant. Le moment de Mahomet est une révolution dans les empires et les opinions de l'Orient; celui de l'Orphelin de la Chine est la chute de l'empire le plus ancien , le plus étendu , le plus policé de la terre, etc.

Voltaire a mis plus de spectacle dans ses tragédies, et n'en met point trop.

On trouve dans les personnages de Voltaire d'aussi beaux caractères que dans ceux de Corneille et de Racine; on peut opposer à tout, Alvarès, Mahomet, Orosmane, Sémiramis, Idamé, et le César naissant de Rome Sauvée.

Quant aux caractères des nations, Voltaire a peint les Romains avec autant d'élévation mais avec plus de vérité et de simplicité que Corneille.

Brumoi et quelques autres critiques estimés ont re-

proche à Racine de n'avoir peint que nos mœurs sous des noms étrangers : ce n'est guère en effet que dans Atbalie que ce grand poète a su donner à ses personnages le style, le ton, les tours, les opinions, les idées , les sentiments , qui convcnoient le plus aux lieux et aux temps où vivoient ces personnages. Racine étoit nourri de la lecture de la Bible , et il savoit parler la langue de Jérusalem comme celle de Versailles.

Voltaire, qui sait si bien l'histoire de tous les lieux et de tous les siècles , a peint avec force les Chinois , les Grecs, les Arabes, les Tartares, les Espagnols , la chevalerie , etc.

Personne n'a saisi aussi souvent que lui ces nuances que la seule différence des lieux donne à des sentiments communs à tous les hommes.

C'est un mérite qui échappe quelquefois à la représentation ; mais il est senti vivement par des lecteurs qui connoisseut l'histoire , et dans l'histoire les détails des mœurs.

Voltaire choisit, soutient , arrange son plan, pour graver dans l'esprit des hommes une opinion utile , une grande vérité. Mahomet effraie sur les dangers du fanatisme ; Alzire indigne contre l'intolérance ; l'Orphelin de la Chine fait sentir l'avantage des nations polies et savantes sur les peuples qui ne sont

que guerriers; Sémiramis donne l'horreur des crimes

secrets, etc.

Les tragédies de Voltaire inspirent plus que toutes les tragédies anciennes et modernes l'humanité et la bienfaisance.

Il est celui de tous les poètes tragiques qui répand le plus les lumières et la saine philosophie.

Son dialogue est plus vif et plus coupé que celui de Racine.

Son dialogue ne dégénère jamais en dispute subtile comme celui de Corneille.

Voltaire a souvent la force de Corneille, et presque toujours l'élégance de Racine.

Ses vers ont plus d'harmonie et de sentiment que ceux de Corneille, etc.

Il a des situations plus frappantes et des coups de théâtre plus heureux que Racine.

Ses pièces ont plus de régularité que celles de Corneille, etc.

Page 227 , vers 16 :

Sages cultivateurs , dans vos humbles asiles...

Il y a dans ce morceau sept ou huit vers imites ou traduits de M. Hallcr.

Page 23o, vers 9:

Riche pour l'indigent, et pauvre pour lui-même. Ce vers est traduit de M. Hallcr.

Page 233 , vers 12 et i3:

On vit dans mon château la veuve et l'orphelin Rouler sur les fuseaux ou la laine ou le lin.

J'ai vu quelques villages de ma provinee plongés dans la paresse et réduits à la plus extrême pauvreté, et j'y ai vu régner depuis l'aetivité et l'aisauee : madame la présidente de Neuvron y avoit établi des métiers pour les vieillards, les femmes et les enfants, et leurs seuls ouvrages payoient les impôts. C'est en rendant le pauvre meilleur, e'est en lui inspirant le goût du travail, qu'on le tire de la misère : il ne faut être que maehinalement sensible à la pitié pour faire l'aumône ; mais il faut être bon et éclairé pour faire le bien.

Page 234 , vers 16 et 17 :

Et j'ai pour volupté <c charnu cpie le ciel attache à la honte.

Tous les sentiments qui naissent de l'aversion sout

pénibles ; la Laine , l'envie , la colère , l'indignation , etc. , troublent l'ame et le corps , sont des modes de la douleur; les désirs, les espérances que donnent ces passions, ne sont jamais accompagnés d'une joie douce , et leurs jouissances même ne sont jamais pures.

Tons les modes du sentiment d'amour sont des sentiments agréables ; l'homme est heureux pendant leur durée : les désirs , les espérances qui naissent de ces sentiments , sont des émotions douces , également utiles au bonheur et à la santé ; leurs jouisssances sont délicieuses.

L'humanité est l'amour de nos semblables : la bonté n'est que cet amour assez vif pour être forcé de se manifester : la générosité n'est que cet amour assez puissant pour nous faire faire des sacrifices.

L'instinct , l'organisation , sans doute concourent jusqu'à un certain point à nous donner ce sentiment d'humanité ; mais il naît principalement de l'espérance des biens que nous pouvons recevoir des hommes ; il naît de l'espérance d'augmenter par leurs secours notre puissance , nos jouissances , notre sécurité , etc. Cette espérance peut être plus ou moins fondée ; les biens que nous attendons de la société sont plus ou moins grands ; nous naissons plus ou moins sensibles à l'amour, à la pitié , etc. Aussi le

sentiment d'humanité , la bonté , la générosité , varient selon les lieux, les circonstances du climat , du gouvernement, des opinions religieuses , etc. Si ces sentiments naissent en nous de l'espérance d'augmenter notre pouvoir, la somme de nos biens , etc. , ils ne cessent pas toujours avec cette espérance ; l'amitié , la bienveillance, durent souvent plus long-temps que leurs causes. On aime parcequ'il y a du plaisir à aimer ; on cherche à entretenir ce plaisir par des illusions : ce n'est pas seulement à sa maîtresse , c'est à son ami, à sa patrie, à la société, que le besoin d'aimer prête des charmes.

Ce besoin d'aimer, d'être bon , généreux , devient l'habitude d'une amc noble et tendre , la détermine dans ses actions, se mêle à tous ses penchants. Souvent il fait taire l'intérêt personnel , et les passions basses qui nous isolent et nous concentrent.

La bienveillance , la bonté , la générosité , peuvent faire le charme de tous les âges; mais elles donnent aux vieillards les seules jouissances vives et pures qu'ils puissent connoître encore : c'est par elles qu'ils repoussent la langueur, la pusillanimité , les passions tristes qui sont leur partage. Pour sentir agréahlement la vie , il faut qu'ils vivent , pour ainsi dire , d'une vie empruntée ; c'est à l'humanité à la leur donner. Les chaînes particulières se relâchent dans

la vieillesse; on est ami moins zélé, parent moins tendre, etc. Mais, en faisant du bien, on est homme encore , on se ranime au plaisir des autres , on vit , et ou aime.

Fri* DES SAISONS.

PIECES FUGITIVES

PIÈCES FUGITIVES

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