SAINTE-HÉLÈNE, OU ANATHEME ET GLOIRE
Et les ailes de répouvante Étaient aux flancs de son coursier.
DEUXIÈME VOIX
Dans sa brillante carrière.^ Son coursier dans la poussière N'a point foulé tous les droits ; De cette comète errante La crinière flamboyante N'a fait pâlir que les rois.
PREAIlèRE YOIX.
Plus d'un infortuné royaume
Eut le sort dB son souverain ,
Et fut égorgé comme un homme
Attendu sur le grand chemin.
Le terrible bandit , radieux de ses crimes, Après avoir fouillé le cadavre étendu , Disait avec J9.Gtance au Français confonclu :
« Tiens, prends ces dépouilles opimes ; <r Nous réglerons plus tard ce qui me sera dû. )»
DEUXIÈME VOIX
Accourez, accourez, jours brillant3 de sa vie.
Chasser l'ombre de son tombeau î
Quan4 , dans la nuit de l'anarchie , I^'autoritë par lui ranima son flambeau ;
fé SAiNTE-HÉLÊNË.
Quand, triomphateur jeune encore, De chefs-d'œuvre captifs dotant nos muséum , Il releva l'étendard tricolore
Des turpitudes du Forum, D'une fange sanglante il nettoya nos armes, VA , rappelant la gloire à nos fronts avilis.
Il fit de la hache des Carmes
Le noble glaive d'Austerlitz. •
PREMIÈRE VOIX
Oui , mais la Liberté , sa mère, Lui vint bientôt , dans sa douleur amère.
Dire : « Parricide effronté, « Je sais à quel dessein ton âme s'abandonne. « Mon cadavre pourra t' exhausser jusqu'au trône : « Eh bien ! punis ces flancs de t'avoir enfanté ! »
DEUXIEME VOIX
Qui? lui, Domitius?... Non , non , ce fut Octave, Et le peuple sous lui s'applaudit d'être esclave.
Le peuple sait ce qu'il lui doit :
Il dépouilla par lui l'ignominie antique, Et, pour faire tomber l'arrogance héraldique.
Il n'a qu'à le montrer du doigt.
PREMIÈRE VOIX
La plèbe chèrement paya cet apanage :
La frontière n'est plus qu'un cercle de carnage ; Que de mères au désespoir !
ou ANATHËME ET GLOIRE. Tt
Le tyran recrutait aux bornes de Tenfance , Barbare pourvoyeur de ce champ de vaillance Qui n'était plus qu'un abattoir.
DEUXIÈME VOIX
La plèbe s'éleva par le mode ordinaire:
.La douleur purifie et la mort régénère.
Tout équinoxe est orageux :
Une vieille saison descendait dans TabUne , Une autre apparaissait sanglante , mais sublime ;
Et tout peuple grand est heureux.
Du terrible empereur la mémoire est bénie; La populace encor reflète son génie.
Ainsi que TOcéan le céleste flambeau.
Accourez , accourez , jours brillants de sa vie.
Chasser Tombre de son tombeau ! 9^
Quand , dans ses belliqueux vertiges , Vers rOrient prenant l'essor, Au sol qui vit tant de prodiges Son génie en fit voir encor ; Quand vers la grande pyramide Tournant son index intrépide Et ses regards étincelants , Contre des forces inégales Pour voir ces luttes colossales Il appela quatre mille ans ,
Et les quatre mille ans du passé se levèrent ,
Et du surnom de grand en chœur le proclamèrent ,
78 SAINTË-ÛÉLÉNE,
Et dirent : a Enfin aujourd'hui « Le monde a vu s'accomplir le mystère « De cette trinité de gloire militaire, « Alexandre, César et lui ! »
Tout fêta sur ces bords son triomphe suprême : Le soleil redonna Tharmonie à Memnon , Le palmier détacha ses branches de lui-même, Les sept bouches du Nil murmurèrent son nom, Et la mer le reçut , et la voix de son onde Le redit à son tour aux quatre coins du monde; Tous les vieux Pharaons se levèrent d'effroi , Et firent tressaillir leurs tombes éternelles...
g PREMIÈRE VOIX.
La victoire à Jaffa se voila de ses ailes, Et Funivers a su pourquoi.
DEUXIÈME VOIX
Et depuis, point de halte en son élan sublime : D'un immense glacier il subjugue la cime.
Et tombe comme l'aigle au sol italien !
C'est un autre Annibal sans une autre Capoue. La fortune à son char a fait don de sa roue, - Et pour lui l'obstacle est moyen.
PREMIÈRE VOIX
Sa palme grandissait ; mais la nuit de Vincenne
ou ANATHËME ET GLOIRE. '9
En ignoble assassin changea le capitaine !
Son bras, qui rassurait, effraya le regard :
Lorsqu'à la France détrompée
Il voulut montrer son épée,
La France ne vit qu'un poignard
nuit!... nuit homicide Où le tyran s'assit au banquet régicide, Et, jurant alliance aux esprits des enfers,
Du sang royal emplit sa coupe.
Et but avec l'infâme troupe
A la fortune des pervers !
Dans leur complaisance féroce.
Huit hommes, si ce nom appartient aux bourreaux ,
Étaient entre ses mains atroces Comme l'ignoble fer qui pend aux échafauds.
Il leur fut dit : « Prenez séance ;
« Dans les bassins de la balance
c( Mettez la mort, et puis la mort ,
« Que promptement cela se fasse. »
Il mesura leur temps, afin que le remords
Ne pût y trouver une place,
Au tribunal accusateur Le prévenu paraît , ou plutôt la victime ;
On lui dit quel était son crime :
80 SAINTË-UËLÈKE ,
C'était son nom et sa valeur.
Deux mots sont prononcés : tout est muet d'horreur; Les visages, les cœurs, la nuit, tout était sombre ; Rien ne troublait le silence de l'ombre ,
Hors la pioche du fossoyeur
DEUXIEME VOIX
Le soleil xîuelquefois, dans sa course éclatante, Peut offrir aux regards une tache sanglante ; Mais il règne toujours au haut des cieux déserts ; Par lui la vapeur monte et la foudre est féconde ; La tempête, en son vol, ravage un coin du monde ; Mais il n'en est pas moins l'âme de l'univers.
Ainsi sa main inexorable
A brisé les jours d'un héros;
Mais, pour un trépas déplorable ,
Qu'il a ranimé de tombeaux !
A sa volonté souveraine ,
La Foi, s'échappant de l'arène.
Relève son temple détruit ;
Il rétablit le sacrifice ,
Et tend la main à la Justice ,
Qui disparaissait dans la nuit.
Le bras des bourreaux de la France Connaît enfin l'oisiveté , Et des autels à l'Espérance
ou ANATHEME ET GLOIRE. SI
Repeuplent le sol dévasté ; Confiante dans son étoile, De son long deuil quittant le voile, La patrie a son lendemain ; Et des œuvres de son épée Les arts tracent^une épopée De pierre, de marbre et d'airain.
Arches portant le nom d'une grande journée.
Des deux bords de la Seine opérant Thyménée ;
Portes au cintre colossal , Rades où la fureur des flots est enchaînée.
Colonnes au fût triomphal , Toi surtout qui formas ton immense stature
Avec les canons ennemis.
Tourment des rois par son glaive soumis.
Crois-tu de ses travaux nous offrir la figure?
L'œil avec peine te mesure, Et cependant tes flancs aux contours spacieux N'offrent que quelques jours de sa longue victoire. S'il eût fallu sur eux graver toute sa gloire,
Ton sommet toucherait les cieux.
PREMIÈRE VOIX
11 releva la croix ; mais le prêtre suprême Est par ses cheveux blancs hors du temple traîné ; Et depuis lors le Dieu qui l'avait couronné Au front impérial fit tomber Tanathèrae :
8S SA1NTË-UËLÈNE ,
k l'esprit de vertige il est abandonné ; Dans sa coupe a coulé ce vin de la colère Qui mène chancelant au gouffre expiateur ; A la nuit des enfers promettant sa lumière , Son étoile des cieux abdique la hauteur ; Son génie à la fin lui devient infidèle , Aux flammes du Kremlin il va brûler son aile ;
Ses regards, jadis si certains, Hésitent , obscurcis par des ombres funèbres ;
Il tâtonne dans ses desseins
Comme une main dans les ténèbres , Ou bien , tôte baissée , il brise son essor
Contre une insurmontable impasse.
C'est en vain que Fhiver du Nord ,
Ainsi qu'un autre Adamastor ,
De sa colère le menace :
Le superbe , dans son audace , Parmi ses complaisants avait rangé le sort.
Mais , ô de son orgueil déplorables trophées ! Espace où les corbeaux s'abattent par nuées , Où la terre , trop pleine , a revomi les morts , Où lui-même passait d'une course pressée ,
Afin d'affranchir sa pensée
De la torture du remords !
Déserts , tombeaux glacés d'héroïques victimes , Où la neige s'étend comme un vaste linceul,
Quelles larmes assez sublimes
ou ANATUEME ET GLOIRE. 88
Pourront couler sur tant de deuil !
Sur cette plaine désolante Quel autre Ézéchiel fera tomber sa voix ?
La patrie est comme un carquois Vide de tous ses traits qui portaient répouvante.
N'entendez-vous pas retentir Du Kalmouk rassuré la farouche fanfare?
Que les doigts qui touchaient la lyre du plaisir Préparent la litière aux chevaux du barbare ! Le feu de ses bivouacs a de nos Trianons Noirci les dieux de marbre et flétri la verdure. Paris , sœur de Byzance , a dévoré Tinjure !
Les esprits belliqueux des Français aux grands noms Ont déserté, la nuit, leur froide sépulture , Et d'indignation fait tomber leur armure .Des parois de nos panthéons !
DEUXIÈME VOIX
Que la honte en retombe au front de tous les traîtres Qui , puissant , lui baisaient l'empreinte de son pied , Et qui , lorsque le dieu fut tombé du trépied , Allèrent lâchement s'offrir à d'autres maîtres ; Sur tous ceux que gorgeait son or impérial , Qui, soupirant après le repos des satrapes, Maudissaient dans leur cœur ce juif-errant fatal Qui leur faisait subir d'éternelles étapes !
Nuages insensés, l'éclat de vos splendeurs N'était que le reflet de sa grande lumière :
S4 SAINTE-UÊLÈKE, . ..; -
L'astre , selon vos vœux , a fini sa carrière ; Mais son coucher vous rend à Tétat de vapeurs. Sur la terre, longtemps par sa foudre domptée , Son aigle traîne enfin une aile ensanglantée. Aux livides lueurs de son dernier canon , Il tombe ; mais sa chute a fait un vide immense ; Les peuples ont repris leur nuit et leur silence. Sa gloire était leur jour, leur bruit était son nom.
L'Angleterre lui dit : « S'il faut que tu t'exiles , «A tes pieds fatigués j'offre mon escabeau.»
Puis elle dit tout bas aux rois : « Soyez tranquilles , • a Sa prison sera son tombeau. »
Albion ! Albion ! nation assassine I Tu te voudrais en vain blanchir dé son trépas : Toute l'eau de ces mers où ton orgueil domine Pour laver ton forfait ne te suffirait pas !
vous qui demandez au moindre vent qui passe Si de sa voix altiôre il n'apporte aucun son , Vous qui fixez toujours les yeux sur l'horizon Pour voir s'il ne vient pas reprendre encor sa place , Rois , comme il vous fut dit , sa tombe est sa prison.
Approchez-vous de cette couche; Voyez , il est bien mort : plus de cruel souci.
OD ANATUÈME ET GLOIIKE. U
L'ouragan en fureur ne sort plus de sa bouche ,
Et pour exécuter sa volonté farouche
La foudre ne vient pas lui dire : « Me voici ! »
Je me trompe , la foudre encor lui rend hommage :
A son dernier soupir le ciel se fond en eau.
A la mort de celui qui fut un long orage ,
L'éclair devait servir de funèbre flambeau.
Mais c'est son dernier bruit, et les vapeurs obscures Regagnent l'horizon , comme de vieux soldats Noircis par la fumée et couverts de blessures
Retournent du champ des combats ; Et son île reprend sa torpeur solennelle.
L'oreille n'entend plus que le timide oiseau Qui frôle la verdure en secouant son aile , Le torrent indécis qui roule un reste d'eau , Ou , d'un saule éploré comme une jeune veuve , Quelques gouttes tombant sur une pierre neuve
Que l'on dit être son tombeau.
PREMIÈRE VOIX
Quand le Seigneur éteint ce fatal météore , Loin que ce soit la nuit , c'est le jour qui colore
Notre orient de sa clarté.
La France , sommeillant dans la captivité , S'éveille , et sur sa couche elle repasse un rêve
Qu'elle a fait sur la liberté.
La force brute a perdu son empire ;