‹ Poésies (volume 3)Chapitre 38 sur 68 · IS · texte numérisé non relu

IS

Gomme Fonde fait voir Fécume sur son bord.

Le parallèle éclat des lignes des lanternes ,

La retraite qui bat et s’avance aux casernes ;

Des forgerons autour d’un foyer dévorant,

Dont la face en sueur s’éclaire à la Rembrandt ;

L’orgue sous la croisée aux guirlandes soyeuses

Qui mêle un son plaintif 'a des notes joyeuses ;

Le sordide atelier où les pauvres canuts,

Éreintés de travail , ne sont point parvenus

À gagner le pain noir de leur triste famille ;

Et les chevaux du riche où la dorure brille ,

Qui ferme strictement les stores de son char ,

Pour qu’un pauvre n’ait point a salir son regard ;

Le somptueux kiosque aux mille luminaires ,

Aux sons retentissans des harpes mercenaires ,

Où le monde élégant sur le velours assis ,

Savoure les nectars par la glace durcis ;

Le vauxhall tournoyant à la folle harmonie ,

Et l’hospice qui tinte une obscure agonie Pour celui qui demain inhumé sans cercueil

LE MOULIN Üfî GENESE.

N’aura qu’un fossoyeur pour escorler son deuil : Amalgame odieux , dont notre cœur se serre ,

De peines , de plaisir , de luxe , de misere !

Mais peut-être un peu trop j'ai chargé mes couleurs,

Soit qu’aujourd’hui la muse amante des douleurs Aime à faire souffrir de ce qui souffre en elle Tous les objets offerts à sa sombre prunelle ,

Soit qu’une triste fée avant notre départ Ait de sa pâle main fasciné mon regard ,

Ou qu’en nos jours maudits, où tout chancelle et tombe. L’esprit soit revêtu des teintes de la tombe ;

Que , la confusion et la mort et l'enfer En atomes sans Cn se divisant dans l’air Et ne respirant plus que des vapeurs funèbres ,

L’ame ait l'instinct du sombre et l’amour des ténèbres. Quoi qu'il en soit , depuis , en rêvant à ce soir ,

A ce qu’il eut pour moi d'accablant et de noir,

Je me suis dit que l’homme , allant dans l’existence , Voyait toujours déchoir sa joyeuse espérance ,

LE MOULIN DE GÉNÈSE

Que tout départ est gai , mais sombre le retour , Qu’après tout chaque jour ressemblait a ce jour , Quici l’ame jamais ne sera satisfaite Quels que soient la durée et l’éclat de la fête ,

Que l’on erre toujours de l’espoir à l’ennui , Jusques a ce que Dieu nous ramène vers lui.

Ça Campe ïtc Huit.

MMWAOSIL

Février 1854 —

LA LAMPE DE NUIT

Dans un demi- sommeil plongé , de votre lit N’avez-vous vu jamais la lampe qui pâlit ,

Et , mourant par degrés sous l’étreinte de l’ombre , • Rend votre appartement plus lugubre et plus sombre;

LA LAMPE DE NUIT

Semblables aux adieux de regards défaillans,

Quand ses derniers reflets sur le mur vacillans Font mouvoir vos habits pendus va l’aventure , Comme un spectre échappé de quelque sépulture. Sans fil et sans flambeau s’aventurant toujours , Alors l’esprit s’égare en de profonds détours , Catacombes sans fin, noire métaphysique,

Où du trépas scruté l’énigme se complique ;

Où , lassé de chercher , l’on se retrouve seul ,

Les pieds embarrassés d’un funèbre linceul ,

Où l’on se dit : Ainsi notre existence usée ,

Comme cette lueur à son huile épuisée ,

Un jour demandera quelques heures de plus ;

Mais les terrestres vœux resteront superflus ;

11 faudra sans délai que notre nuit s’opère.

Comme l’oiseau plaintif qu'aspire la vipère,

Par le béant tombeau nos jours sont attirés ;

Les pieds joints et les bras le long des flancs serrés , On croit ouïr sur soi la terre qui s’écroule ,

Comme un tambour drapé qui dans le lointain roule

LA LAMPE DE NUIT. l‘J5

Et les tralnans versets de la sombre oraison ;

Et l’on dit au cercueil : Tu deviens ma maison ;

A loubli : Creuse encor ma couche plus profonde , Pour mieux me séparer de tout contact du monde. Car si je revivais dans quelque temps , chacun Me verrait revenir comme un hôte importun ;

Tant ce qu’on ne voit plus , la mémoire l'oublie ,

Et la place qu’on laisse est promptement remplie.

Et voilà ce qui fait que les morts rarement Quittent pour nous parler le fond du monument ;

Et Dieu seul peut savoir combien l'indifférence Dans la cité funèbre allonge la souffrance.

Quoi ! ce corps , délicat amant des voluptés ,

Ces regards que les cieux enivrent de clartés , Ces organes si prompts par qui Came est servie Et si bien en accord dans l’hymne de la vie , Tout cela ne sera qu'un avorton du temps ,

LA LAMPE DE NUIT

Que la mort doit reprendre après quelques instans Tout cela ne sera que des lambeaux putrides ,

Et puis des vers , et puis des ossemens arides ,

Que peut être en sifflant un jour le fossoyeur ,

De la faim du tombeau robuste pourvoyeur,

Doit briser , en creusant une fosse nouvelle.

Ou par un temps humide en nettoyer sa pelle ;

Puis réduits en poussière enfin se résumer Par ce je ne sais quoi qu'on ne saurait nommer ,

Qui s'abîme , se perd au sein de la matière ,

Dans ce globe qui n'est qu'un plus grand cimetière Oii le pied en marchant ne peut être appuyé Sans fouler une part du genre humain broyé ;

Où l'on ne peut marquer un pouce de surface Dont la mort mille fois n’ait déjà pris la place.

Et quand on pense encor qu'en ce moment si court L’essaim des passions et des douleurs accourt ,

LA LAMPE DE NUIT

Et s’acharne sur nous dans sa barbare joie Comme plusieurs vautours sur une même proie ;

Que le ver de l’ennui ne sommeille jamais ;

Que l’on sent le dégoût caché sous tous les mets ;

Que le vin le plus pur dont l’ame est réjouie Dans le fond de la coupe a toujours quelque lie ;

Que l’amitié sacrée et le suave amour

Ont besoin d’être vus sous quelque demi-jour ;

Que par un plein soleil souvent on les blasphème ; Que c'est toujours autrui qui s’aime dans nous-même; Que l’on ne peut goûter le plus chétif plaisir Si l’esprit ne descend jusques 'a s’étourdir ,

Comme ces condamnés aux lions de l'arène Qui , se versant entre eux l’ivresse 'a coupe pleine 7 Dans une délirante et bachique vapeur Du supplice prochain enveloppaient l’horreur.

Ah ! l’on serast tenté de prendre l’existence Comme un présent reçu des mains de la vengeance , Comme un manteau fatal jeté sur notre dos Et qui doit par degrés nous brûler jusqu’aux os.

198 LA LAMPE DE NUIT

Aussi , malgré la soif que tout a de la vie Et bien que du Seigneur la loi nous y convie , Plusieurs de nous , voyant qu'il y faut tant souffrir Ont voulu de leurs mains encor la raccourcir ;

Ont bravé du trépas l'affreuse incertitude Plutôt que d’achever une épreuve aussi rude ;

Ont répandu leurs jours comme un vin frelaté Qui fait crisper la face après qu'on l'a goûté ;

Et la vie et l'enfer jetés dans la balance ,

L’enfer leur a paru plus léger en souffrance !

O toi qui fus jadis le déplorable enjeu Du défi que Satan osa porter à Dieu ;

Qui courbé sous le poids d'un injuste anathème De ta plainte lugubre effrayas la mort même T O Job , je te conçois , sinistre séraphin,

Vouant ta nuit natale a des ombres sans fin r Et demandant au ciel si T humaine misère

LA LAMPE DE INUIT

Était digne après tout d’enflammer sa colère ;

S’il était beau de voir le bras du Dieu vivant Poursuivre un brin de paille emporté par le vent.

Et je sens sur ma lèvre errer l’amer sourire D’une dérision qui n’a plus rien a dire ;

Et je passe soudain du mépris à beffroi ;

Et le poil se hérisse et notre chair a froid :

Et l’on va se tâtant dans ce néant immense 7 Comme pour s’assurer si l’on a l’existence ;

Car l’esprit parcourant l’espace ténébreux Comme l’aiglon à qui l’on a crevé les yeux ,

Ne voit , ne touche rien dans son vol solitaire , S’épuise de fatigue et tombe sur la terre ,

Et s’assoupit enfin dans un de ces sommeils

Plus tristes que la mort , s’ils n’avaient leurs réveils.

Seigneur (car l’âme après toute folle fat'gue Retourne vers ton seuil comme l’enfant prodigue) .

LA LAMPE DE NUIT

Ou peut bien loin de toi conserver quelque espoir ; Mais on ne trouve rien que de triste et de noir ; L’esprit altier de l’homme a beau fouiller dans l’homnie L'existence est sans toi le rêve d’un fantôme ,

Qui sent , dès que son œil commence a s’assoupir ,

Sur son sein haletant le néant s'accroupir.

Qui ne te connaît point ne peut point se connaître,

Et ce que tu délaisse a déjà cessé d’être ;

Seul flambeau qui nous luit dans notre sombre exil ,

Si tu ne nous restais , que nous resterait-il !

î>u JHcnïiiant.

€e tffyàtfau

& MI o m

— Janvier 1831. —

r •' • I fr.g

Àu pied d’une rougeâtre et stérile colline ,

Il est de vieux débris ou ne croît que l'épine , Où rampe le serpent et rôde le vautour.

Jadis un pâtre enfant m’en raconta l'histoire Avec tant de candeur , qu’il me força d’y croire Et je viens , mon ami? vous la dire à mon tour.

La vivait autrefois un châtelain avare Qui jamais à la faim pressante d'un Lazare D’une miette de pain ne daigna faire don :

Aussi nul frère en quête a sa porte maudite Ne venait demander le denier ou la pite ,

Afin d’en secourir le serf dans l’abandon.

Par d’orageuses nuits , quand la longue veillée Éclairait les vitraux de l’ogive grillée ,

Si quelque pauvre au loin , attiré par leur jour } Croyait y reposer sa course haletante ,

Rien ne venait répondre à sa voix suppliante , Hors les dogues affreux qui hurlaient dans la cour.

Un soir , il en vint un d’une sinistre allure :

Sur son dos affaissé tombait sa chevelure ,

Comme un torrent d’hiver du Mont-Blanc épanché Son front chauve et creusé par la ride profonde , Semblait porter écrits tous les âges du monde , Ainsi que le granit au bord du Nil couché.

« O châtelain , dit-il , ne soyez insensible ;

« Ouvrez-moi : je suis vieux , et la nuit est terrible.

« La forêt craque au loin sous le poids des glaçons ;

« Le vent aigu du nord souffle avec violence :

« Le lac est engourdi dans un morne silence ,

« Et mon corps est crispé de funèbres frissons. »

Une tonnante voix répondit : « A cette heure ,

« Qui donc ose troubler la paix de ma demeure?

« Par un de mes varlets armé de son marteau ,

« Si loin de ce manoir soudain tu ne chemines ,

« Je vais faire clouer , vil oiseau de rapines ,

« Ton cadavre rogneux au portail du château. »

« — Pardonnez : ma prière est peut-être incivile ;

« Mais, avant que d’atteindrè aux portes de la ville, « Dans la neige vivant je m’ensevelirais ,

« Et je ne verrais plus ma famille chérie :

« Donnez-moi quelque coin dans votre bergerie ,

« Une loge de chien.. . — Non : tu la salirais ! »

Alors le mendiant , en relevant la tête ,

Où de Tire du ciel la flamme se reflète :

« Tu me crois un vil gueux ; mais je suis grand seigneur.

« Malgré tous tes refus , je deviendrai ton bote.

« — Toi , seigneur !... d où te vient illusion si haute?

« Quel est tou fief? — La terre. — Et ton nom ? — Le malheu

Et comme la chouette étend ses sombres ailes Afin d’en secouer de fatales nouvelles ,

Il déploie à deux mains son manteau de haillons ,

Frappe d'un pied de fer la terre qui fermente,

S’ouvre et laisse échapper une horrible tourmente Qui l’entoure et l’emporte eu de noirs tourbillons.

Et bientôt du seigneur , dans la tour isolée ,

Sous Fétreinte d’un nain la fille est violée ,

Le fils reçoit la mort en combat singulier ,

Et , par ce pays-la passant, la Jacquerie Fit des gens du manoir complète^boucherie Et le bouleversa du donjon au cellier.

Et depuis , a l’aspect des restes du ravage ;

De tout baron cruel a pâli le visage ,

Et le temps n'use point ce qu’ils ont d’effrayant.

Le chevreau se refuse à brouter ces décombres Où le pâtre , la nuit , voit de sanglantes ombres :

On les appelle encor Château du Mendiant .

Un ôoir ÏTjjjitw.

A Mo A&BXAHIDU&IE ®WMA§,

— Février 1835. —

il SOIR D'HIVER.

Il est une pénible et sombre rêverie Où l’ame se remplit de sentimens amers ,

Le soir lorsqu’on entend l’orgue de Barbarie Gémir par un temps froid le long des quais déserts ;

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