M. ALEXANDRE DUMAS
Parmi les choses que je venais visiter à Nîmes, une des plus curieuses pour moi était sans contredit son poète. J'avais une lettre de Taylor, et elle portait cette singulière suscripiion : cA M. Reboul , poète et boulanger. » J'avais lu quelques vers de lui qui m'avaient paru fort beaux, mais il n'en était pas moins demeuré dans mon esprit prévenu quelque chose de pareil à maître Adam ou à Lantara.
Ma première visite, en arrivant à Nîmes, fut donc à Reboul. Un jeune homme que je rencontrai en sortant de l'hôtel, et à qui je demandai son adresse , non seulement me l'indiqua , mais ,
G UNE VISITE A SUIES.
charmé sans doute de cette curiosité d'un étranger, s'offrit de me conduire : j'acceptai.
Avant d'arriver, nous passâmes sur la place des Arènes. Je tournai la tête d'un autre côté, afin que le géant romain qui devait avoir son tour ne vînt point distraire en ce moment ni mes yeux ni mes pensées.
i Nous passons devant les Arènes, me dit mon conducteur. — Merci, je ne les vois pas, répondis-je. »
Cinquante pas plus loin, il s'arrêta à l'angle d'une petite rue. « Voici la maison où demeure Reboul. — Mille remercîmens. Savez-vous si je le trouverai chez lui à cette heure? » Mon conducteur alongea la tête, afin que son regard pût plonger de biais par la porte entr'ouverte. « Il est dans sa boutique, » me répondit-il , et il s'éloigna.
Je restai un moment pensif et ma lettre à la main. — Qui allait l'emporter dans la réception qu'allait me faire cet homme, ou de sa nature ou de son état? Me parlerait-il poésie ou farine, académie ou agriculture , publication ou récolte? Je savais déjà que je le trouverais grand, mais j'i-
gnorais encore si je le trouverais simple. J'entrai, « C'est à M. Reboul que j'ai l'honneur de parler?
— A lui-même.
— Une lettre de Taylor.
— Oh! comment se portc-t-il ?
— Parfaitement. »
Il commença à lire.
Je l'examinai pendant ce temps. C'était un homme de trente-cinq à trente-sept ans, d'une taille an-dessus de la moyenne, avec un teint d'un brun presque arabe, des cheveux noirs et luisans, des dents d'émail ; arrivé à mon nom, il reporta son regard de la lettre à moi , et me salua une se* conde fois. Ce regard fui rapide et profond, et je m'aperçus seulement alors qu'il avait des yeux magnifiques, de ces yeux indiens puissans et veloutés, faits pour exprimer l'amour et la colère.
« Monsieur, me dit-il , je n'ai vraiment que des obligations au baron Taylor, et je ne sais comment je m'acquitterai jamais envers lui. » Ce fut moi qui m'inclinai à mon tour. « Mais voulez-vous me permettre d'en agir franchement et librement avec vous ?
— Je vous en supplie.
— Vous venez voir le poète et non le boulanger, n'est-ce pas? Or, je suis boulanger depuis cinq heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. De quatre heures du soir à minuit , je suis poète. Voulez-vous des petits pains? restez; voulez-vous des vers? revenez à cinq heures. »
— Je reviendrai à cinq heures.
En ce moment deux ou trois pratiques entrèrent. « Vous voyez , me dit-il , nous n'aurions pas un instant, » et il les servit. La porte du fournil s'ouvrit et un garçon parut.
ce Le four est chauffé , maître.
— Envoyez quelqu'un à la boutique j'enfournerai moi-même. » Une femme vint prendre sa place au comptoir. « A cinq heures, me dit- il. — Oh! certes ! » Et il rentra pour cuire son pain.
Je sortis singulièrement préoccupé de ce mélange de simplicité et de poésie : tout cela étaitil de la manière ou de la nature? Cet bommejouaitil une comédie ou suivait-il naïvement le double mécanisme de son organisation? C'était ce que la suite devait rn apprendre.
Je marchai au hasard pendant !es trois heures
qui devaient séparer cette première entrevue de la seconde; je ne sais trop ce que je vis; j'étais plongé dans les abstractions sociales. Ce peuple, dont tout est sorti depuis cinquante ans, après avoir donné à la France des soldats, des tribuns et des maréchaux, allait donc aussi lui fournir des poètes ! le regard de Dieu avait pénétré enfin au plus profond de notre France, le peuple avait son Lamartine!
Je revins à l'heure dite. Reboul m'attendait à une petite porte d'allée. Sa boutique, toujours ouverte, était confiée à d'autres soins pour les simples détails de la vente. ïl fit quelques pas au devant de moi. Il avait changé de costume; celui qu'il portait était très simple, mais très propre et tenait un milieu sévère entre le peuple et la bourgeoisie.
Nous montâmes un petit escalier tournant; nous nous trouvâmes au milieu d'un grenier sur le plancher duquel était amoncelé, en tas séparés , du froment de qualités différentes. Nous nous engageâmes dans une de ces petites vallées que ces montagnes nourricières formaient entre elles, et au bout de dix pas, nous
nous trouvâmes à la porte d'une chambre. Nous entrâmes.
« Nous voilà , me dit Reboul en fermant la porte derrière lui, séparés du monde matériel. A nous maintenant le monde des illusions. Ceci est le sanctuaire. La prière, l'inspiradon et la poésie ont seules le droit d'y entrer. C'est dans cette chambre bien simple, vous le voyez , que j'ai passé les plus douces heures de ma vie , celles du travail ou de la rêverie. »
En effet, ceue chambre était d'une simplicité presque monastique: des rideaux blancs au lit et à la croisée, quelques chaises de paille, un bureau de noyer, un crucifix d'ivoire, formaient tout l'ameublement. Quant à la bibliothèque, elle se composait de deux volumes : la Bible et Corneille.
c< Je commence, lui dis-je, à comprendre votre double vie, qui jusqu'à présent me paraissait inconciliable.
— Rien n'est plus simple cependant, et l'une sert l'autre. Quand les bras travaillent, la tête se repose, et quand les bras se reposent , la tête travaille.
— Mais?..... Pardon de mes questions.
une y i si te à nïmes. h
— Faites.
— Éticz-vous d'une famille élevée?
— Je suis fils d'ouvrier.
— Vous avez reçu quelque éducation au moins?
— Aucune.
— Qui vous a fait poète?
— - Le malheur. »
Je regardai autour de moi; tout semblait si calme, si doux, si heureux dans cette petite chambre, que le mot malheur prononcé ne paraissait pas devoir y trouver d'échos.
« Vous cherchez une explication à ce que je viens de vous dire, n'est-ce pas?
— Et je ne la trouve point , je l'avoue.
— N'êtes vous jamais passé sur une tombe sans vous en douter?
— Si fait , car j'y voyais l'herbe plus verte et les fleurs plus fraîches.
— Eh bien! c'est cela, nous sommes sur une tombe. »
Une larme vint au bord de ses yeux. Je lui tendis la main. «Vous comprenez, n'est-ce pas, continua-t-il , ce que c'est qu'une grande douleur que l'on cherche vainement à épancher. Ceux qui
m'avaient entouré jusqu'alors étaient des hommes de ma classe, aux ames bonnes, mais communes. Au lieu de me dire : Pleurez et nous pleurerons avec vous, ils tentèrent de me consoler; mes larmes, qui ne demandaient qu'à se répandre, refluèrent vers mon cœur et l'inondèrent. Je cherchai la solitude, et, à défaut d'ames qui pussent mecomprendre, je me plaignis à Dieu; ces plaintes solitaires et religieuses prirent un caractère poétique et élevé que je n'avais jamais remarqué dans mes paroles; mes pensées se formulèrent dans un idiome presque inconnu à moi-même, et comme elles tendaient au ciel, à défaut de sympathies sur la terre, le Seigneur leur donna des ailes, et elles montèrent vers lui.
— Oui, c'est cela, lui dis-je, comme s'il m'eût expliqué la chose du monde la plus simple, et je comprends maintenant, ce sont les vrais poètes qui le deviennent ainsi; combien d'hommes de talent à qui il ne manque qu'un grand malheur pour devenir hommes de génie! Vous m'avez dit d'un seul mot le secret de votre vie , et je la connais maintenant comme vous-même.
— Puis, ajoutez aux douleurs privées les dou-
leurs publiques ; songez au poète qui voit tomber autour de lui, comme les feuilles au mois d'automne, toutes les croyances religieuses, toutes les convictions politiques, et qui reste comme un arbre dépouillé à attendre un printemps qui ne reviendra peut-être plus. Vous n'êtes pas royaliste, je le sais, mais vous êtes religieux. Figurez -vous donc ce que c'est que de voir les images saintes auxquelles, enfant, votre mère vous a conduit pour faire votre prière, abattues, foulées aux pieds des chevaux, traînées dans la boue! Figurez-vous ce que c'est que de voir de pareilles choses à Nîmes, dans cette vieille ville de discordes civiles, où presque tous les souvenirs sont des haines, où le sang coule si vite et si long-temps!... Oh! si je n'avais pas eu la poésie pour me plaindre et la religion pour me consoler, que serais-je devenu , ô mon Dieu!
— Nous avons tous vu de pareilles choses. Croyez-moi, c'est ce qui fait qu'à cette heure chaque poète sera au besoin homme social. Le domaine de la poésie s'est agrandi du champ de la politique : les révolutions l'ont labouré avec lepée, nos pères l'ont engraissé avec leur sang.
Semons-y la parole , et les croyances y repousseront.
— Vous avez un royaume tout entier, vous, le théâtre; moi, je n'ai qu'un jardin. N'importe, j'y cultiverai des fleurs, et j'en ferai des couronnes que je vous jetterai....
— Vous ne m'avez pas donné rendez-vous pour me faire des complimens , mais pour me lire vos vers.
— Le désirez-vous sincèrement, où n'est-ce qu'une affaire de curiosité ou de politesse?
— Je croyais que nous nous connaissions assez pour nous épargner l'un à l'autre de pareilles questions.
— C'est juste, je suis tout à vous; quand je vous ennuierai vous m'arrêterez et tout sera dit.*
Il commença. Dès les premiers vers, je remarquai dans sa voix cette intonation qui appartient essentiellement à l'école moderne, cette manière de dire qui m'avait si souvent frappé chez de Vigny, chez Lamartine et chez Hugo, et cependant Reboul ne connaissait à cette époque aucun de ces hommes; cela me prouvait ce dont depuis longtemps je me doutais, c'est qu'il y a dans les vers
modernes une mélodie qui n'appartient pas aux vers de l'ancienne école. Pendant qu'il parlait , j'examinais cet homme, sa physionomie avait pris un caractère nouveau, celui delà foi; une grande conviction intérieure se manifestait au dehors au fur et à mesure qu'il lisait, et selon ce qu'il lisait.
Nous passâmes ainsi quatre heures, lui me versant de la poésie à flots, et moi disant toujours : Encore. Je ne lui fis pas grâce d'un tiroir de son bureau ; tout en sortit , manuscrits , cahiers , feuilles volantes. Enfin je lui indiquai du doigt un dernier brouillon, c< Quant à celui-ci, me ditil, vous le lirez vous-même plus tard ; demain. — Pourquoi? — Parce que ce sont des vers qui vous sont adressés; je les ai griffonnés en vous attendant; mais à celte heure, allons voir les Arènes ; et soyez tranquille, nous n'aurons fait que changer de poésie. Seulement je vous ai réservé la meilleure pour la dernière. »
Maintenant, vous connaissez l'homme aussi bien que moi; lisez le brouillon qu'il m'avait remis, et vous connaîtrez le poète.
Alexandre DUMAS,
3 ill. 2tie*anîrr* Hhtmas,