‹ Poésies (volume 4)Chapitre 3 sur 49 · LES ARÈNES DE NÎMES · texte numérisé non relu

LES ARÈNES DE NÎMES

Reste d'un vieux géant, débris dont la stature Du Nîmes d'autrefois peut offrir la mesure, L'étranger est plongé dans un profond émoi Quand tes vastes contours s'offrent à ses paupières; Mais tant de fois enfant j'ai dormi sur tes pierres , Qu'elles sont sans rêve pour moi.

J'ai tant de fois ouï, l'hiver, dans la nuit sombre, Les mille voix du vent, sous tes voûtes sans nombre, Que je n'y sais plus voir, transfuges du trépas, De leur dernier soupir non encor satisfaites, Les ombres de tous ceux qui sont morts dans tes fêtes, Recommençant leurs vieux combats.

Et tant de fois le soir, de nos fêtes publiques, La résine à mes yeux éclaira tes portiques , Que les rouges reflets jetés sur tes arceaux Ne me rappellent plus cette nocturne orgie Où Rome, courtisane à la sombre énergie, Brûlait des chrétiens pour flambeaux.

Aussi, quand je t'amène une amitié choisie , Pèlerine de Fart et de la poésie, Je lui laisse chercher la place de César, Celle des proconsuls et des nobles familles , Et celle que Vesta réservait à ses filles Dont l'index était un poignard (1).

Rêvant à d'autres jours, mon esprit sympathique Refait du souvenir son enceinte gothique , Catholique berceau de notre saint Castor; De tes vieilles maisons la multitude obscure (2), Rampant sur tes gradins comme une moisissure Sur l'écorce d'un chêne mort.

1. Le dernier coup était porté au gladiateur vaincu, à un si» gnai de la vestale qui occupait une place d'honneur aux amphithéâtres.

2. Ces maisons, qui renfermaient près de 2,000 habitans, ont existé jusqu'à la fin de J'empire.

Et je crois encor voir l'essaim de jeunes filles Qui chantaient en filant le lin de leurs familles Sur un sol où le meurtre eut une ample moisson : Comme on voit quelquefois la colombe timide Faire son nid aux lieux où le vautour avide A cent fois rougi le gazon.

Le figuier, dérobant sous ses feuilles sauvages Le cintre d'un portail, corrodé par les âges, Gomme un sombre sourcil sur un œil africain; Et les débris pendans des tourelles mauresques Où tes preux, prononçant leurs vœux chevaleresques^ Prenaient à témoin saint Martin (1) .

Soldats bardés de fer dont la dague et la lance Faisaient avec ta pierre éternelle alliance , Et qui, pour elle, ayant essuyé mille assauts , Naïfs profanateurs des romaines merveilles, Firent tout bonnement, belliqueuses abeilles,. Leurs cellules de tes arceaux.

Car il fut une époque où Rome délaissée,

1. Gens d'armes eouimis à la garde de 1 amphithéâtre, transformé en château fort pendant les guerres des Sarrasins, et qu'on nommait chevaliers des Arènes.

Dans tous les souvenirs se voyait abaissée , Où les grands monumens qui faisaient son orgueil Furent humiliés jusqu'à l'état d'usine, Où le Goth, sans respect pour sa cendre divine , Fit une auge de son cercueil.

Puis, je laisse égarer mes yeux parmi la foule

De tous ces noms inscrits sur le gradin qui croule ,

Noms obscurs qui , des temps prévoyant le reflux ,

Etreignent ce qui meurt pour vivre un jour de plus.

Tant tout ce qui se sent et peut se reconnaître

Redoute de tomber du vieil arbre de l'être ,

Et voyant qu'à nos vœux la mort dit toujours non ,

On cherche à s'y soustraire en lui jetant un nom.

Et ce n'est pas ici la gloire ou la puissance ,

Les favoris du glaive ou de l'intelligence;

D'ouvriers voyageurs on y lit l'humble nom,

Avec les attributs de leur profession.

Leur couteau de la pointe a creusé chaque lettre

Dont la forme vous dit l'âge qui les vit naître.

Dans un cœur entouré par un fer à cheval

C'est : Danpliinè V amour, compagnon maréchal;

Et puis sous une croix à l'indécise empreinte :

Jean Baiicicault suivant Loys en Terre-Sainte :

Fuis des milliers de noms effaces, confondus,.

Gomme ces feux du ciel dans le lointain perdus

Qui fatiguent l'esprit et l'œil de la science

Par leur infinité comme par leur distance.

Ainsi l'esprit petit comme l'esprit géant

S'efforcent d'échapper au gouffre du néant ,

Et cela, toutefois, console le poète

Qui, souvent affligé d'une honte secrète,

S'était cru, se sondant et se trouvant si vain ,

Quelque vase fêlé de l'atelier divin,

Un avorton formé d'orgueil et de misères,

Dont l'esprit n'avait rien de l'esprit de ses pères,

Et dont l'ardente soif de l'immortalité

N'était qu'une fatale et triste infirmité.

Mais si tout craint de choir dans cet abîme sombre ,

Où tout se précipite et tout se change en ombre,

Le poète , ici bas, est un homme plus fort,

Plus puissamment armé pour combattre la mort .

Un des aînés choisis d'une race divine

Qui se souvient le mieux de sa noble origine,

Et qui dit d'une voix plus tonnante au trépas :

« Je suis né pour la vie et n'obéirai pas :

ce Dans le fond du sépulcre où tu me fais descendre

« Mes hymnes donneront la parole à ma cendre ;

« Je laisse en m'en allant de quoi t'anéantir,

« Je t'ai tuée, ô mort! avant que de mourir;

a Et j'ai fait avancer pour moi le jour suprême

(( Où tu ne pourras plus dévorer que toi-même ,

a Où tout viendra te dire avec dérision :

« Qu'as-tu fait de ta faux et de ton aiguillon ? »

Et, radieux d'avoir reconquis son estime,

Il rend grâce au Très-Haut de cet instinct sublim

Qui, sur ces grands débris où triomphe le sort,

A trouvé des pensers qui terrassent la mort.

J. Reboul.

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