A M. REMACLE
— Février 1854. —
fa Camp* în> Huit.
Dans un demi-sommeil plongé , de votre lit 3Vavez-vous vu jamais la lampe qui pâlit , Et , mourant par degrés sous l'étreinte de l'ombre , Rend votre appartement plus lugubre et plus sombre,
Semblables aux adieux de regards défaillais,
Quand ses derniers reflets sur le mur vacillans
Font mouvoir vos habits pendus à l'aventure ,
Gomme un spectre échappé de quelque sépulture.
Sans fil et sans flambeau s'aventurant toujours ,
Alors l'esprit s'égare en de profonds détours ,
Catacombes sans fin, noire métaphysique,
Où du trépas scruté l'énigme se complique ;
Où, lassé de chercher, l'on se retrouve seul,
Les pieds embarrassés d'un funèbre linceul ,
Où l'on se dit : Ainsi notre existence usée,
Gomme cette lueur à son huile épuisée,
Un jour demandera quelques heures de plus;
Mais les terrestres vœux resteront superflus ;
Il faudra sans délai que notre nuit s'opère.
Gomme l'oiseau plaintif qu'aspire la vipère,
Par le béant tombeau nos jours sont attirés';
Les pieds joints et les bras le long des flancs serrés ,
On croit ouïr sur soi la terre qui s'écroule,
Gomme un tambour drapé qui dans le lointain roule ;
Et les trainans versets de la sombre oraison ; Et l'on dit au cercueil : Tu deviens ma maison ; A l'oubli : Creuse encor ma couche plus profonde , Pour mieux me séparer de tout contact du monde. Car si je revivais dans quelque temps , chacun Me verrait revenir comme un hôte importun; Tant ce qu'on ne voit plus , la mémoire l'oublie , Et la place qu'on laisse est promptement remplie. Et voilà ce qui fait que les morts rarement Quittent pour nous parler le fond du monument ; Et Dieu seul peut savoir combien l'indifférence Dans la cité funèbre allonge la souffrance.
iï.
Quoi! ce corps, délicat amant des voluptés, j Ces regards que les cieux enivrent de clartés , Ces organes si prompts par qui i'ame est servie Et si bien en accord dans l'hymne de la vie, Tout cela ne sera qu'un avorton du temps ,
Que la mort doit reprendre après quelques instans ! Tout cela ne sera que des lambeaux putrides , Et puis des vers f et puis des ossemens arides , Que peut-être en sifflant un jour le fossoyeur. De la faim du tombeau robuste pourvoyeur, Doit briser, en creusant une fosse nouvelle , Ou par un temps humide en nettoyer sa pelle ; Puis réduits en poussière enfin se résumer Par ce je ne sais quoi qu'on ne saurait nommer, Qui s'abîme, se perd au sein de la matière , Dans ce globe qui n'est qu'un plus grand cimetière: Où le pied en marchant ne peut être appuyé Sans fouler une part du genre humain broyé; Où l'on ne peut marquer un pouce de surface Dont la mort mille fois n'ait déjà pris la place .
Et quand on pense encor qu'en ce moment si court , L'essaim des passions et des douleurs accourt ,
Et s'acharne sur nous dans sa barbare joie
Comme plusieurs vautours sur une même proie ;
Que le ver de l'ennui ne sommeille jamais;
Que l'on sent le dégoût caché sous tous les mets;
Que le vin le plus pur dont l'ame est réjouie
Dans le fond de la coupe a toujours quelque lie;
Que l'amitié sacrée et le suave amour
Ont besoin d'être vus sous quelque demi-jour ;
Que par un plein soleil souvent on les blasphème;
Que c'est toujours autrui qui s'aime dans nous-même;
Que l'on ne peut goûter le plus chétif plaisir
Si l'esprit ne descend jusques à s'étourdir ,
Gomme ces condamnés aux lions de l'arène
Qui , se versant entre eux l'ivresse à coupe pleine ,
Dans une délirante et bachique vapeur
Du supplice prochain enveloppaient l'horreur.
Ah ! l'on serait tenté de prendre l'existence
Comme un présent reçu des mains de la vengeance ,
Comme un manteau fatal jeté sur notre dos
Et qui doit par dégrés nous brûler jusqu'aux os,
Aussi , malgré la soif que tout a de la vie Et bien que du Seigneur la loi nous y convie, Plusieurs de nous , voyant qu'il y faut tant souffrir, Ont voulu de leurs mains encor la raccourcir ; Ont bravé du trépas l'affreuse incertitude Plutôt que d'achever une épreuve aussi rude ; Ont répandu leurs jours comme un vin frelaté Qui fait crisper la face après qu'on l'a goûté ; Et la vie et l'enfer jetés dans la balance, L'enfer leur a paru plus léger en souffrance!
O toi qui fus jadis le déplorable enjeu
Du défi que Satan osa porter à Dieu;
Qui courbé sous le poids d'un injuste anathème
De ta plainte lugubre effrayas la mort même ,
O Job, je te conçois , sinistre séraphin ,
Vouant ta nuit natale à des ombres sans fin ,
Et demandant au ciel si l'humaine misère
Était digne après tout d'enflammer sa colère ;
S'il était beau de voir le bras du Dieu vivant
Poursuivre un brin de paille emporté par le vent.
Et je sens sur ma lèvre errer l'amer sourire
D'une dérision qui n'a plus rien à dire ;
Et je passe soudain du mépris à l'effroi ;
Et le poil se hérisse et notre chair a froid;
Et l'on va se tâtant dans ce néant immense ,
Gomme pour s'assurer si l'on a l'existence;
Car l'esprit parcourant l'espace ténébreux
Gomme l'aiglon à qui l'on a crevé les yeux,
Ne voit, ne touche rien dans son vol solitaire,
S'épuise de fatigue et tombe sur la terre,
Et s'assoupit enfin dans un de ces sommeils
Plus tristes que la mort, s'ils n'avaient leurs réveils.
Seigneur (car l'ame après toute folle fatigue Retourne vers ton seuil comme l'enfant prodigue),
On peut bien loin de toi conserver quelque espoir;
Mais on ne trouve rien que de triste et de noir;
L'esprit altier de l'homme a beau fouiller dans l'homme,
L'existence est sans toi le rêve d'un fantôme,
Qui sent, dès que son œil commence à s'assoupir,
Sur son sein haletant le néant s'accroupir.
Qui ne te connaît point ne peut point se connaître,
Et ce que tu délaisse a déjà cessé d'être;
Seul flambeau qui nous luit dans notre sombre exif ,
Si tu ne nous restais, que nous resterait-il!