ACCABLEMENT
Tu souffres , je le sens, car ton ame est la mienne. . . Hâtez la nuit, mon Dieu, puisqu'il faut qu'elle vienne ; Puisque chaque soleil à mon regard blasé Se lève chaque jour plus terne et plus usé; Que ma barque, exposée au soleil, sur la grève, Espère vainement un flot qui la soulève, L'arrache de ce bord qui fait son désespoir, Et dans l'illusion la berce jusqu'au soir ! Puisque rien ne peut plus me tromper sur la terre, Que le printemps sans fleurs et les bois sans mystère N'ont plus de doux parfums et de charmantes voix; Que tout éclat pâlit sitôt que je le vois ; Que mon œil ne peut plus aimer aucune étoile Sans que la froide mort la couvre de son voile ; Puisqu'enfin, m'abusant depuis que je suis né, Entre le monde et moi tout paraît terminé.
LE MOULIN DE GENÈSE
A M. CHASÏAN , DE NIMES.
— Mai 1854. —
Ce iltmtlin îre <éê\ÙBt.
Te souvient-ii du jour, où, tout rayonnant d'aise Nous allâmes ensemble au moulin de Génèse ? Nous nous étions promis de joyeux passe-temps, Et de rians aspects naturels au printemps, Des bruits mystérieux de feuilles, doux à Famé, Comme le frôlement d'une robe de femme , Et le balancement des rameaux des bosquets;
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L'abeille bourdonnant de bouquets en bouquets, Et la source élançant son onde cristalline, Du tronc d'un saule vieux ou d'un mur en ruine , Et dont le flot roulant sur le caillou nacré, D'iris, de nénuphar voit son cours diapré; Et nuis le rossignol chantant dans l'aubépine, Qui sous de blanches fleurs dérobe son épine, Et dont l'odeur suave et pourtant sans crédit Réjouit doucement l'odorat et l'esprit : Car il est un langage aux muettes paroles Qui dans chaque parfum a placé des symboles. C'était un beau moulin que nous avions rêvé , Qu'on entend bien avant de s'y voir arrivé : Une meunière fraîche, à la joue arrondie, Et des enfans pareils au fruit de Normandie ; Et le maître meunier avec ses compagnons Olantle traversier, ou menant les bignons «; Et jetant sur le bord brochet, goujon, anguille
1 Outils de pêche.
LE MOULIN DE GÉNÈSE. 181 Qui jusques en tronçon dans la poêle frétille; Et les petits poulets et les petits canards Avec leur marcher lourd et leurs cris nazillards; Et le coq-d'inde et l'oie à l'appétit vorace , Vers l'écluse à plein bord menant sa jeune race , Ou venant furieuse au mendiant suspect Tourmenter les haillons des ailes et du bec; Et le coq frappant l'air de son hardi ramage; Et le paon étalant son soleil de plumage; Et les bêlans troupeaux, le sifflet du pasteur Qui dirige leur marche et presse leur lenteur, Quand le soleil du soir, dorant leur blanche laine, Leur dit que pour l'étable il faut quitter la plaine; Et le chien aux longs poils, au collier hérissé, Que le loup le plus fort n'a jamais terrassé ; Bref, ce qui constitue une ferme opulente. Mais comme le réel détrompa notre attente ! Nous nous imaginions dans notre esprit subtil Qu'un mois d'avril toujours ressemble au mois d'avril; Et nous allions tous deux en parfaite ignorance
iG
182 LE MOULIN DE GÉISÈSE
Si le bien de la terre était dans la souffrance.
Voilà qu'un paysan portant un sae de peau,
Que tu connus et qui nous ôta le chapeau ,
Nous dit : Nous aurions bien besoin d'un peu de pluie;
Mais on est si méchant que le ciel nous oublie.
À quelques pas de là , nous vîmes trois serpens ,
Dans un fossé tari , qui s'en allaient rampans.
La campagne était jaune, exténuée, avide,
Comme un enfant qui presse une mamelle vide;
Un vent sec et brûlant, dévoilant un ciel bleu,
Soulevait du chemin une poussière en feu ,
Les arbres ne montraient que quelques feuilles rares,
Et ne jetaient sur nous que des ombres avares.
Rien du printemps, sinon quelque grillon au loin
Qui chantait isolé dans un maigre sainfoin.
Nous marchions suffoqués de chaleur, et le Yistre
S'offrit à mes regards sous un aspect sinistre.
Ou aurait dit le Styx dont le fond découvert
Eût été desséché par les feux de l'enfer.
Là, trois pauvres canuts barbotant en famille
LE MOULIN DE GENÈSE
Cherchaient dans des bas-fonds une fangeuse anguil Enfin à nos regards vient s'offrir ce moulin, Véritable séjour de quelque esprit malin , Demeure désolée à faire saigner l'aine, Que partout le soleil entourait de sa flamme ; Misérable masure adossée à la tour D'un reste décrépit de féodal séjour.
Deux contreforts ruinés soutenaient sa faiblesse, Gomme un bâton pliant aux mains delà vieillesse. Chaque pierre à la main eût cédé sans effort, Comme la dent qui branle à la tête de mort. Ses portes ne montraient pour toute fermeture Qu'un sapin qui , des ans ayant subi l'injure, Voyait tomber les clous de ses ais aux abois , Et pour toute serrure une cheville en bois. Ses fenêtres au ciel béant et sans vitrage , De la pluie et des vents subissaient même outrage Leurs contrevens pendus à des gonds impuissans Menaçaient de leur poids le crâne des passans. Sur le haut de son toit est une girouette,
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Où, quand l'ombre descend, se pose la chouette ;
Son pivot que cent ans ont peut-être rouillé ,
Est de blancs excrémens bizarrement souillé;
Sa tôle représente en silhouette noire
Le museau d'un dragon où manque une mâchoire ,
Et qu'on entend crier, lorsque le vent le bat ,
Ainsi qu'un vieux démon blessé dans le sabat.
Et si vous regardez près de cette demeure,
Tout, comme elle, s'attriste ettout, commeelle, pleure .
Un puits à roue à sec offre son appareil
Au contact disloquant des rayons du soleil.
Là sont trois grands mûriers morts, et dont la structure
Ressemble au possédé qui subit sa torture.
Un âne est à l'attache à leurs troncs vermoulus ,
Qui sur ses flancs rogneux, amaigris et velus ,
Montre une plaie en sang que fouette sa queue ,
Afin d'en écarter la mouche verte et bleue.
Puis, une bergerie au couvert enfoncé :
Comme un funèbre sol s'affaisse crevassé
Sur le cercueil pourri , le cintre de sa porte
LE MOULIN DE GÉNÈSË. m
Plie aussi sous le pan de bâtisse qu'il porte.
La racine du lierre, en plongeant dans ses murs,
Les lézarda jadis et depuis les rend sûrs :
En proie aux coups du sort, comme on voit Famé humaine
Déchirée et bientôt plus forte de sa peine.
Là, se cacha jadis un homme comme il faut,
Qui sortit pour porter sa tête à Téchafaud ,
Lorsque la liberté changée en Euménide
Fit passer sur la France un nuage livide,
Qui sans cesse jetant des ombres de son flanc ,
Des sentences de mort et des éclairs de sang,
Faisait dire aux tyrans justifiés par elle :
Voilà la liberté que vous faisiez si belle !
Mais le dîner se sert et Ton en donne avis. Nous montons les degrés d'un escalier à vis; Et, là-haut, nous trouvons dix à douze personnes Qui furent envers nous cordiales et bonnes. On s'assied : le banquet, ainsi que ceux du Nord Où Ton buvait jadis la bierre autour du mort,
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Était triste et muet; mais à chaque convive, On propose un refrain pour que la joie arrive. L'un d'eux, à l'œil tourné, tira de ses poumons Ces accens dont Bertram évoque les démons Et les morts réprouvés endormis dans la terre Que closent les arceaux du sombre monastère, La nuit, lorsque la lune aux blanchâtres reflets Rougit à la lueur de mille feux follets.
Mais voilà cependant que le jour se dépêche Et que la nuit descend silencieuse et fraîche , Que réciproquement on se touche la main , Et que nous, retournant par le môme chemin, D'une branche coupée aux saules du rivage Nous nous improvisons un bâton de voyage. Nous marchons, et déjà du plus prochain faubourg La sombre dentelure aux derniers feux du jour Apparaît; le champ fuit, la ville se réveille... Mille bruits, mille aspects frappent l'œil et l'oreille Les hommes de l'octroi se présentent d'abord,
LE MOULIN DE GENÈSE
Gomme Tonde fait voir l'écume sur son bord. Le parallèle éclat des lignes des lanternes, La retraite qui bat et s'avance aux casernes; Des forgerons autour d'un foyer dévorant , Dont la face en sueur s'éclaire à la Rembrandt ; L'orgue sous la croisée aux guirlandes soyeuses Qui mêle un son plaintif à des notes joyeuses; Le sordide atelier où les pauvres canuts , Ereintés de travail, ne sont point parvenus A gagner le pain noir de leur triste famille; Et les chevaux du riche où la dorure brille , Qui ferme strictement les stores de son char, Pour qu'un pauvre n'ait point à salir son regard Le somptueux kiosque aux mille luminaires , Aux sons retentissans des harpes mercenaires , Où le monde élégant sur le velours assis, Savoure les nectars par la glace durcis ; Le vauxhall tournoyant à la folle harmonie , Et l'hospice qui tinte une obscure agonie Pour celui qui demain inhumé sans cercueil
m LË MOULIN DE GENÈSE
N'aura qu'un fossoyeur pour escorter son deuil t Amalgame odieux , dont notre cœur se serre , De peines , de plaisir, de luxe, de misère !
Mais peut-être un peu trop j'ai chargé mes couleurs f
Soit qu'aujourd'hui la muse amante des douleurs
Aime à faire souffrir de ce qui souffre en elle
Tous les objets offerts à sa sombre prunelle >
Soit qu'une triste fée avant notre départ
Ait de sa pâle main fasciné mon regard ,
Ou qu'ennos jours maudits, où tout chancelle et tombe,
L'esprit soit revêtu des teintes de la tombe;
Que, la confusion et la mort et l'enfer
En atomes sans fin se divisant dans l'air
Et ne respirant plus que des vapeurs funèbres,
L'ame ait l'instinct du sombre et l'amour des ténèbres i
Quoi qu'il en soit, depuis, en rêvant à ce soir,
A ce qu'il eut pour moi d'accablant et de noir,
Je me suis dit que l'homme, allant dans l'existence,
Voyait toujours déehoir sa joyeuse espérance ,
LE MOULIN DE GENÈSE
Que tout départ est gai , mais sombre le retour, Qu'après tout chaque jour ressemblait à ce jour, Qu'ici Famé jamais ne sera satisfaite Quels que soient la durée et l'éclat de la fête , Que Ton erre toujours de l'espoir à l'ennui, Jusques à ce que Dieu nous ramène vers lui»