‹ Poésies (volume 4)Chapitre 30 sur 49 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

A M. CHARLES NODIER

PAR 28 DEGRÉS DE CHALEUR, — Août 1835. —

% ilt. Cijarlcô Uoïuer.

O toi, qui, sans toucher la main à Belzébut, Au monde des esprits fais payer le tribut, Heureux Merlin î qui vois, sous tes cercles magiques, Eclore d'autres fleurs dans les champs poétiques,

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Ta baguette se lève, et, prompt comme l'éclair, Le lutin gourmandé crie et passe dans l'air; Le sylphe, éblouissant d'iris et de topaze, Fait ouïr le doux bruit de ses ailes de gaze, Et flotte dans l'éther comme la bulle d'eau Que détache l'enfant du bout du chalumeau ; Charme et rêve des yeux, haleine, météore Qu'un rayon de soleil illumine et dévore; Que ne puis-je, ô Nodier! monté sur ton griffon, Voir du ciel avec toi les abîmes sans fond , Et descendre à mon gré sur ce pic solitaire, Eternel casse-cou des enfans de la terre, Où, dans un château fort aux murs de diamans, La gloire s'abandonne à nos embrassemensî Mais comme un voyageur, au front des pyramides, Grave parfois le nom de ses amis timides, Ta généreuse main au roc voisin des cieux Daigna mêler mon nom à des noms glorieux. De mon silence ingrat calmant l'inquiétude, Je viens t'en témoigner enfin ma gratitude,

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Mais la saison pour moi semble avoir desséché La source aux flots divins d'où l'art est épanché : Tourmentant de mes nuits la stérile insomnie, Je n'ai pu rencontrer que la pâle harmonie Du vers lâche et coulé dans le moule vieilli , Dont le classique A.... était enorgueilli.

Oh ! que les longs étés sont monotones, tristes ! Et que leur ennui pèse à l'ame des artistes! Le démon poétique est en vain évoqué, Quand, doublant la chaleur dont on est suffoqué, De son haleine flasque effleurant le visage, Le vent d'Alger sur nous n'apporte aucun nuage; Quand le chien essoufflé cherche le corridor, Et sur son pavé froid tombe, s'alonge, et dort ; Quand de nos boulevards le ciel chauffant la dalle Sur leurs ormeaux poudreux fait crier la cigale, Qui semble accompagner de son chant ennuyeux Les flammes du soleil qui dansent à nos yeux! Luise et tonne bientôt la vapeur salutaire

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De Forage qui doit désaltérer la terre, De liquides saphirs affaisser les rameaux, Et faire secouer les ailes des oiseaux; Reverdir les festons des touffes de liane Qui pendent aux arceaux du temple de Diane ; Changer le cirque aride en un riant jardin, Et, vers l'herbe poussant aux fentes du gradin, Du concierge commis à l'immense ruine Ramener le bélier à la cloche argentine , Qui, frappant l'air plus frais de son doux bêlement, Réveille seul l'écho du vaste monument, Théâtre ensanglanté des voluptés de Rome, Où l'homme s'égorgeait pour le plaisir de l'homme, Où s'amassaient les flots de ce peuple géant, Pareils dans leur murmure à ceux de l'Océan ! Alors l'image forte et l'image naïve Aux intimes labeurs rendent mon ame active ; Tantôt c'est le matin sous un nuage noir Qui semble nous couvrir des mystères du soir; Et tantôt c'est le soir dont les clartés soudaines

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Simulent le matin et blanchissent nos plaines; Car après tant de jours d'un soleil ennuyeux, Les teintes d'un orage émerveillent les yeux.

Mais, du ciel embrasé d'ardentes étincelles, Ma muse haletante, en déployant ses ailes, Tombe comme Toi seau que le plomb a blessé ; Ou comme un cerf- volant dont le fil s'est cassé; Et tristement réduite aux terrestres demeures, Odalisque oubliée, elle passe ses heures Attendant que, porté sur la fraîcheur du soir, L'esprit harmonieux lui jette le mouchoir. Et, pour lui rendre encor l'image plus flatteuse, Elle est comme la nef à la foi courageuse, Qui, partant de nos bords, au bruit de son canon , Pour conquérir un monde et lui donner son nom , Au point le plus brûlant de la mer Pacifique, Sent arrêter soudain son élan héroïque, Voit le long de ses mâts tomber ses pavillons, L'atmosphère sans souffle et la mer sans sillons;

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Et, dormant tristement sur ses eaux assoupies, Ainsi qu'un poisson mort sur des ondes croupies Impatiente, attend que le vent revenu La pousse, s'il se peut, au rivage inconnu. Oh! si bientôt, plus frais, le réveil du zéphyre, Arrondissant ma voile, ébranle mon navire, Creuse de l'océan l'immobile miroir, Et ravive en mon ame un poétique espoir; Si je puis saluer quelque île fortunée, Si l'on voit de ses fleurs ma poupe couronné^ De retour dans le port, d'un doigt reconnaissait , Je les détacherai pour t'en faire présent.

Ces Bttu* Bottez.

En vain de ma lugubre voie

Tu voudrais me faire sortir ;

Tu veux que je chante la joie , Que mes vers désormais aient l'éclat du plaisir; Des larmes malgré moi mouilleraient mon sourire ^

Et d'involontaires douleurs S'échapperaient des cordes de ma lyre S

Mon génie est né de mes pleurs.

Vois-tu l'arbre mélancolique

Pencher sur l'ivresse bachique

La tristesse de ses rameaux ;

Le pampre aux bords d'une eau dormante

Unir sa tige caressante

A l'obélisque des tombeaux ?

Un génie à l'aile dorée Toujours sur ta tête adorée Suspendit ses festons de fleurs :

On dit qu'il berçait ton enfance 9 Et que le jour de ta naissance Fut sans maternelles douleurs.

De tes parfums jaunes encore , Jamais un souffle qui dévore N'a fait exhaler des soupirs ; Toutes tes aurores sont belles , Toutes tes amitiés fidèles; Les destins sont dans tes désirs.

LES DEUX POÈTES Aimable enfant de l'harmonie , Tu vois des ailes au génie Et tu n'en vois pas è l'amour ; Et ton avenir se présente, Ainsi qu'une fête brillante Où tu dois assister un jour.

Laisse de ton joyeux navire, Laisse le souffle du zéphyre Arrondir la voile d'azur; La Sylphide voluptueuse Suivre ta course harmonieuse Sur les eaux du lac calme et pur.

Dis-nous, ami, dis-nous la joie, La grâce qu'une Hébé déploie Dans la fraîcheur de son matin , Epanchant de l'urne dorée L'ivresse en cascade empourprée Aux Anacréons d'un festin;

Ou les colombes de Cythère , S'élançant du bois solitaire, Et parcourant l'azur des cieux, Brillantes sibylles des belles, Ne semant sous leurs blanches ailes Que des présages amoureux.

Mais, sans appui dans ma détresse , Moi que le dieu qui te caresse A mis au rang de ses martyrs, C'est l'infortune qui m'enflamme; Ma lyre est l'écho de mon ame, Et ses accens sont des soupirs.

Dans le sombre ennui qui m'oppresse , J'ai trouvé les chants d'allégresse Moins doux que les hymnes de deuil ; Et dans leur rigueur infinie Mes maux, revêtus d'harmonie, Sont presque doux à mon orgueil.

J'aime ces décombres antiques ,

Où des fantômes héroïques ,

La nuit, errent silencieux ,

Où le passé se fait entendre

De ces tombeaux veufs de leur cendr

De ces temples veufs de leurs dieux.

Il me faut des cieux noirs d'orages , Des flots troublés et sans rivages , Un esquif haï par le sort, Et dont la poupe mutilée, Toujours d'un long crêpe voilée , Vogue sans cesse vers la mort.

Ah ! s'il est vrai que le poète , Souvent dans sa terreur secrète , Lorsque tout voit le ciel serein , Sous l'horizon courbant sa vue , Sait la catastrophe imprévue Qui voilera le lendemain ,

Je le sens et n'ose le croire, Si le fantôme de la gloire M'invite un jour à son autel , C'est des foudres de la tempête Qu'elle allumera sur ma tête Le rayon qui rend immortel.

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