‹ Poésies (volume 4)Chapitre 31 sur 49 · LA SOMNAMBULE · texte numérisé non relu

LA SOMNAMBULE

De son sein l'albâtre mouvant Monte et descend , pareil à la vague marine ; La harpe est entre ses genoux :

On dit que sa voix est divine ; Elle va chanter : taisons-nous.

« O nuit ! épanche ta rosée :

Mon front se courbe de langueur; Je suis semblable à cette fleur Que dans un jour brûlant on n'a pas arrosée.

« Soulageons-nous des contraintes du jour; Que mon cœur enfin se révèle; Zéphyr, que le bruit de ton aile Soit un frémissement d'amour!

« Dis-moi ce qu'un amant à celle qu'il adore Peut dire de plus deux, de plus délicieux. Etreins-moi mollement : je soupire; tu peux Calmer le mal qui me dévore.

LA SOMNAMBULE, Ma bouche s'ouvre à ton souffle charmant ; Je te livre ma chevelure , Les tissus de mon vêtement , Le nœud qui retient ma ceinture, Je te livre »

L'aveu demeure inachevé.

La nocturne beauté ne dit plus autre chose. Sur l'instrument muet sa tête se repose; De mouvemens plus prompts son sein est soulevé L'on entend s'agiter ses deux lèvres de rose : Mais on n'a pu savoir ce qu'elle avait rêvé .

Ce filtre.

Ma vie était semblable au lac tranquille et pur Qui reflète du jour le nuage et l'azur,

Les astres dont la nuit scintille :

Et je ne sais sur moi quelle haleine a soufflé; Mais dans ses profondeurs tout mon être est troublé»

Rends-moi mon ame, jeune fille î

Ma lèvre souriait des larmes des amours ,

Je marchais le front haut, comme Ton a toujours

Marché dans ma pauvre famille ; Et maintenant mon œil est humide et rêveur, Ma tête tristement se penche sur mon cœur.

Rends-moi mon ame, jeune fille î

Lorsque dans nos jardins tu t'assieds sur un banc , Soudain je te devine au bout de ton ruban

Qui flotte à travers la charmille; Et mes amis alors me disent : Étourdi , Tu ne réponds jamais à ce que Ton te dit .

Rends-moi mon ame, jeune fille î

C'est qu'alors mon esprit voltige autour de toi, Que je voudrais en vain le rappeler à moi :

Il baise ta bouche gentille, Se joue avec la brise entre tes beaux cheveux, Et s'enivre et s'oublie aux rayons de tes yeux.

Rends-moi mon ame , jeune fille !

Astre consolateur de mes sombres ennuis, Ton image charmante illumine mes nuits

Du doux éclat dont elle brille;

Mais le réveil me voit triste et dépossédé, Pleurer comme un enfant sur mon lit accoudé.

Rends-moi mon ame, jeune fille !

Car quelle bouche d'or raconterait mon rêve ,

Quand le nuage ami dans les airs nous enlève ;

Quand mollement couché sur ce lit de vapeurs ,

Que nuancent du jour les mobiles couleurs,

Ton corps que voile à peine une légère gaze,

Se révèle à mes yeux et me tient en extase ?

Possesseur étonné de si rares trésors ,

Mon bonheur se soupçonne , et je me dis alors :

« De la réalité c'est bien là le domaine;

« Ce n'est pas , cette fois une apparence vaine

« Qui remplit mon sommeil d'un prestige charmant.

Mon songe a je ne sais quel vague sentiment

De son illusion ; je crains en ma pensée

Que , rompant le fil d'or où mon ame est bercée ,

Le désolant réveil , venant à me saisir,

Ne me fasse tomber du ciel de mon désir,

Et que ton doux fantôme à mes yeux se dérobe,

Gomme un sylphe léger aux approches de l'aube

Jpromwaîre sur Jttet\

Voilà que l'onde amère a calmé son transport :

Détachons la nacelle et voguons loin du port ,

0 mon ange ! à nous deux , nous pouvons nous suffire

Page 1