‹ Poésies (volume 4)Chapitre 39 sur 49 · À LÀ · texte numérisé non relu

À LÀ

La lame tortueuse en son vaste repli

Semble à moitié déjà l'avoir enseveli;

Mais bientôt l'exhumant de sa fosse écumante ,

Et le faisant encor dominer la tourmente ,

Elle laisse tomber et brise sur l'écueil

Celui que tu portais naguère avec orgueil ,

Dont les ailes aux vents et les flancs dans les ondes

Dévoraient la distance et rapprochaient les mondes :

L'abîme qui se creuse en immenses labours

Disperse ses débris. Ainsi de ses faubourgs,

A la voix d'un tribun la foule déloyale

Sort et vient assailir la demeure royale,

Déborde dans les cours, inonde les jardins,

Du trône fracassé submerge les gradins,

Et retourne en faisant flotter sur ses épaules

Du suprême pouvoir les malheureux symboles :

Des lambeaux de velours, des diadèmes d'or,

Que, prosterné, la veille on adorait encor.

L'ESPRIT ET LES SENS, — Septembre 1852, -

Ces terribles combats des sens et de l'esprit, Où, tour à tour vainqueur, chacun d'eux dépérit, Mon Dieu î jusques à quand dureront-ils encore ? Pourquoi ne pas hâter notre dernière aurore ? Si l'homme, alors , reprend toute son unité, Et dans ta volonté trouve sa volonté,

-2<jû L'ESPRIT ET LES SEXS.

Cette paix qu'ici-bas rien rie pouvait lui rendre, Objet de cet ennui qu'il ne pouvait comprendre, Qui faisait que son front séchait toutes les fleurs, Et que sa joie aussi s'exprimait par des pleurs î Vienne, vienne bientôt le jour, l'instant prospère Où de Famé et du corps le divorce s'opère ! Car la vie est la mer où le flot bat le flot ; C'est un char enrayé d'un bois de javelot, Attelé par devant , attelé par derrière, Et qui doit cependant parcourir la carrière ! C'est le plaisir toujours compagnon du remord , C'est un homme vivant qu'on lie avec un mort , Et qui doivent ainsi vivre et pourrir ensemble , Jusques à ce qu'usant le nœud qui les rassemble , Et retournant tous deux à leur propre élément , Rentrent l'un dans la vie et l'autre au monument. Et tu nous vois pourtant pleurer sur quelques heures Qu'il nous reste à passer en ces tristes demeures, Tant notre esprit esclave en son obscurité Ressemble au vieux captif qu'on met en liberté.

A force d'habiter l'onde fétide et noire,

Des splendeurs du soleil il n'a plus la mémoire ;

Sa prison exiguë est un monde à ses yeux,

Dont il pouvait toucher l'horizon et les cieux ;

Il ne peut concevoir que des mains inhumaines

Le fassent tant souffrir pour dériver ses chaînes ;

Il craint d'abandonner sa couche de sapin ;

Il emporte avec lui le reste de son pain ;

De stupides regrets humectent sa paupière ,

Jusques à ce qu'enfin, l'inondant de lumière,

Le ciel à son regard déroule son azur,

Et fasse en sa poitrine entrer un air plus pur.

Alors il baise avec d'ineffables délices

La main qui vient de mettre un terme à ses supplices.

Sa lèvre est tout éloge, et son cœur tout amour

Pour le mortel qui vient de l'enfanter au jour.

Ah ! quand je sonderai , dans l'ombre et le silence,

Des routes de la mort la profondeur immense ,

Et que j'en reviendrai pâle et défiguré ,

Ainsi que le coursier de terreur effaré,

*2di L'ESPRIT ET LES SENS.

Qui , le crin hérissé , se retire en arrière, Dans le fatal chemin qu'a battu la sorcière, Où l'énorme serpent aux verdàtres replis, Pour surprendre sa proie, attend sous le taillis; Fais passer devant moi quelque céleste flamme, Oui des rêves mondains désenchante mon ame, Et par un saint dégoût des choses d'ici-bas , La fasse relever alors que je l'abas : Ainsi que l'alouette aux premiers feux de l'aube, A sa couche terrestre en chantant se dérobe.

Mais peut-être, ô mon Dieu! ton sévère secours Nous accorde des jours pour expier des jours, Et nous fait exister pour conquérir la vie, Qui jamais aux douleurs ne doit être asservie , Mais daigne cependant n'infliger qu'aux plus forts Cette épreuve au-dessus de mes faibles efforts; De peur qu'en prolongeant ma lutte expiatoire , Je ne sente expirer l'espoir de la victoire; Semblable au matelot sur les gouffres mouvans,

Qui laisse son navire aller à tous les vents ;

A l'esclave accablé d'une longue carrière

Qui , sur le grand chemin dont il boit la poussière ;

Laisse là le fardeau dont il est harassé,

Et dort, indifférent, sur l'herbe d'un fossé,

Qu'au retour au logis , que son repos diffère ,

Un maître impatient l'immole à sa colère.

Ah î quand je flotterai de l'esprit à la chair,

Que le premier l'emporte et me soit le plus cher !

Car c'est bien vainement que l'homme délibère

De fuir sans ton secours le mal qui nous obère.

Mon Dieu que j'en triomphe en toute occasion ,

Crainte que , me livrant à la dérision ,

Si ma leçon n'était de l'exemple suivie ,

Le méchant ne se dise : Il vit de notre vie,

Et dans tous ses discours il vient effrontément

Nous vanter son amour pour la sagesse : il ment !

Et tu sais cependant si mon ame est sincère

A désirer ton règne au ciel et sur la terre ;

Si mon œil , ébloui d'une vaine clarté ,

Renia des autels la sainte obscurité ; Si le blasphème altier m'imposant son délire Put jamais arracher un seul son de ma lyre; Si les profanateurs, dans leurs jours triomphant -, M'ont jamais fait rougir d'être un de tes enfans, Tu sais quelle tristesse en secret me consume , Tristesse dont toi seul peux savoir l'amertume, Chaque fois que le siècle a, d'un ton solennel,. Prophétisé la fin de ton règne éternel ; Quand sa science impie, étendant son ravage, De tes livres sacrés efface quelque page; Et quand dans mon esprit passe le doute impur. Gomme un nuage noir sur un beau ciel d'azur ; Si je n'apporte pas dans son ombre grossière Du flambeau de la foi l'éclatante lumière; Si je ne brise pas ma superbe raison, Gomme le vase impur qu'a souillé le poison ! J'ai tout mis à tes pieds, Seigneur, et ta justice Donnera quelque chose à ce grand sacrifice

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