AIGU ES -MORTES
- Septembre 1830* -
21 la mer.
L'esprit de poésie, ô mer! te rend hommage, Quand la lune en ton sein réfléchit son image , Et sourit de s'y voir, comme un enfant charmé Qui se mire au pavois d'un géant désarmé ; Quand cet astre revêt d'une teinte argentine Le triangle renflé de la voile latine, Qui file au loin, semblable à l'aile d'un oiseau Dont le reste du corps serait caché dans l'eau; Quand pour s'harmoniser aux soupirs de tes vagues,
Il survient de ces bruits inattendus et vagues ; Quand le vent pousse au bord les lointaines rumeurs Qu'il dérobe en passant à la voix des rameurs , Alors que, recourbés et relevés ensemble, A la lueur du soir qui s'enfuit et qui tremble , Sur ton miroir mouvant , pour charmer leur ennui , Ils livrent leurs chansons aux brises de la nuit;: Lorsque sans murmurer s'abaissant au rivage , Le flot humilié reconnaît son servage , Et semble se traîner sur ton sable riant, Comme un esclave aux pieds d'un roi de l'Orient; Quand d'un profond sommeil dort ton onde aplatie, Ainsi qu'un peuple heureux, en sa douce apathie, Qui ne s'expose point à de grands désarrois, Et laisse prolonger le règne de ses rois.
Mais surtout quand le vent du midi sur la plage D'un sinistre frisson agitant le feuillage,
Fait hâter le retour du pêcheur dans le port , Et chercher aux oiseaux les retraites du bord ; Lorsque de l'horizon des nuages livides , Que sillonne l'éclair de ses lueurs rapides, Montent, et dans les airs pendent en noirs lambeaux , Ou traversent le ciel comme de grands corbeaux; Quand de la foudre au loin le murmure sublime, Et des eaux et des cieux émeut le double abîme; Quand tout bruit, tout aspect, indiquent l'ouragan, Que chacun de tes flots devient plus arrogant, Et d'instant en instant augmente son écume, Gomme un ardent coursier dont le courroux s'allume , Impatient d'offrir son poitrail effaré Aux dards étincelans du bataillon carré. Lorsque sur tous les points la tempête est maîtresse , Qu'un vaisseau tire au loin le canon de détresse, Les mâts, comme un roseau, sont penchés par les vents, La voilure n'est plus que des lambeaux mouvans, Sa carène s'épuise en efforts inutiles; Gomme Laocoon sous les nœuds des reptiles,