‹ PoésiesChapitre 19 sur 75 · L'AUMONE · texte numérisé non relu

L'AUMONE

Pénétrez aux réduits de ces tristes familles , Voyez : le haillon manque à la pudeur des filles ! Voyez le désespoir qui sait tout terrasser , L'enfant dont les besoins ont dévoré les charmes , Qui demande du pain , et dont la mère en larmeâ Ne peut, hélas ! que Tembrasser I

Seigneur, notre misère est-elle assez profonde!.... Que ma faible parole , en charité féconde ,

Rende tous les cœurs généreux I Faites pleuvoir Taumône aux accents de ma lyre ! La vanité n*a point commandé mon délire ,

J'ai chanté nour les mallieur«n x .

iUX POETES CHRËTIEJUIS.

il 00 A9 SBéim^maa a>m jDmamJi'Bmâai*

— FéYrier 1854.-

Amis, n'en doutons point, la muse est prophétess^l . Ils savent maintenant pourquoi cette tristesse Exhalée en des jours qu'ils croyadent pleins d'espoir. Une fée autrefois, au sommet des tourelles, Venait se lamenter par les nuits les plus beUes Et lorsque la liesse était dans le manoir.

Chacun se demandait le sujet de sa plainte... Mais bientôt du baron la race fut éteinte :

Emmenant ses trois fils aux guerres du saint lieu , Avant d'être vainqueurs de la tombe sacrée.

Surpris des Sarrasins, leur tête fut livrée Au sabre recourbé de ces maudits de Dieu.

El le château devint désert et solitaire ; Et quand Tautomne froid eut attristé la terre Et prolongea des nuits la ténébreuse horreur, Parles vitraux brisés introduits dans les salles, Les quatre vents rompaient des lances infernales Comme dans un champ clos ouvert à leur fureur.

Et la vieille légende, hélas ! c'est notre histoire. Vous eûtes beau gémir, nul pe voulait vous croire ; Mais voilà que l'Esprit a fui notre air mortel, Que son temple est frappé d'un funeste veuvage, Et que les factions, écumantes de rage.

Pour y placer leur chef s'y disputent l'autel I

Et la raison publique est semblable à la pierre Que les chars en passant divisent en poussière, Qui retombe et blanchit les arbres du chemin , Obscurcit les regards du cavalier rapide.

Et redouble la soif dans le gosier aride Du piéton qui se tratne un bâton à la main.

Et Ton n'aperçoit plus qu'immense solitude Dans les champs du mystère ou de la certitude. le sable a rembruni l'espace le plus vert , Et la matière seule en ces plaines fatales I)omine, comme on voit ces tombes colossales, Ou ces sphinx de granit assis dans le désert.

Et les rois ont perdu le droit à la puissance. Et les peuples celui de leur indépendance.

Quand par eux des tyrans les sceptres sont romp L'anarchie aussitôt ouvre son gouffre horrible , Et la liberté n'a que le choix inflexible D'une soif dévorante ou des flots corrom]j)u$.

Et chacun consterné demande , en sa tristesse , Si l'ombre peut encor devenir plus épaisse , Si jamais telle orgie égara les esprits , Si la confusion peut être plus complète , Si jamais le chaos, dans le vin d'une fête, Vit le sol plus jonbhé de coùpesr en débris.

Mais vous ave^ jeté le cri de Tespérance. . . Trinité du néant, ombre, vide, silence.

Évanouissez-vous !

L'Esprit doit revenir, ordonnant la matière , Du chaos ténébreux retirer la lumière Qui doit étinceler pour le salut de tous.

Au son de vos lyres suprêmes.

L'édifice des temps futurs Verra les pierres d'elles-mêmes Se ranger pour former ses murs.

AUX POETES CHRÉTIBIS. «^

Avides de saintes paroles ,

Les cœurs recevront trois symboles :

Foi par qui tout est transporté.

Espérance qui fortifie ,

Charité qui réconcilie

La richesse et la pauvreté.

-ar du Christ seule encor la parole féconde >u fond de son tombeau peut ranimer le monde

Mort par ui) oubli de la foi.

seule elle peut, au bord du réduit funéraire, [)ire au cadavre infect : « Écarte ton suaire ! « Au nom du Dieu vivant , Lazare , lève-toi î »

Déjà vieille et toute cassée , Courtisane mise au rebut , Qui, dans son fauteuil affaissée, Radote tout ce qu'elle fut, L'incrédulité décrépite En elle-même se dépite De voir ses amants dans l'ennui.

Plus d'un lui lance l'anathème Et vient, ainsi que Nicodème, Trouver Jésus pendant la nuit.

Que plus rapidement le temps se précipite , Pour (jue les jours divins nous arrivent plus vite !

Car, hélas ! le monde est pareil A ces champs entr'ouverts de crevasses avides Qui demandent Tondée et des souffles humides A travers leurs rameaux brûlés par le soleil.

Alors le peuple débonnaire . Bénira la main du pouvoir ; n ne verra plus sa misère Gomme un raisin sous le pressoir ; Et^ dans lajustice reteinte , La pourpre redeviendra sainte ; Ce diadème des douleurs Qui sous ses épines fatales Fait saigner les tôtes royales Ne sera qu*un bandeau de fleuîs.

Alors la croix verra sous son ombre bénie Mourir toute révolte et toute tyrannie ;

Cet arbrie , abri des nations , Où le vieil univers vint suspendre sa chaîne» Sera j astifié par la science humaine , Ainsi que le soleil par ses propres rayons.

Mais avant que i aube se montre Et que le nouvel astre ait lui ,

AUX POETES. GHRiTIERS. '

Plus d*uiie sanglante rencontre Peut épouvanter notre nuit.

y os chants, du Saûl populaire Viendront apaiser la colère S'il se déchirait de sa main. Le triomphe qui le contente , Le soir, en rentrant dans sa tente , Le fait gémir le lendemain .

ia milieu des partis approchez-vous et dites Combien Famour est grand et les haines petites ; ' Que le remède est bien plus haut ; Que Dieu seul peut guérir le mal qui nous accable ; Que la vengeance n'est qu'une chaîne implacable Où Panneau qu'on ajoute appelle un autre anneau^

Ualheur à la lyre avilie

Qui flatte un peuple dans sa nuit ,

Qui chanteà table, et qui s'oublie

Jusqu'à s'enivrer avec lui I

De déshonneur elle est frappée ,

Ainsi que cette indigne épée

Qui, répudiant la valeur.

Au milieu de la grande place »

Pour amuser la popukce ,

Tourne entre les mains du jongleur.

66 AUX POETES GHVIÉTIBNS.

Mais bénédiction à tout chantre sévère Qui préfère à son front Tépine du Calvaire

Au cercle d'un laurier honteux.

Qui, parlant de sagesse à tout sanglant délire , Au jour du grand réveil comme Job pourra dire : « Je fus rœil de Taveugle et le pied du boiteux I »

Dans un galetas solitaire

La mort pourra fermer ses yeux ;

Hais ses chants, rompus sur la terre ,

Iront se renouer aux cieux.

Quittant cette triste vallée ,

Son âme sera consolée :

Son parfum n'y fut répandu ,

Gomme ceux de la pénitente

A la chevelure pendante,

Que sur les pieds de la vertu.

Pour prix de cette paix saintement célébrée, Si des hommes encor la haine enténébrée

Vous faisait subir son courroux ; voilés du crêpe noir que porte la victime , Si Dieu vous destinait à combler un abîme , Dans le gouffre en tombant criez-leur : a Aimez-vous!

Mourant , demandez encor grâce Pour les erreurs de vos bourreaux ;

AUX POETÏBS CHRETIENS. 67

Dieu sait combien est efficace Le pardon qui sort des tombeaux I Que de vos luths, dans le veuvage, Le vent,sur votre sarcophage, N'arrache pas même un soupir ; El si quelque son s'en envole , Qu'il soit une douce, parole Pour ceux qui vous feraient mourir.

Ohl mes frères, pourquoi notre pieuse attente 8e revêt-elle encor d'une teinte de deuil?

Pourquoi, comme le chant que le prêtre lamente lorsqu'en chasuble noire il escorte un cercueil , il'hymne de l'espoir mêlons-nous l'épouvante? Pourquoi l'esprit distrait effleure-t-il l'écueil, Ainsi que cet oiseau qui prédit la tourmente Quand le calme à venir se dévoile à notre œil? C'est que tout n'en doit pas savourer les délices : t^s grandes niissions sont sœurs des sacrifices ; iAmer peut dévorer plusieurs de nos esquifs.

Ivant que d'aborder au fortuné rivage , 1 faut doubler un cap parsemé de rescifs :

)e cruelles tribus y vivent du naufrage ; i^'Adamastor du mal peut soulever l'orage, '^oilà pourquoi nos fronts se sont courbés pensifs... Cependant les zéphyrs de la nouvelle terre

68 AOX POETES CHRÉTIEN .

Apportent jusqu'à nous les parfums de ses fleurs. Encore, encore un jour : de la mer solitaire L'horizon calmera Tangoisse de nos cœurs ; Nos regards , abusés par des plages fictives Que simulaient au loin de flottantes vapeurs , Dans leur réalité contempleront les rives Qu'a promises le Christ à ses navigateurs.

sa» a»iiî3®îS &• ïDïs ansaasîSîiiaOc

•*- Août 48S4. —

Conquérant des esprits , roi de rintelligence , En de divines mains abdique la puissance ; Tu seras bien plus grand en abaissant ton front. ^6 sais rimmensité de ta douleur intime :

n te faut immoler une raison sublime ; Hais, malgré les clameurs de Fange de Tabtme « C'est un céleste hommage et non pas un affront.

Quel que soit Thorizon que ton regard embrasse , I^'autres plus loin encore élargissent l'espace K font tomber soudain tous orgueilleux transports. Bieu seul en même temps voit tous les points du globe

•A A M. L*ABBÉ F. DE LAMEN?f AÏS.

Et qiiél jour est écrit sur les teintes de l'aube , Mais l'homme voit un point, un autre se dérobe, Et notre esprit se trouble à saisir les rapports.

Vainement la science , en son orgueil suprême , Dit que , renouvelant sa force d'elle-même , Notre raison toujours à notre raison luit ; Que du phare du Christ la lumière éclipsée Brille inutilement à la vue offensée :

Comme si cette mer où flotte la pensée Ne pouvait éprouver la tempête et la nuit !

Ton doigt intelligent indiquait une route :

Le Seigneur en a cent , en a mille sans doute. Qui soupçonnait la mer tombant sur Pharaon, Et cette arche, captive aux mains de l'infidèle , Renversant ses vainqueurs et leur dieu devant elle. Et , pour nous démontrer que la vie est en elle. Recouvrant de rameaux la verge d'Aaron?

« Les princes, nous dis-tu , vieillards au teint livid^y Se couvrent vainement de leur pourpre splendide : Leur ulcère commence à pourrir leur manteau ; La dissolution de jour en jour s'opère. Peuples, si vous voulez une ère plus prospère. Ainsi que l'Africain égoilg^e son vieux père , Par pitié dans leur sein enfoncez le couteau !

A H. L*ABBË f. DE LAMEI<INAI5. 71

• lisant rendu du Christ la parole inféconde : Qu'ils tombent, et le ciel descendra sur le monde, Et vous verrez le jour de l'ombre indépendant ! Vos vieillards seulement vous rendront la justice ; Dans les cœurs renaîtra l'esprit de sacrifice. Uonoeur à qui combat pour que ce temps surgisse ! ]> Rêve de Lamennais , mais rêve cependant.

Hélas! les rois n'ont pas seuls trompé notre attente, La populace aussi compte une ère sanglante.

Alors la liberté voila ses yeux de pleurs ; Le tyran en haillons n'en fut que plus farouche. Tout système a passé par la pierre de touche : Jamais le genre humain, se tournant sur sa couche, N'a pu complètement endormir ses douleurs.

Chaque jour qui se perd dans Tablme des âges Ne varie, apr^ totit, que l'aspect des orages, Et ne fait que changer le mode de souffrir.

Toi-môme tu l'as dit , l'exil est sur la terre ; Les cris de l'opprimé ne s'y peuvent pas taire ; L'injustice y possède un sceptre héréditaire Qu'à son poignet de fer nul ne pourra ravir.

^^puis, quelle que soit la, nuit que l'on abhorre, ï^u candélabre éteint Itf mèche fume encore , Et l'esprit saint a dit ^ju'il ne l'éteindrait pas. Ninive a parcouru la moitié de Tabtme :

72 A M. L*ABBÉ F. DE LAHKNNA19.

Le Seigneur Ten retire et pardonne à son crime. Ézéchias, chantant son cantique sublime , Trompe Tavidité du gouffre du trépas.

Je n'attends pas ici le céleste royaume , / J'attends ce demi-jour où peut prétendre rhomm( Je crois que tous ces oà blanchis et parsemés Sur ce désert sans fin que le soleil dévore Sous un souffle vivant se lèveront. J'ignore S'il viendra du couchant , s'il viendra de l'aurore ; Mais je crois fermement qu'ils seront ranimés.

grand homme , pardonne à ce hardi langage !

Sur ton front foudroyé fl'autres jettent l'outrage ; Mais mon cœur a banni tout sentiment amer.

Àh I loin de t'affliger, que ma voix te console ! C'est toi qui la formas , c'est ta propre parole, Un parfum qui retombe au sein de sa corolle , Un modeste ruisseau qui retourne à la mer.

Une angoisse accablante a submergé ton être ; Ta veillée est semblable à celle de ton maître , Quand le calice amer s'offrit devant ses yeux. De l'esprit séducteur la perfide louange...

Les reprochesdivins.... Il te faudrait un açge Afin de t'assister dans ce combat étrange Oui te plonge aux enfers ou te remonte aux cieux

A H. L'ABBÉ F. DE LAMENNAIS. n

Aussi nous sappUrons le Seigneur en silence Que tes joars d'autrefois pèsent dans la balance, Si sous la main du Christ encor tu te cabrais , Pour que sur ses genoux enfin tu te reposes , £t que ses doigts divins sur tes paupières closes. Passent, et, les ouvrant, te fassent voir les choses Qu'il dévoilait jadis à Fange de Cambrai

Page 1