‹ PoésiesChapitre 1 sur 225 · II INTRODUCTION · texte numérisé non relu

II INTRODUCTION

sent pas, bulles de savon taillées dans le cristal de roche et le diamant.

Énumérer dans l'original de semblables qualités, c'est d'avance faire le procès à notre traduction. En effet, dira-t-on, qu'espérez- vous d'une si hasardeuse tentative? Comment oser s'attaquer à des œuvres de marqueterie qui n'existent la plupart du temps que par les détails ou les nuances, choses fragiles s'il en fut, et qui doivent naturellement s'altérer et perdre tout leur charme en passant d'un climat dans un autre? Quelle image froide et décolorée nous apportez-vous de ce printemps ailé, sonore, vaporeux, qui scintille et bourdonne et frémit au soleil d'Allemagne? quel triste et stérile reflet de cette vie généreuse et féconde, si puissante en sa concentration calculée? Ces reproches, au fond, n'auraient rien que de juste, et loin de s'en étonner, l'auteur de cette traduction se les serait adressés à lui-même avant d'entreprendre sa tâche, si toutefois l'on pouvait désigner ainsi une étude commencée à loisir, laissée là, puis reprise, et qui avait pour lui le charme de renouer en quelque sorte des liens d'intimité avec un maître qu'il aime, et vers lequel il se sent toujours un peu porté à revenir. Traduire des poésies détachées, traduire les poésies de Goethe! Mais qui oserait s'aventurer à tenter les hasards d'uneceuvre de cette nature?Personne, à coup sur, cher lecteur. Cependant on a son poète de prédilection, on le relit souvent, on en cause avec, la femme aimée; on note au crayon, çà et là, une pièce, puis l'autre; on les transcrit l'été au retour de la promenade, l'hiver au coin du feu, le soir; et de causerie en causerie, de pièce en pièce, le volume en-

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lier y passe. C'est toujours un peu l'histoire du panier de cerises de madame de Sévigné. Autrefois, daus un temps où Jes travaux de l'intelligence étaient pris au sérieux, une traduction des poésies de Goethe soigneusement élaborée, écrite avec goût, aurait pu compter aux yeux de bien des gens pour un titre littéraire; mais aujourd'hui les temps sont changés. Il ferait beau voir, en effet, un écrivain s'attarder sur une traduction à une époque où les œuvres originales s'improvisent. Remarquez bien que nous ne disons point cela pour nous; à Dieu ne plaise! D'abord, nous commençons par dire que nous ne reconnaissons point à ce travail les grandes qualités de style et de méditation indispensables à l'œuvre dont nous parlons; ensuite, il ne nous arrivera jamais d'attendre d'une étude de cette nature d'autre satisfaction que celle qui vous revient d'un commerce plus régulier, plus libre, avec un génie affectionné. Certes, nous n'avons pas la prétention de croire que nous avons pleinement réussi dans notre œuvre, et nous doutons fort que les Lieds de Goethe eussent jamais inspiré à Beethoven les belles paroles que nous venons de citer, si le chantre de la symphonie en ut mineur n'eût connu les Lieds de Goethe que par notre traduction. Cependant à défaut du rhythme, de la partie musicale et de pure facture, nous avons essayé de donner le sentiment. Et d'ailleurs si les Lieds présentaient des difficultés presque insurmontables, peut-être aurons-nous mieux réussi dans les Ballades et les Elégies romaines, qui , d'un tissu non moins serré, offraient pourtant une plus ample étoffe à la traduction.

FV INTRODUCTION.

Plusieurs passages des Mémoires ont trail a ces petits poëmes, dont ils expliquent, pour ainsi dire, les origines et les corrélations : < La vie bornée (1) que je menais à cette époque (il étudiait à Leipzig) me conduisit naturellement à ne rien demander qu'a moi-même. Sentiments ou réflexions, force m'était de chercher en mon propre sein toute base à donner à mes poésies; et quant à la représentation poétique, une contemplation immédiate de l'objet, de l'événement, me la fournissait sans que je sortisse jamais du cercle de mes sympathies. Je commençai par écrire dans ce sentiment certaines petites poésies en forme de lieds, ou d'un rhythme moins sévère, issues pour la plupart de la réflexion, et qui traitent du passé et affectent une tournure épigrammatique. Tels furent les premiers effets, chez moi, d'une tendance qui depuis ne m'a jamais abandonné, et qui consiste à transformer à l'instant en poème, en image, toute chose qui me réjouit, m'afflige, ou simplement me préoccupe, uniquement pour on avoir le cœur net cl me rendre un compte exact des objets extérieurs. J'ajouterai que jamais semblable don ne lut plus nécessaire, étant porte par ma nature a me jeter sans cesse d'un extrême dans l'autre; et toutes les pièces de cette époque ne sont que les fragments d'une confession, que ce petit livre va essayer de rendre complète. » Et plus loin, page 152 : « Comme il est vrai que le cœur nous touche de plus près que l'ospiil et nous pousse à créer, tandis que celui-ci sait très-bien se venir en aide à lui-même, les eiivon-

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stances où le cœur se trouve en jeu m'ont toujours paru les plus considérables. Je n'avais que faire de m'épuiser à réfléchir sur l'inconstance des inclinations, sur les vicissitudes de l'être, sur tout ce sublime et ce profond, dont les connexions dans notre nature peuvent être envisagées comme les énigmes de la vie humaine; non, je n'avais d'autre vue que de me débarrasser, dans un lied, une épigramme, une rime, de l'affection qui me tenait ; et ces pièces se rapportant à des sentiments qui me sont personnels, ii des circonstances toutes particulières , je doute qu'elles puissent intéresser quelque autre que moimême. » Cette confession préliminaire expliquera suffisamment l'ordonnance du premier livre des poésies de Goethe, où les lieds d'amour abondent en si grande quantité, bien qu'au dire même des Mémoires, la collection soit loin d'être complète. A qui s'en prendre? aux réserves du poète, ou bien aux vents qui dispersent, souvent pour ne jamais les rendre, les feuilles volantes de ces petits livres du cœur?

Le plus grand nombre des Lieds de Goethe s'inspirent de l'amour; ceux-ci plus enjoués, plus doux, plus superficiellement tendres; ceux-là plus intimes, plus empreints de mélancolie allemande et de cette langueur indicible qu'ils appellent Sehnsucht au delà du Rhin. Je citerai dans la première classe : le Compagnon orfèvre, et les pièces intitulées . A Belinde, Lied de mai , Chant alterné pour la danse, En Eté, Printemps anticipé, Trouvé, Saint de fleurs; et dans la seconde : La Prude et la Convertie , La Rose des bois, L'Adieu, La Plainte du pâtre , La Volupté de la douleur , la Consolation dans 1rs larmes, etc, Nous nvons parlé de me-

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