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Nous autres amants nous sommes pieux, nous adorons en silence tous les démons, et cherchons à nous rendre propice chaque dieu et chaque déesse. Et par là nous vous ressemblons, 6 vainqueurs romains ! Vous aviez des temples pour les dieux de tous les peuples de la terre, soit que, roides et noirs, l'Égyptien les eût tirés de l'antique basalte, soit que, doués de grâce et de blancheur, un Grec les eût formés de marbre. Cependant, dieux immortels, ne vous irritez pas de nous voir répandre aux pieds d'une déesse le plus précieux de notre encens. Oui, nous le confessons volontiers, il en est une à laquelle s'adressent de préférence nos prières, notre culte de tous les jours. Éveillés et fervents, nous célébrons sous cape de secrètes fêtes ; le silence convient à tout initié. Avant que nos actions criminelles n'eussent attiré les Furies sur nos pas, nous aimions mieux nous exposer à subir sur le roc la terrible justice de Zeus que de soustraire notre àme à ce culte charmant. La déesse dont je parle s'appelle l'Occasion ; apprenez à la connaître. Souvent elle vous apparaît, et toujours sous une forme différente : on la dirait issue des amours de Protée avec Thétis, dont la race, habile à se déguiser, trompa plus d'un héros. Ainsi désormais la fille trompe l'homme sans expérience, l'homme simple. Dormez-vous, elle vous agace ; veillez-vous à l'attendre, elle file à tired'aile presque sous vos yeux. Volontiers elle ne se donne
qu'à l'homme fort et qui sait la saisir; pour celui-là, elle est docile, enjouée et douce. À moi aussi, un jour, elle m'est apparue, brune jeune fille; ses cheveux noirs ruisselaient sur son front, et tandis que de molles boucles battaient son joli cou, ses cheveux dénoues flottaient à sa nuque, je ne la méconnus pas. Je l'arrêtai dans sa course rapide, et bientôt la charmante, sans plus s'effaroucher, me rendit mes embrassements et mes baisers. 0 ravissement de cette heure ! — Mais silence 1 le temps n'est plus, et vous m'enlacez, longues tresses de Rome.
In saint enthousiasme m'anime sur ce classique sol ; le monde passe, le monde contemporain, me parlent h voi\ haute et m'attirent. Tci je poursuis la pensée, je feuillette ies œuvres des anciens sans que ma main se repose et tant que dure le jour, avec des jouissances nouvelles. La nuit, l'amour m'appelle a d'autres soins; et si je ne suis savant qu'à demi, je suis deux fois heureux. Et ne puis-je pas dire aussi que je m'instruis lorsque j'épie les formes du sein amoureux, lorsque je laisse errer ma main le long des hanches? Alors seulement je comprends le marbre, je pense et compare, je vois d'un œil qui touche, je touche d'une main qui voit. Si la charmante me dérobe quelques heures du jour, elle me donne les beuresde la nuit en dédommagement. On ne s'embrasse pas sans cesse, on cause aussi d'un ton raisonnable ; et si le sommeil la prend, je me couche et me mets à penser. Souvent j'ai rimé dans ses bras; souvent, d'un doigt badin, j'ai compté doucement sur son dos le nombre de l'hexamètre. En son gentil sommeil, elle respire, et, son haleine me pénètre et m'embrase dans le plus profond de mon sein. Cependant Amour alimente la lampe, et rêve au temps qu'il rendait le même service aux triumvirs.
« Peux-tu bien, cruel, m'adresser de semblables reproches ? Les amoureux chez vous parlent-ils avec tant d'amertume et de rudesse? Quand la voix publique m'accuse, je le supporte. Ne suis-je pas un peu coupable? oui, coupable, mais seulement avec toi ! Ces habits sont, pou? la voisine envieuse, des témoignages que la veuve a cesse de pleurer son époux dans l'isolement. N'es-tu pas, sans prévoyance, venu maintes fois au clair de lune, dans un surtout foncé, tes cheveux attachés en rond par derrière? N'as-tu pas, en badinant, choisi pour te déguiser l'habit ecclésiastique? Que ce fût un prélat , j'y consens , mais le prélat, c'était toi. Dans la Rome pontificale, à peine on le croira; mais, je le jure, jamais un prêtre n'a joui de mes embrassements. J'étais pauvre, hélas! et jeune, et bien connue des suborneurs. Faleonieri m'a souvent lorgnée dans les yeux, et un entremetteur d'Albani, par toutes sortes d'offres engageantes, a voulu m'attirer soit à Ostie, soit aux quatre puits. Mais qui ne vint pas, ce fut la jeune iille. Ainsi j'ai toujours eu dans le fond de l'àme les bas rouges en aver sion et les bas violets aussi. Car, « vous autres fillettes, vous finissez toujours par rester dupes, » disait mon père, bien que ma mère en prit à son aise. Et moi aussi je suis trompée en fin de compte ; tu ne me querelles que pour la forme, parce que tu songes à me quitter. Va ! vous n'êtes pas dignes des femmes ! Nous portons l'enfant dans notre sein, nous y portons aussi la foi; mais vous, hommes, avec votre force et vos désirs, vous secouez l'amour même dans vos embrassements. » — Ainsi parla mon amoureuse ; et , prenant son petit sur une chaise , elle le pressa contre son cœur en l'embrassant; ses yeux ruisselaient de larmes, et moi, je demeurai honteux que des hommes méchants eus sent pu, par leurs discours, me flétrir cette aimable figure : l>e feu pour un moment brûle sombre et fume, lorsque
l'eau, tombant tout à coup , enveloppe L'ardent brasier; mais bientôt celui-ci se dégage, et, chassant les vapeurs caligineuses, jette avec puissance une flamme nouvelle et plus vive.
Que je me sens heureux dans Rome, lorsque je pense aux temps ou, dans le Nord, un jour grisâtre m'enveloppait, où le ciel, trouble et lourd, s'appesantissait sur ma nuque! — le monde gisait la sans couleur et sans forme ; et moi, cherchant a in élever au-dessus de mon propre moi, a sonder les sombres labyrinthes de l'esprit agité, je tombais en de silencieuses méditations. Maintenant l'éclat de son éther plus pur inonde mon front. Phébus, le dieu, évoque formes et couleurs. La nuit resplendit etoilée, résonne de molleschansons, et la lune m'éclaire, plusvivequelejourdu >~ord. Que de volupté pour moi, mortel! Est-ce un rêve? 0 Jupiter ! ton palais d'ambroisie s'ouvre-t-il a ton hôte ? Ah ! je me prosterne ici et tends vers tes genoux mes mains suppliantes ! 0 Jupiter Xenie, entends-moi ! Comment j'ai fait pour me trouver ici ? je ne le saurais dire. Hébé aura saisi le passant pour remporter dans l'enceinte sacrée. Lui astu ordonné de t'amener quelque héros ? La déesse se seraitelle trompée? Pardonne! laisse-moi le profit de l'erreur! Ta fille, la Fortune! elle aussi prodigue ses plus beaux dons a la manière des jeunes filles, selon que son caprice la dirige. X'es-tu pas le dieu hospitalier? Oh ! ne me repousse pas alors de ton Olympe vers la terre ! « Poète! ou donc t'eleves-tu? » — Pardonne ! le Mont-Capitolin sublime est pour toi un second Olympe. Souffre-moi ici Jupiter, et que Hermès ensuite doucement me conduise à l'Orcus en passant devant le tertre de Curtius.
Mil.
Quand tu me dis. mon amour, que tu ne plaisais pas
dans «ton enfance aux hommes, et que ta mère t'a dédaignée jusqu'à ce que tu sois devenue grande, jusqu'à ce que tu te sois développée en repos , je le crois : je me figure volontiers voir en toi un enfant singulier. Si la forme et la couleur manquent à la fleur de vigne, quand la grappe a mûri, hommes et dieux s'en réjouissent.
A une bonne cheminée du pays brûle un feu d'automne ; la flamme vive éclaire et monte en pétillant du fagot. Ce soir, j'en ressens plus de joie, car avant que le bois ne tombe en braise sous la cendre, ma gentille enfant va venir. Alors flammes et braises s'embrasent, et la nuit échauffée nous devient une fête brillante. Puis au matin, de bonne heure, empressée, elle quitte le gite de l'amour et ravive de nouveau les flammes sous la cendre ; car, avant tout, la friponne a reçu de l'Amour le don de réveiller lajoie qui semblait vouloir s'en aller en cendres.
Alexandre et César , Henri et Frédéric les grands, me donneraient volontiers la meilleure partie de la gloire qu'ils ont acquise pour une nuit passée dans cette couche; mais, les malheureux , l'Orcus ne les lâchera pas. Réjouis-toi donc, ô vivant! de cette place échauffée par l'amour avant que le fatal Léthé ne baigne ton pied fugitif !
Sur votre autel, ô Grâces, le poëte dépose ses rares feuillets, content s'il' y ajoute quelques boutons de roses. Il faut au statuaire son atelier qui s'anime autour de lui comme un Panthéon. Jupiter penche son front divin, Junon le relève; Apollon marche en avant et secoue sa tète bouclée ; Minerve sèchement baisse la vue ; l'agile Hermès jette de côté un regard malin à la fois et tendre ; mais,
vers Bacchus, L'efféminé, le rêveur, Cythérée lève des yeux
pleins de molle langueur, dans le marbre même encore humides; elle se souvient volontiers de ses embrasse ments, et semble dire : Notre auguste enfant ne devraitil pas être près de nous ?
Entends-tu, ma mie, ees cris joyeux le long de la voie Flaminienne? Ce sont des moissonneurs qui retournent chez eux, au loin; ils ont fauché la moisson du Romain qui dédaigne de tresser lui-même la couronne de Cérès. Plus de fête désormais en l'honneur de la grande déesse qui remplaça le fruit du chêne par le froment dore. Célébrons sans bruit cette journée ensemble. Deux amants sont pour eux tout un peuple réuni. N'as-tu pas entendu parler de ees mystères qui suivirent le vainqueur jusqu'ici? Les Grecs les fondèrent, et même, dans les murs de Rome, les Grecs seuls criaient chaque fois : « Venez a la nuit sacrée ! » Bien loin se retirait le profane, et le cœur battait alors au néophyte ardent, qu'une blanche robe entourait, signe de pureté. Ensuite il errait, le novice, à travers des cercles étranges formés de bizarres apparitions ; il lui semblait marcher en rêvant : car là des serpents se roulaient sur le sol, là des jeunes iilles, couronnées d'épis de blé, portaient des cassettes fermées ; les prêtres gesticulaient en psalmodiant; impatient, agité, le néophyte aspirait après la lumière, et seulement, après mainte épreuve et mainte expérience, on lui révélait ce que le cercle sacre cachait dans ses signes mystérieux. Et ce secret, quel était-il? Demetria, la grande, éprise un jour d'un héros, de Jason, le vaillant monarque des Cretois, lui livra les trésors de son corps immortel. Par là, Crète fut heureuse ! De la couche féconde les épis ruisselèrent, et le sol ploya sous le faix des moissons. Mais le reste du monde languit . (ères négligeant dans les voluptés de l'amour sa vocation auguste.
ELEGIES. h.
Plein de l'etonnement du prodige, le néophyte écouta il la légende et clignait de l'œil à sa maîtresse. — Coin prends-tu maintenant le signe du regard, ô ma mie ! Tiens, ce myrte épais ombrage une place sacrée, et notre volupté ne menace en rien le monde !
Amour est un fripon, et qui se fie a lui sera trompe î 11 vint à moi d'un air cafard : « Cette fois encore, laisse que je te dirige, je te parle à cœur ouvert; tu m'as voué ta vie et ton génie, et je t'en sais gré. Vois, je t'ai suivi jusqu'à Rome, et je ferai volontiers sur le sol étranger quelque chose qui te soit agréable. Tout voyageur se plaint de trouver mauvaise auberge ; celui que l'amour accueille, celui-là est richement hébergé. Tu contemples avec étonnement les débris des anciens édifices, et mesures d'un front pensif ces espaces sacrés; mais bien davantage tu honores les restes précieux du travail de ces statuaires uniques que j'ai visités tous dans Patelier. Ces formes, c'est moi-même qui les ai formées! Pardonne, cette fois je parle sans jactance, et tu avoueras que ce que je dis est vrai. Maintenant que tu négliges mon culte, ou sont les belles formes, où sont les couleurs et l'éclat de tes inventions? Mais si tu penses à te remettre a l'œuvre, ami, l'école des Grecs est encore ouverte, les temps n'en ont pas clos la porte. Moi, le maître, je suis éternellement jeune, et j'aime la jeunesse. Que tu me déplais avec tes airs de vieux sage ! Courage donc ! et comprends-moi bien ! L'antique était nouveau pourtant lorsque vivaient ces mortels heureuxl Vis heureux, et qu'en toi réside ainsi le passé! L'étoffe de tes chants où L'as-tu prise jusqu'ici .' je te la donnerai, et l'amour, l'amour seul t'apprendra le sublime! » Ainsi parla le sophiste. Qui l'eût contredit* Hélas! j'ai pris le parti d'obéir quand le maître commande. — Désormais le traitre tient parole : il me donne des mo-
tifs pour mes chants, mais aussi il me vole mon temps, ma force, et tout jusqu'à ma pensée. Regards, étreintes de mains et baisers, paroles du cœur, syllabes d'un sens ineffable, échange éternel d'un couple amoureux! Ici les soupirs sont causerie, les bégaiements discours amoureux, et notre hymne s'exhale sans prosodie. — Aurora ! toi que jadis j'invoquais comme l'amie des Muses! Aurora! toi aussi, ce fripon d'Amour t'a subornée ! et tu ne m'apparais plus désormais que comme sa compagne, et tu m'éveilles à son autel pour un jour de plaisir. — Les flots de ses cheveux inondent ma poitrine, sa jolie tète, encore endormie, presse mou bras qui se roule autour de son cou! — Réveil divin ! vous conservez pour moi, heures paisibles, le souvenir des voluptés qui nous berçaient dans le sommeil !
Ma main presse la sienne, et ses yeux divins se rpu- \ lent ! — Oh ! non, laissez-moi reposer dans la contemplation, restez fermes! Vos regards me troublent et m'enivrent! vous m'arrachez trop tôt aux paisibles jouissances de la pure contemplation ! — Quelle grandeur dans les formes! quels membres noblement tournes! Si dormait ainsi Ariane, ô Thésée! comment pouvais-tu fuir? Un seul baiser sur ces lèvres, o Thésée ! essaie maintenant de t'echapper ! Vois ses yeux ! elle s'éveille ! — C'en est fait, tu ne t'éloignes plus.
Enfant, allume-moi la lampe! — « Y pensez-vous, il fait jour encore; c'est vouloir user l'huile a plaisir. Ne fermez donc pas les volets ! Le soleil a disparu derrière les maisons, mais non pas derrière la montagne. 11 s'en faut encore d'une demi-heure que la nuit soit sonnée. » — Malheureux, obéis et va! J'attends ma fillette! et toi, cependant, tiens-
moi compagnie , ô ma lampe , douce messagère de la nuit!
Ce n'est pas moi qui jamais eus suivi César chez les lointains Bretons ; Florus m'aurait plutôt entraîné chez Popine! car je hais moins l'insecte importun du Midi que les brouillards du triste Nord. Salut donc aujourd'hui, ô tavernes, Osterie, comme le Romain vous a si bien nommées ! salut ! vous m'offrez aujourd'hui ma maîtresse accompagnée de son oncle, que la chère enfant décide toujours à m'inviter. Ici se dressait notre table, familièrement entourée d'Allemands ; et la mignonne, en cherchant une place à coté de sa mère, tourna vingt fois la chaise, et fit si bien que j'avais son visage de profil, et plongeais en plein dans son cou. Elle parlait plus haut qu'ici ne font les Romaines, goûtait à tout, et, les yeux tournés vers moi, remplissait son verre avec gaucherie. Le vin ruisselait sur la table, elle alors, de son joli doigt,. dessinait sur le bois des cercles d'humidité. Je la voyais enlacer mon nom au sien ; mon œil, de plus en plus ardent, s'attachait à son petit doigt, et l'espiègle le remarquait bien. Enfin, elle ébaucha rapidement le signe Cinq en romain, avec un petit trait devant, puis, aussitôt que je l'aperçus, multiplia cercle sur cercle effaçant les lettres et les chiffres; mais le précieux Quatre me restait toujours gravé dans l'œil. Cependant je demeurais assis, et mordais mes lèvres jusqu'au sang, moitié par malice et badinage, moitié par désir. Que de temps jusqu'à la nuit ! puis encore attendre quatre heures ! Divin soleil, tu t'attardes à contempler ta Rome; jamais tu n'as rien vu , jamais tu ne verras rien de plus grand, ton prêtre Horace l'a dit dans son enthousiasme. Mais aujourdhui, par grâce, ne t'arrête pas, et consens à détourner plutôt tes regards de la ville aux sept collines. Abrège, pour l'amour d'un poëte, ces heures magnifiques
dont le peintre jouit d'un œil avide ; jette vite un derniei regard de feu sur ees façades sublimes, sur ees coupoles, ees colonnes et ees obélisques, et plonge-toi promptcmcnt dans la mer pour revoir demain de bonne heure, spec tacle auguste que les siècles te donnent, ees rivages humides si longtemps peuples de roseaux, ees hauteurs que des arbres et des bois couvraient d'une ombre épaisse. Quelques rares cabanes s'y montrèrent d'abord ; puis, tout à coup, tu les vis s'animer d'un peuple fourmillant d'heureux bandits. Ils entraînèrent tout sur cette place ; à peine si le reste du monde fut désormais digne de ton regard. Ici tu vis un monde s'élever, puis un monde crouler, et de ses débris surgir un autre monde plus grand peut-être encore! Pour que je le contemple longtemps, illuminé de tes rayons, que la Parque prudente dévide lentement le fil de mon existence, mais qu'elle hâte l'heure chérie du rendez- vous. — 0 joie ! ne viens-je pas de l'entendre? INon, mais trois heures sonnent. Ainsi, Muses adorées, vous a\ ez trompé la longueur des instants qui me séparaient de ma mie. Adieu , je pars, et sans crainte de vous blesser: car. ô superbes ! vous cédez le pas a l'Amour.
a Pourquoi, cher bien-aime, n'es-tu pas venu aujourd'hui
a la vigne? Seule, comme je te l'avais promis, je t'atten dais en haut. » — J'y étais déjà, ma chère, lorsque, par bonheur, j'ai aperçu pres.des souches ton oncle qui se démenait de tous côtes. Je me suis échappe en toute hâte ! — Oh! quelle erreur t'a pris là; tu fuyais devant un épou vantail ! Nous fabriquions ensemble un mannequin avec de vieilles bardes et des bâtons, et moi, je l'aidais activement, a me nuire à moi-même empressée. Maintenant le vieux a ce qu'il souhaite; il effraie aujourd'hui l'oiseau malin qui lui a dérobé ses fruits et sa nièce.
Bien des bruits me sont odieux ; mais c'est surtout l'aboiement des chiens que j'exècre, car il me rompt la tête. ïl est un chien pourtant que j'aime entendre , le chien du voisin ; il aboyait jadis à ma maîtresse, lorsqu'elle se glissait en cachette vers moi , et trahit presque nos secrets. Maintenant, dès que j'entends sa voix, je pense toujours : Elle vient ! ou je rêve au temps où je l'attendais.
Une chose m'ennuie par-dessus tout , une autre me ré- \olte. au point que la seule idée m'en fait venir la chair de poule. Je veux vous l'avouer, amis, c'est un ennui pour moi de coucher seul; mais ce qui me révolte, c'est d'avoir à redouter des serpents sur le chemin de l'amour, du poison sous les roses de la volupté, lorsque, dans le moment si doux du plaisir qui se livre, le Souci s'avance en chuchotant vers votre tète qui se ploie. C'est pourquoi Faustine fait mon bonheur ; elle vient à moi volontiers, et garde avec scrupule sa foi à son amant fidèle. Si la jeunesse ardente aime un obstacle qui l'irrite, moi, j'aime à jouir longuement et sans contrainte d'un bien assuré. 0 bonheur ! nous échangeons franchement nos cœurs , et l'un dans l'autre respirons le souffle et l'existence. Ainsi, nos longues nuits se passent dans les délices; ainsi, pressés l'un contre l'autre , sein contre sein , nous épions la tempête, et l'orage, et la pluie; et quand l'aurore vient nous surprendre, les heures apportent avec elles de nouvelles fleurs, et parent la journée pour nous d'un air de fête. Ne m'enviez pas mon bonheur, ô Quirites ! et que Dieu l'accorde à chacun, ce bien de tous les biens du monde, le premier et le dernier aussi !
C'est chose difficile que de se conquérir un beau nom; car, je lésais, la Renommée et I* Amour, mon maître, sont en guerre. Savez-vous ce qui fit qu'ils se haïssent l'un l'autre ? Ce sont là de vieilles histoires, et je vais vous les dire. Toujours la puissante déesse ; elle finit par devenir insupportable, car elle affecte volontiers le ton dominateur , et c'est ainsi que dans les banquets de l'Olympe, au grand comme au petit, sa voix d'airain la rendait odieuse. Un jour, dans sa présomption, elle se vanta d'avoir asservi l'auguste fils de Jupiter. « Mon Hercule, s'écriait-elle triomphante , o père des dieux! je le ramènerai devant toi transfiguré. Hercule n'est plus l'enfant que t'a donné Alcmène; s'il regarde vers l'Olympe, tu crois peut-être qu'il cherche tes genoux puissants; pardonne! c'est moi, moi seule qu'il contemple dans l'éther, ce héros. C'est pour me mériter, que son pied vaillant s'engage dans les âpres sentiers que nul mortel n'a foules; aussi je vais a sa rencontre et je glorifie son nom , même avant l'action entreprise. Un jour, tu dois m' unir a lui; je veux qu'il soit a moi le vainqueur des Amazones, et je le nommerai avec joie mon époux. » Tout se tut, nul n'osait irriter la superbe; car son courroux forge aisément des monstres. Cependant elle n'aperçutpasf Amour, qui, se glissanttout près du héros, eut peu a faire pour le soumettre à l'empire de labeauté. Lui alors déguise son couple : sur les épaules de la femme il attache la peau de lion , et non sans efforts lui apporte aussi la massue ; puis , semant de fleurs les cheveux hérissés du héros, il offre la quenouille à sa main, qui se fait a ce badinage. Le plaisant groupe ainsi arrangé, il remonte à l'Olympe et se met a crier partout ; « De grandes choses
sont arrivées! jamais la terre ni le ciel, jamais l'infati gable soleil dans sa eourse éternelle, n'ont vu rien de pa
reil. » Tous s'empressent; on croit au discours du malin enfant, car il a gardé son sérieux, et la Renommée, elle non plus ne reste pas en arrière. Qui se réjouit de voir le héros si profondément abaissé? vous le devinez, ce fut Junon. L'Amour y gagna un bienveillant sourire ; mais la Renommée, quelle confusion était la sienne, quel trouble et quel désespoir! D'abord elle en plaisanta ; « ah I masques ! dieux immortels , ce sont des masques ! Je connais trop bien mon héros ! Les tragodes se moquent de nous ! » Mais bientôt elle vit avec douleur que c'était lui. Vulcain n'éprouva pas la millième partie de son dépit en surprenant sous les mailles sa femme et son robuste amant, lorsque l'intelligent filet les saisit au moment favorable , prompt à enlacer leurs membres enlacés, ferme à les emprisonner dans leur volupté. Les jeunes Olympiens, Mercure et Racchus en étaient dans le ravissement ; l'un et l'autre trouvait que c'était là une belle idée, de vouloir reposer sur le sein de cette auguste femme, et suppliaient Vulcain de différer , de les laisser un peu voir davantage ; et le vieux fut ainsi cocu , et les réunit plus étroitement l'un à l'autre. — Or, la Renommée , étouffant de colère, quitta soudain la place. Depuis ce temps, entre Elle et l'Amour les hostilités n'ont jamais eu de trêve. Dès quelle se choisit un héros, aussitôt voilà le malin enfant à ses trousses; il s'entend au mieux à lui ravir qui l'honore, et c'est au plus moral qu'il réserve les plus dangereuses atteintes. Prétendez-vous lui échapper, il vous conduira de mal en pis, et qui dédaigne follement la jeune fille qu'il lui offre, peut s'attendre à se sentir piquer d'horribles flèches. Il irrite l'homme pour l'homme , engendre le désir des animaux ; qui a honte de lui souffrira le premier, car il sème pour l'hypocrite une âpre jouissance dans le crime et l'obstacle. Mais la déesse, elle aussi, le suit des yeux et des oreilles; qu'elle le surprenne une seule fois auprès de vous, c'en est assez pour qu'elle vou^ déclare la guerre. Aussitôt son
regard sévère se fixe sur vous, ses airs dédaigneux vous accablent, et sa haine acharnée diffame la maison qu'il hante. Ainsi il en est de moi : déjà je souffre un peu ; la déesse jalouse s'enquiert de mes secrets. Mais c'est une ancienne loi : je me tais et m'incline. Les Grecs ont payé la querelle des dieux, moi aussi.
Si la force décore l'homme, la force et la hardiesse, combien peut-être un mystère profond lui sied encore davantage. Discrétion, preneuse de villes! Discrétion, reine des peuples ; chère déesse qui m'as conduit d'un pas sur à travers la vie ! Quel destin est le mien ! La Muse en badinant dénoue ma langue; le fripon d'Amour fait de même. Ah! c'est déjà une tâche si difficile de cacher la honte des rois ! Ni la couronne ni le bonnet phrygien ne couvrent l'oreille allongée de Midas. Le premier serviteur s'en aperçoit, et le secret l'agite et pèse aussitôt sur sa poitrine. Volontiers, pour se soulager, il l'enfouirait dans la terre; mais la terre ne garde point de pareils secrets. Des roseaux poussent et murmurent et chuchotent au vent : Midas! le roi Midas a des oreilles d'àne! Quelle peine n'est-ce donc pas pour moi de garder un divin secret! Ah! l'ivresse du cœur déborde si facilement des lèvres ! je n'ose le confier à aucune femme, elle me raillerait; à aucun ami, un ami serait peut-être dangereux. Enfin, pour le conter au feuillage, à la grotte sonore, si je ne suis pas assez jeune, pas assez solitaire, à toi, Hexamètre, à toi Pentamètre, je le livre. Sachez combien elle embellit mes jours , combien elle enchante mes nuits ! Recherchée de tous, elle évite les pièges que l'homme entreprenant lui dresse effrontément, le rusé en cachette ; avisée et charmante, Elle file devant, et connaît les sentiers où l'amant qui guette à coup sûr l'accueille, avec ardeur... 0 lune! elle vient, tarde encore, de peur que le voisin ne l'aperçoive ; chuchote dans les
ELEGIES. I9ô
feuilles, brise du soir, afin que nul ne surprenne son pas! Et vous, croissez et fleurissez, chants bien-aimés; bercezvous dans la si douce haleine d'un air tiède et amoureux, et révélez enfin aux Quirites comme ces roseaux jaseurs, le secret divin d'un couple heureux.
élégies