EUPHROSINE
Oclobre 1797.
Des pics neigeux du plus haut mont se retire aussi la pourpre et l'éclat du soleil occident. Déjà depuis longtemps la nuit enveloppe le vallon et les sentiers du passant qui, sur le bord de l'abîme qui gronde, soupire après la cabane de la hauteur, après la paisible habitation du pâtre, but de la journée; et le divin sommeil, ce doux compagnon du royageur, prend les devants d'un pied aimable. Qu'aujourd'hui encore, propice, il couronne mon front du saint pavot ! Mais çuel feu rayonne vers moi de ce rocher, illuminant de son reflet si pur la vapeur des torrents qui écument. Le soleil filtre peut-être à travers les fentes secrètes et les crevasses du granit; car ce n'est pas une lueur terrestre que celle qui /lotte là-bas. La nuée se rapproche, incandescente ! 0 prodige ! la flamme rose ne devient-elle pas une image vivante ! Quelle déesse me visite? laquelle d'entre les Muses poursuit son amant fidèle jusque dans ces cavernes terribles ? Être divin ! révèle-toi à moi et ne laisse en disparaissant, ne laisse pas dans la déception mes sens agités et mon esprit ému ; nomme si tu le peux ton nom devant un mortel, sinon inspire-moi, que je sente laquelle tu es des filles éternelles de Zeus, et que le poète aussitôt dignement t'exalte dans son chant! « Eh quoi ! ne me connais-tu donc plus? Et cette image qu'un jour tu as aimée, est-elle déjà pour toi une forme étrangère? Il est vrai, je n'appartiens plus à la terre, et mon esprit frémissant a dit adieu avec regret aux pures jouissances de la jeunesse, mais j'espérais que mon image serait restée gravée au souvenir d'un ami, mon image encore éclairée
d'un pur rayon d'amour. Ouil ton regard ému, tes larmes me le disent : Euphrosine est connue encore de son ami. Vois, l'exilée flotte à travers les bois et les âpres montagnes après l'homme errant, et le cherche encore, hélas! désormais de loin! Elle cherche le maître, l'ami, le père, et jette en arrière un suprême regard sur l'échafaudage léger des joies terrestres. Laisse -moi les rappeler ces jours où tu m'initiais , moi enfant , au jeu de cet art décevant des Muses attrayantes, laisse-moi me rappeler cette heure et ses moindres circonstances. Ah! qui n'invoque avec amour l'irréparable ! cette douce mêlée des jours faciles de la vie , ah ! qui l'estime assez ce rapide trésor ! Au cœur , il parait moindre désormais ; mais, hélas! non mesquin! l'amour et l'art font grande toute chose petite. Te souvient-il encore de cette heure où sur les planches d'un théâtre tu me faisais gravir les sérieux degrés d'un art sublime? Je paraissais sous les traits d'un garçon , touchant enfant, tu me nommais Arthur , et animais en moi la création du poète britannique ; tu menaçais avec une ardeur farouche mes pauvres yeux , et détournais, dupe toi-même de ton émotion intérieure , tes regards tout en larmes! ah ! tu étais si bon ! tu protégeais une triste existence, que sa fuite imprudente ravit enfin au pauvre enfant. Alors tu saisissais dans tes bras mon corps brisé, tu m'emportais loin de là, et longtemps je feignais la mort sur ton sein. Enfin j'ouvrais les yeux, et te voyais dans une grave et silencieuse contemplation t'incliner sur ton enfant chéri. Je me soulevais d'un air filial et baisais tes mains avec reconnaissance, et tendant à un pur baiser ma bouche complaisante : Père, m'écriais-je , d'où te vient ce front soucieux? oh! dis ce que je dois faire pour mieux réussir. Auprès de toi nul effort ne me coûte et je recommence si volontiers toutes choses lorsque tu me diriges et m'enseignes. Mais toi, tu me saisissais avec force me serrant plus étroitement dans tes bras et mon coeur très-
saillait dans ma poitrine. Non! mon doux enfant, repondais-tu , tout ce que tu viens de produire aujourd'hui reproduis-le demain devant la ville entière , émeus-les tous comme tu m'as ému , et qu'en signe de suffrage , coulent pour toi de nobles larmes des paupières les plus desséchées. Mais tu m'as touché plus à fond , moi , l'ami , qui te tiens dans ses bras et que le seul semblant d'une mort précoce épouvante. 0 nature, qu'en toute chose tu te montres sure et grande! le ciel et la terre suivent une loi éternelle, immuable; dans la famille des saisons, l'été tend la main au printemps, l'hiver à la riche automne; les rocs se tiennent sur leur base, et en écumant, en mugissant l'onde éternelle se précipite des hauteurs du granit que les nuages enveloppent; le sapin verdoie sans cesse, et les bois dépouillés eux-mêmes nourrissent déjà pendant l'hiver de mystérieux bourgeons à leurs branches : tout vit et meurt selon sa loi ; mais sur la vie de l'homme, ce précieux trésor ne règne qu'une destinée incertaine. Ce n'est pas toujours le père disposé a s'en aller, qui salue du bord de la fosse son fils florissant, valeureux ; ce n'est pas toujours le jeune qui ferme les yeux au vieillard resigné d'avance, le fort au faible. Trop souvent, le sort contraire intervertit les jours, et le vieillard sans ressources déplore en vain ses fils et ses neveux , tronc mutilé , autour duquel les orages ont amoncelé les rameaux fracassés. Et voilà d'où venait, mon gracieux enfant , cette contemplation profonde qui me pénétrait tout à l'heure, tandis que, transformé en un cadavre, tu reposais dans mes bras. Mais je te vois avec joie dans tout l'éclat de la jeunesse, créature chérie, ranimée sur mon cœur. Va gaiement, garçon travesti! La jeune fille croit pour le plaisir du monde et mon ravissement. Persiste ainsi toujours , et qu'à chaque pas de ta vie ascendante l'art forme tes dons naturels. Sois longtemps mon bonheur, et qu'avant de fermer ma paupière je voie ton noble
talent accompli. — Ainsi tu parlas, et jamais je n*oublerai cette heure solennelle ! je me développai selon ta parole éminente. Oh ! comme je les transmettais au peuple avec bonheur, ces discours touchants que toi, dans ta capacité , tu confiais à mes lèvres enfantines ! oh ! comme je me formais à tes regards , comme je te distinguais dans la foule profonde des spectateurs étonnes! Cependant ces lieux, tu les fréquentes encore, et jamais Euphrosine n'y reparaîtra pour rasséréner ton regT.d. Tu n'entendras plus les accents du jeune disciple que tu formais à l'amoureuse peine, de bonne heure, de si bonne, heure! D'autres viendront et passeront, d'autres aussi te plairont. Même derrière un grand talent s'en trouve un plus grand qui le pousse. Mais toi, ne m'oublie pas! si jamais dans l'action confuse une autre vient vers toi d'un front ouvert, se fait à ton clin d'œil, recherche ton sourire, et n'a de joie qu'à la place que tu lui destines ; si nul effort pour toi, nulle peine, ne lui coûte, et si jusqu'au seuil du tombeau elle se montre heureuse, de t'offrir le sacrifice de son activité; ami! souviens-toi de moi, et te dis encore à ces heures tardives : « Euphrosine revit devant mes yeux ! » Je parlerais longtemps encore; mais, hélas! il n'est pas permis à l'exilée de s'attarder comme elle le voudrait. Un dieu sévère me dirige. Adieu! déjà il m'attire en une course flottante. Entends un dernier vœu, et daigne y faire droit : ne me laisse pas descendre sans gloire chez les Ombres! la Muse seule octroie à la mort quelque vie. Car, là-bas, dans le royaume de Perséphone, ilottent en masse , pèle-mèle , les Ombres séparées de leur nom ; mais celui que le poète chante , celui-là marche à part, dans une forme qui lui est propre, et se joint au chœur des héros. Annoncée par ta voix, heureuse je m'avance, et le regard de la déesse s'arrête avec complaisance sur moi. Elle m'accueille ensuite favorablement et me nomme ; les femmes divines, incessamment rangées dans le voisinage de
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son trône, me font signe des yeux. Pénélope m'adresse la parole, la plus fidèle des compagnes, Evadné aussi, s'appuyant sur son époux bien-aimé. De plus jeunes s'approchent, avant l'âge, ici en bas envoyées, et déplorent avec moi notre commun destin. Lorsque paraissent Antigone, la plus fraternelle des âmes, et Polixène, sombre encore de sa mort nuptiale, je les reçois comme deux sœurs, et les aborde avec dignité; car elles sont les douces créations de l'art tragique; et moi aussi un poëte m'a formée, et ses chants complètent en moi ce que la vie m'avait refusé. » Elle dit, et ses lèvres charmantes s'agitaient encore pour parler, lorsque sa voix s'éteignit en un murmure. Du sein d'un nuage de pourpre incessamment balancé dans l'espace, le puissant dieu Hermès s'avança d'un air calme, leva doucement son caducée et lui fit signe. Aussitôt la nuée accrue engloutit, en s' éloignant, les deux fantômes à mes yeux. — La nuit s'étend plus sombre, la chute des eaux gronde plus mugissante près du sentier glissant, Un deuil insurmontable, une tristesse énervante s'emparent de moi , je chancelle et ne trouve pour m'appuyer qu'un roc couvert de mousse. L'affliction déchire les cordes de mon âme; les larmes de la nuit s'épanchent, et le matin s'annonce au-dessus du bois.