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L ACHILLE IDE

Cependant les autres dieux accourent. Artémise survient, la matinale Artémise, heureuse déjà de la flèche victorieuse qui étend à ses pieds le cerf vaillant des sources de l'Ida. Puis Iris Herméia, puis la noble Léto, éternellement haïe d'Héra, semblable à elle, mais de plus douces mœurs. Phébus la suit; sa mère divine s'enorgueillit dans son fils. Ares s'avance d'un pied superbe, agile, Ares le guerrier qui ne sait sourire à personne , et que Cypris la douce a. domptéseule. Plus tard vient Aphrodite, la déesse aux œillades, si lente à se séparer des amants aux heures matinales. Adorablement épuisée, et comme si la nuit n'eût en rien profité à son repos, elle se laisse aller entre les bras du trône.

Une douce lueur éclaire les salles, le souffle de l'éther pénètre du sein de l'étendue, annonçant l'approche de Kronion, et au même instant il entre; de sou palais sublime, il vient à l'assemblée appuyé sur l'image sortie des mains d'Héphœstos. Ainsi, magnifique, il se dirige vers son trône d'or artistement travaillé: les assistants s'inclinent et prennent place, chacun sur son siège à part.

Les dieux de la jeunesse, agiles échansons, se hâtent d'un pied joyeux ; les Charités, Hébé, distribuent à l'entour, mais sans qu'il déborde , lambrosien nectar, délice des Uranions. Vers Kronion s'avance Ganymède avec la gravité du premier regard de l'adulte dans l'œil de l'enfant, et le dieu s'en réjouit. Ainsi , tous goûtent en silence la plénitude de leur immortalité.

Cependant, le regard affligé, Thétis parait, la divine Thétis de puissante stature, la fille chérie de INérée, et s'adressant aussitôt à Héra : « Déesse, dit-elle, ne détourne pas le visage, apprends à être juste ! Car, je le jure par tous ceux qui habitent au fond du Tartare et se tiennent autour de Kronos assis aux sources du Styx, juges tardifs des faux serments ; j'atteste que je ne viens point ici pour arrêter la destinée trop sûre de mon fils, ni pour éloigner le jour funeste. Non, une douleur insurmontable me pousse en de-

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hors de ma demeure empourprée des mers; parviendrai-je

donc dans la gloire olympienne a l'apaiser jamais cette angoisse lamentable"? car mon fils ne m'invoque plus, il s'attarde sur le rivage, m'onbliant, et dévoré uniquement du souvenir de son ami descendu avant lui dans les funèbres royaumes de l'Aïs, et qu'il brûle d'aller rejoindre parmi les Ombres. Non, je ne puis le voir ni lui parler. De quel secours nous serait-il de nous lamenter ensemble sur des calamités inévitables? »

Hera, se tournant avec violence, jette alors sur l'affligée un regard terrible, et, fronçant le sourcil, lui adresse ces paroles ameres : « Perfide, impénétrable! pareille a la mer qui t'engendra! dois-je donc me fier a toi et t'aceueillir d'un sourire amical . toi qui tant de fois m'as chagrinée, qui naguère encore entraînais à la mort les plus nobles de mes guerriers, tout cela pour flatter de idii (ils l'humeur insupportable, insensée? Crois-tu que je ne te connaisse pas? crois-tu que j'aie oublié tes débuts, lorsque Kronion descendit chez toi en splendide (lancé, m'abandonnant, moi, l'épouse et la sœur; lorsque ia fille de >~eree , enflée d'orgueil, espérait devenir la reine des cieux?Mais il revint bientôt l'immortel, averti par la prédiction sage du Titan annonçant que de l'indigne couche sortirait pour lui le rejeton le plus fatal. Prométhee, sans doute ! car de toi et du mortel un monstre est issu tel que la chimère et le dragon dévastateur. Si maintenant un dieu l'eût engendré , qui assurerait l'éther aux dieux? Et comme celui-là le monde, celui-ci ravageait le ciel ! Et cependant jamais je ne te voist'approcher sans que Kronides rasséréné ne t'appelle d'un signe pour caresser ton visage, et t'accorder, le terrible, tout ce que tu demandes. Une passion inassouvie ne meurt jamais dans le cœur de l'homme. »

Et la fille du veridique Nérée : « Cruelle, quels discours sont les tiens ! tu n'épargnes pas les flèches de la haine aux

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douleurs d'une mère, les plus effroyables de toutes, d'une mère qu'afflige la destinée prochaine de son fils et qui répand ses plaintes. Aussi bien tu n'éprouvas jamais combien cette misère dévaste le cœur d'une femme mortelle et d'une immortelle déesse; issus de Kronion, d'illustres fils t'entourent, et tu te réjouis dans leur gloire! et cependant, toi-même tu gémis et tu répandis des plaintes lamentables le jour où Kronion, irrité, précipita, à cause de toi, sur le sol de Lemnos, le fidèle Vulcain, et où tu vis l'immortel gisant, blessé au pied, comme un fils de la terre. Tu criais, appelant les nymphes de ce rivage ombreux, invoquant Paeon et soignant toi-même la blessure. Aujourd'hui encore, l'infirmité de ton fils qui boite te chagrine. S'il s'empresse alentour et se hâte pour offrir aux dieux le précieux nectar, et s'il porte la coupe d'or, chancelant et préoccupé de peur qu'il ne s'en répande et qu'un rire inextinguible ne s'élève de l'assemblée des dieux, toi seule conserves sans cesse ta gravite, et ta sollicitude pour ton fils ne te quitte jamais. Et moi, je ne chercherais pas auprès de vous l'apaisement de mon chagrin, aujourd'hui que la mort de mon fils magnanime, de mon unique fils, est imminente ! car il me l'a trop fermement prédite, mon vieux père, Nérée la bouche véridique, le scrutateur divin de l'avenir, ce jour où vous tous, dieux immortels descendus de l'Olympe, vous célébrâtes dans les bois de Pélion cette fête où j'étais contrainte, de mon hyménée avec un mortel. Alors aussi, le vieillard m'intima de préférer au père le fils magnanime, car ainsi le voulait le destin. Cependant il m'annonçait en même temps la fin hâtive de ses tristes jours. Ainsi les années se déroulèrent avec rapidité pour moi, poussant irrésistiblement mon fils vers les portes sombres de l'Aïs. Que me servirent les artifices et la ruse! Que me servit la flamme épuratoire et la robe de femme? L'héroïque! un désir immodéré de la gloire et les liens de la destinée l'entraînaient à la guerre. Il a vécu d^

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tristes jours, les voici bientôt ci leur lin. Je sais la condition

imposée a son destin sublime, une gloire éternelle lui de meure assurée: mais lesarmesdesTroyens le menacent d'une mort proche et certaine, et Kronion lui-même ne le sau- \ erait pas. » Elle dit, et passe, et s'assied à côté de Léto, qui porte, entre toutes les autres habitantes de l'Olympe, un cœur de mère dans son sein; et la se repaît librement de sa douleur.

Alors, seulement, Kronion tourne sa face divine vers la belle éploree et d'un ton paternel commence ainsi : a Fille, devrais-je donc entendre sortir de ta bouche les paroles violentes de la rancune, telles qu'un Titan dans sa haine les vomit contre les dieux, dominateurs suprêmes de l'Olympe î Toi-même tu condamnes ton fils par ton désespoir insensé: l'espérance reste mariée à la vie — la flatteuse déesse, agréable entre tous les fidèles démons qui accompagnent l'homme mortel à travers les jours changeants. — La demeure sombre s'ouvre a elle et le destin sourit, lorsque la gracieuse s'approche de lui d'un air caressant. La nuit impénétrable ne rendit-elle pas l'épouse d'Adméte à mon fils l'invincible? N'avez- vous donc pas vu Protesilas monter jusque vers nous pour étreindre dans ses bras son épouse plaintive, etPersephone s'emouvoirenentendantaufondde ses abîmes le chant d'Orphée et ses ardeurs insurmontables? Ma foudre n'arrêta-t-elle point la force d'Esculape, qui rendait, non sans témérité, les morts à l'existence? Même pour les morts, espèrent les vivants; veux-tu donc désespérer, toi, lorsque le vivant jouit encore de la lumière du soleil? Les bornes de la n ie ne sont pas irrévocablement arrêtées: un dieu, un homme même, peinent repousser les limites de la mort. C'est pourquoi laisse-moi tomber cette colère, garde tes lèvres du délire, et ferme ton oreille au sarcasme ennemi. Souvent le malade ensevelit le médecin qui naguère prononçai I son arrêt de mort, H, rétabli, s'enivre de la lumière du soleil. Souvent, P<>

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seïdon ne pousse-t-il pas avec violence la quille du navire a ers la périlleuse Syrta, brisant les planches et les poutres.' Aussitôt la rame échappe aux mains, et le dieu disperse sur les flots les débris de l'équipage que les hommes cherchent à retenir. Il les veut perdre tous, mais plus d'un en sauve, le démon. Ainsi, nul dieu, c'est ma pensée , nulle déesse, même la première, ne sait qui est destiné à revenir des champs d'il ion dans ses foyers. »

Il dit et se tait; aussitôt la divine Héra se lève de sou trône de déesse, comme du sein des mers une montagne dont les foudres de l'éther illuminent le sommet sublime. Furieuse, elle s'exprime ainsi d'une voix haute et digne : « Terrible! irrésolu! Que signifient ces paroles douteuses? N'aurais-tu donc parlé que pour irriter ma colère et te réjouir de mes emportements, me préparant de la sorte à la confusion céleste? car j'ose à peine croire que tes paroles aient été sérieusement pesées. Iliou tombe! tu me l'as juré ! tous les signes du destin l'annoncent. Achille donc, lui aussi, doit tomber! lui, le meilleur d'entre les Grecs, le digne favori des dieux ! Car celui qui se rencontre sur le chemin de la destinée, fatalement entraînée vers son but final, celui-là roule dans la poussière sous les pieds des coursiers qui le foulent, et tombe broyé sous la roue du char d'airain, du char sacré. Je ne parlais pas, quels que soient les doutes que tu éveilles pour rasséréner celle-là qui se laisse aller si mollement à ses douleurs. Cependant je te le dis et retiens-le dans ton cœur : L'arbitraire demeure éternellement haï des dieux et des hommes, qu'il se montre dans les actions ou seulement se révèle dans les paroles; car, si haut que nous soyons placés, Thémis est encore la plus immortelle entre les immortels, et seule elle doit sur- \ivre et régner en ces jours, quelque reculés qu'ils puissent être, où ton royaume cédera à la force puissante et longtemps comprimée des Titans. »

Mais Kronion , sans s'émouvoir, réplique nveesérinité

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" Tu parles sagement et n'agis [tas de même, car sur la terre comme dans le ciel le collègue du souverain encourt le blâme lorsqu'il s'associe à ses antagonistes, peu importe qu'il s'agisse d'actes ou de paroles : la parole n'est qu'un héraut des actes qui s'approchent. Ainsi je te le signifie, déesse turbulente, s'il te plait des aujourd'hui de partager l'empire souterrain de Kronos, descends-y résolument et va attendre le jour des Titans, encore bien éloigné, tu peux m'en croire , de la lumière de l'Ether. Et vous , qu'on ne se hâte point de précipiter la ruine sur les murs de Troie. Qui protège Troie protège aussi Achille, et, selon moi , un triste office restera aux autres qui se chargeront de mettre à mort le plus illustre héros d'entre les Grecs favorisés. »

11 dit, se levé de son trône, et se retire dans son palais.

Léto et Thétis quittent aussi leurs sièges et s'enfoncent dans la profondeur des salles, toutes deux altérées des voluptés douloureuses d'un entretien solitaire, et nul de l'assemblée ne suit leurs pas.

Cependant l'auguste Héra se tournant vers Ares : « Mon fils, que penses-tu , toi dont l'indomptable volonté favorise à son gré l'un ou l'autre, et tantôt comble celui-ci, tantôt celui-là, du bonheur changeant des armes redoutables? Jamais le but ne t'occupe, peu t'importe où il est placé ; la force du moment, et la rage et la fureur t'animent seules. Aussi je ne désespère pas de te voir bientôt au milieu des Troyens combattre Achille lui-même, dont la destinée est enfin près de se consommer et qui n'est pas indigne de tomber sous une main divine. »

Mais Ares, avec respect et dignité : a Mère, épargnemoi de pareils ordres qu'un Dieu n'a jamais accomplis. Les mortels s'égorgent entre eux selon que l'ardeur de la victoire les pousse. Mon seul désir est de les émouvoir au sein de leurs retraites pacifiques, où leurs jours exempts de soucis s'écoulent heureux, occupés assidûment à con-

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quérir les dons de Ceres nourricière. Accompagné d'Ossa, je les appelle aux armes : le bruit des combats lointains résonne à leurs oreilles, déjà le tumulte de la mêlée retentit autour d'eux et réveille leurs courages; désormais rien ne saurait les retenir, et dans un élan valeureux ils marchent ardemment, altérés des dangers de mort. C'est ainsi que je vais animer au combat le fils de la gracieuse Eos, Memnon et les peuples d'Ethiopie, de même que la race des Amazones de qui les hommes sont, haïs.» Il parle et se détourne, mais la blonde Cypris le retient, et, fixant ses regards sur ses yeux, lui dit avec un sourire enchanteur :

« Barbare, est-ce ainsi que tu te précipites et vas soulever les peuples les plus reculés de la terre pour qu'ils prennent parti dans une guerre qui se livre ici à cause d'une femme! Pars! je ne te retiens pas, car il est plus digne de combattre pour la plus belle d'entre les femmes que pour la possession de biens ainsi qu'on l'a fait jadis. Seulement ne me déchaîne pas les Ethiopiens, toujours si assidus à célébrer les fêtes en l'honneur des dieux, bon peuple à qui j'ai donné les plus doux présents d'une vie pure : la jouissance d'un amour éternel ainsi qu'un heureux cortège d'enfants nombreux. Rends-toi digne plutôt de mon estime en excitant à des combats mortels la troupe anti-féminine des farouches Amazones, car je les hais, les grossières, qui prennent à tache de fuir le doux commerce des hommes, et, pour dompter des coursiers, dédaignent les charmes, les plus purs honneurs de la femme. »

Elle dit, et le regarde s'éloigner avec rapidité ; cependant son œil se détourne pour épier avidement la course de Phœbus, qui descend de l'Olympe vers la terre fleurie, et parcourt ensuite la mer, évitant toutes les îles, pour se hâter vers le vallon de Tymbrée, où, du temps de la paix propice aux fêtes, s'élevait en son honneur un temple auguste, rendez-vous du peuple de Troie. Hélas! mainte-

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nant le temple est désert, sans plus de têtes ni de lattes.

Cypris l'aperçoit, la déesse prudente, avisée, et songe à marcher vers lui, car elle roule maints projets dans son sein.

Or, la grave Pallas Athénée dit à Hera : « Déesse, ne t'irrite pas contre moi! Je vais descendre sur la terre pour marcher à côté de celui que la destinée doit maintenant bientôt atteindre. Une si belle vie ne mérite pas définir dans l'amertume et le chagrin. Je l'avoue volontiers, entre tous les héros du temps passé et présent, Achille m'a toujours ete au cœur, et même j'aurais voulu m'unir a lui dans les étreintes de l'amour, si l'œuvre de Cypris pouvait convenir à Tritogénie. Mais de même qu'il entoura son ami d'une affection puissante, ainsi, moi, je le garde; et de même qu'il gémit sur sa perte, de même s'il tombe, moi déesse, je veux gémir sur lui mortel. Ah ! qu'un si noble type doive si tôt manquer a la terre, si facile a s'éprendre a la ronde de tout ce qui est commun ! Que ce beau corps, splendide monument de la vie, devienne la proie des flammes dévorantes et s'en aille en poussière, et qu'il ne doive pas, le noble jeune homme, parvenir a la maturité! Un prince est désormais si nécessaire a la terre, qui convertisse enfin en un sens puissant, créateur, cette fureur de jeunesse, ce désir farouche de la destruction, et fonde l'ordre ou des milliers d'hommes prennent leur direction! Car il ne ressemble plus, le héros accompli, a l'impétueux Ares, auquel suffît seul le combat homicide. Nonl il est pareil a Ivronide lui-même, de qui découle toute prospérité; désormais il ne renverse plus, il construit des cités, conduit aux rivages lointains l'excédant de son peuple. La cote fourmille d'une race nouvelle, avide d'espace et de nourriture. Lui cependant élève son tombeau. Je ne puis, sans quoi je le devrais, écarter mon protège des portes de l'Ais, qu'il s'efforce de sonder déjà, et que, pour rejoindre son ami , il cherche a travers la ténébreuse horreur dont elles s'en-

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veloppent encore, si près de lui qu'elles s'entrouvrent. » Kl le dit, et lance un regard formidable dans le vaste Éther. L'œil formidable d'un dieu plonge partout où pleurent des mortels.

Mais Héra répond, en passant la main sur l'épaule de son amie : « Fille, je partage avec toi les douleurs qui t'agitent; car nous pensons de même sur plus d'un point, sur celui-ci encore : que je fuis ces embrassements de l'homme , ces embrassements que toi aussi tu repousses avec dégoût ; mais le digne et maie héros ne nous en est que plus cher. Bien des femmes désirent un amoureux efféminé : ainsi Anchise plut a la blonde, ainsi d'End vmion aimé pour son sommeil. Mars reprends tes esprits, cligne fille de Kronion; descends vers le fils de Pé^.ée et remplis son sein d'une vie divine, afin que de tous les mortels il soit aujourd'hui le plus fortuné en rêvant à sa gloire à venir, et que la main des Heures lui offre la plénitude de l'éternité. »

Pallas orne rapidement son pied des sandales d'or qui la portent , à travers le vaste espace des ci eux , au-dessus des flots de la mer. Elle marche, et, sillonnant retendue élevée, et l'atmosphère inférieure, abaisse sa course sur la hauteur du Scamandre , près du monument d'jEsiete , qu'on aperçoit de loin. Elle ne s'arrête point a contempler les remparts de la ville, a contempler la campagne paisible qui s'étend entre la parure incessamment limpide que lui fait le Xante sacré et le lit pierreux , large et aride du Simoïs, et descend ainsi vers le rivage caillouteux. Son regard s'abstient aussi de parcourir la ligne des vaisseaux, d'épier la rumeur des camps. Occupée à la ronde, la déesse, tournée du côté de la mer, repaît sa vue de la colline de Sigée, et voit le vaillant fils de Pelée commander a son peuple actif de Mirmidons. Tels qu'un troupeau remuant de fourmis , dont le pas rapide d'un chasseur a trouble au fond d'un bois l'occupation en dispersant leur amas si longue-

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ment et si laborieusement entassé — aussitôt la multitude sociable, dissipée en mille groupes, bourdonne ici et la, et des myriades s'agitent et grouillent isolément , chacune saisissant ce qu'elle trouve , se hâtant vers le centre, vers l'ancien édifice du labyrinthe en éminence ; ainsi des Mirmidons : ils entassent la terre avec la terre, élevant en rond du dehors la chaussée, qui grandit a vue d'œil dans le cercle prescrit.

Cependant Achille se tenait au creux du fossé, environné des eboulements du sol qui s'élevait en mausolée autour de lui. Derrière lui, Athénée s'avance; non loin, la figure d'Antilochus enveloppe la déesse , non point tout à fait, car il semble plus beau , plus glorieux. Bientôt le fils de Pelée se retournant, aperçoit son ami ; joyeux, il marche à sa rencontre et lui dit en lui serrant la main : « Cher, viens-tu donc , toi aussi, pour hâter cette œuvre solennelle, que le zèle de mes jeunes hommes pousse de plus en plus à son accomplissement? Vois! comme a l'entour la palissade s'élève, et comme le gravois, rétrécissant le. cercle, se presse déjà vers le centre! La multitude peut s'acquitter de cette tache; mais toi, sois chargé de construire l'abri qui doit protéger l'urne. Vois, j'ai mis de côté deux fragments énormes de granit; sans doute Poséidon, le dieu des commotions, les aura détaches de quelque gigantesque roche, et poussés ici sur le rivage de la mer pour les y enfouir sous les cailloux et la terre. Une fois façonnés, pose-les, construis l'abri solide, en les appuyant l'un contre l'autre, et que l'urne au-dessous, secrètement gardée , se conserve jusqu'à la fin des jours ; comble ensuite avec de la terre les vides de l'espace, toujours plus à fond , et que la pyramide achevée devienne un monument pour les générations futures. »

11 dit, et la fille de Zeus, Pallas aux yeux limpides, ne lâche point ses mains, ces mains terribles dont nul, et fût-il le plus brave de tous, n'aime a s'approcher dans les

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combats. Elle les presse à deux reprises en une étreinte divine , amicale , et lui adresse ces douces et réjouissantes paroles : « Cher , ce que tu ordonnes, le dernier d'entre les tiens l'accomplira un jour; après cela, que ce soit moi ou un autre, qui le saura? Mais sortons au plus vite de ce cercle étroit , viens faire le tour de ces palissades élevées ; de là-bas , on découvre la mer, le pays et les îles de l'horizon. » Elle dit, et le cœur du héros tressaille. Pallas alors le conduit par la main , l'entraine légèrement sur la hauteur, et tous deux se promènent ainsi sur le bord élevé de la palissade toujours croissante.

Mais la déesse , tournant vers la mer ses yeux d'azur étincelants , lui adresse alors , pour l'éprouver, ces amicales paroles : « Quelles sont ces voiles qui , nombreuses , les unes derrière les autres, tendent vers le rivage en longue file? Elles n'approcheront pas, j'imagine, sitôt de la terre sacrée; car le vent d'Est leur souffle de la rive. »

« Si mes yeux ne me trompent pas, reprend l'illustre fds de Pelée ; si la forme de ces navires bigarrés ne m'a point déçu, ce sont des Phéniciens hardis, avides de toutes sortes de richesses. Ils apportent des îles les vivres bienvenus à l'armée athénienne, qui, depuis longtemps, appelait ce convoi de tous ses vœux : du vin , des fruits secs et des troupeaux de bétail mugissant. Oui , ils aborderont , je pense; les peuples se raviveront avant que la bataille pressée ne convoque leurs forces renouvelées. »

« Vraiment, ajoute alors la déesse au regard d'azur, celui-là fut bien inspiré qui persuada les siens de construire ici sur la côte une tour, afin de guetter sur la haute mer les vaisseaux qui arrivent, ou d'allumer un phare, signe nocturne pour les navigateurs ; car un espace immense , jamais vide , s'étend d'ici aux yeux : un vaisseau rencontre d'autres vaisseaux qui tendent vers le port, ou les suit. Oui, qu'un homme venu des profondeurs de l'Océan , portant dans son navire creux le grain doré des bords reculés du

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Phase, sillonne les mers dans un but de commerce, partout il sera vu, de quelque côté qu'il se tourne. Qu'il navigue dans les Ilots sales du vaste Hellespont, vers le berceau de Kronide et les gouffres d'Egypte, curieux de voir la grotte des Tritons, ou qu'il se dirige vers les extrémités de la terre, afin d'y saluer à leur deseeute les coursiers d'Hélios, pour revenir ensuite en ses foyers, richement chargé des marchandises que tant de rivages lui offraient , on le verra toujours , soit qu'il s'éloigne ou qu'il retourne. La-bas aussi, dans ces contrées où les ténèbres jamais ne se séparent de la terre sacrée; la-bas aussi habite, j'imagine, plus d'un homme résolu que l'éternel brouillard importune: a\ide de hasards, il s'aventure sur la pleine mer; il navigue vers la joyeuse lumière du jour, et, près d'aborder, montre de loin la hauteur à ses compagnons , et s'informe du sens que peut avoir ce signe. »

Et Pelée, d'un regard paisible, répond alors avec sérénité : « Tu parles sagement, t il s du plus sage des pères, et t'inspires n n- seulement de ce que ton œil touche à cette heure, mais encore de l'avenir, semblable aux devins sacrés. Volontiers je t écoute, tes douces paroles versent dans ma poitrine une volupté nouvelle que je n'ai pas goûtée depuis longtemps. Ami , plus d'un passera en déchirant la vague bleue, qui, voyant ce noble monument, dira. aux nautoniers : Là repose enseveli celui qui ne fut pas le moindre des Acheens, auquel l'àpre rigueur des Parques a ferme le chemin du retour, car de nombreux travailleurs édifièrent la pyramidale eminence. »

(f Non, ainsi il ne parlera pas, reprend vivement la déesse. i Voyez ! s'ecriera-t-il ravi , apercevant de loin le faite : lu s'élève le monument glorieux de Pelée, illustre entre tous., et que la volonté des Parques arracha si tôt a la terre.» Car je te le dis, moi devin ami de la vérité, a qui les dieux pourun moment dévoilent ici l'avenir : loin des gouffres de l'Océan, des régions ou. mené Helios ses coursiers jusqu'à

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celles ou le soir il descend, aussi loin que le jour et que la nuit s'étendent, vois, ta renommée splendide s'étend; tous les peuples honorent ton choix sublime d'une vie courte et glorieuse : ton lot est encore le meilleur. Celui qui jeune a quitté la terre, jeune aussi marche éternellement dans le royaume de Perséphone , et apparaît aux hommes à venir éternellement jeune , éternellement regretté. Que mon père un jour meure , le vieux Nestor; qui le plaindra? A peine si de l'œil de son fils roulera une larme d'attendrissement. Le vieillard qui repose git complet, accompli ; mais le jeune homme éveille, en tombant, chez tous les mortels à venir, une ardeur infinie, et meurt de nouveau pour quiconque aime à voir l'action glorieuse d'actions glorieuses couronnée. »

Aussitôt Achille, d'une voix consentante : « Oui, reprend-il, l'homme estime la vie comme un si précieux bijou, qu'il honore au plus haut point quiconque superbement la dédaigne. Il est plus d'une vertu relevant de la sublime intelligence, plus d'une tenant de la foi, du devoir et de l'amour qui embrase toute chose; mais les hommes n'en élèvent aucune aussi haut que le sens robuste qui, loin de fuir devant la mort, appelle vaillamment, défie même au combat la force des javelots. Recommandable aussi , il apparaît aux générations a venir celui qui, pressé par la honte et le désespoir, tourne résolument le tranchant de l'acier contre son sein fragile. La gloire s'attache à lui contre son gré; de la main du désespoir il prend la sublime couronne du vainqueur immortel ! »

Il dit ; cependant Pallas Athénée lui répond : «Tu dis vrai, car ainsi il en arrive aux hommes ! Le mépris des périls de la mort élève jusqu'au plus chétif. Un serviteur est beau a voir combattre au côté de son roi. Il n'y a pas jusqu'à la gloire de la femme, de la ménagère, que la terre ne répande; et toujours parmi les héros sera nommée la paisible Alcestequi sut s'immoler pour son Admète. Mais à aucun

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un plus illustre lot n'est échu qu'au guerrier qui marche le premier sans conteste parmi les hommes innombrables , Achéens d'origine ou Phrygiens indigènes, qui combattent ici des combats infinis. Mnémosyne et ses augustes filles oublieront ces divins combats qui assurent à Kronide son royaume, querelles primitives où la terre- et le ciel et la mer prirent une part furieuse, avant que le souvenir s'efface de la valeur des Argonautes , et la terre perdra la mémoire des actions d'Hercule, avant que ces campagnes et ces rivages aient cessé de proclamer la gloire de cette lutte de dix ans. Et à toi il était réservé dans cette guerre splendide qui remua tout Hellas attirant à travers les mers ses vaillants héros , comme aussi les Barbares les plus reculés, alliés des Troyens, à toi il était réservé d'être nomme toujours le premier comme guide des peuples. Et dans l'avenir, partout où les hommes s'assembleront pour entendre la voix du poëte, qu'ils soient assis à l'abri dans le port et se reposant sur la pierre taillée des travaux de la rame et des combats terribles avec les vagues indomptables, ou se tiennent campés, par un jour de fête solennelle, autour du temple magnifique de Jupiter Olympien ou de Phébus qui lance au loin les traits, lorsque la récompense glorieuse aura été décernée au vainqueur, toujours ton nom coulera des lèvres du chanteur divin immédiatement après celui des dieux ! tu seras là toujours, comme présent pour ranimer les cœurs, et dans toi seul viendra s'absorber la gloire de tous les braves. »

A ces mots, Achille repartit vivement et d'un regard austère: « Tu parles dignement et bien, ô jeune homme sensé ! car, en effet, c'est une joie pour l'homme de voir la foule qui se presse autour de lui, avide de contempler ses traits ; c'est une joie aussi de penser au doux poëte qui entrelacera à son nom la couronne du chant ; mais rien ne vaut le charme qu'on éprouve à se dire que, dans la vie comme dans la mort, on a pour soi l'opinion des hommes

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élevés. Car jamais sur la terre, ivresse plus précieuse ne me fut donnée que lorsque Ajax fils de Télamon me secouait la main au soir d'une bataille en se réjouissant de la victoire et des ennemis égorgés. Vraiment, la vie si courte, il serait à souhaiter que l'homme pût la passer ainsi du matin jusqu'au soir dans la salle des festins, au milieu de l'abondance des mets et goûtant le vin généreux qui dompte les soucis, tandis que le rapsode lui mettrait sous les yeux le passé et l'avenir. Mais il en fut décidé autrement du jour où Kronion, irrité contre l'audacieux fils de Japet, ordonna à Vulcain de fabriquer l'image de Pandore : de ce jour datent tous les fléaux déchainés contre tous les hommes mortels qui ont jamais habité la terre et auxquels le soleil ne luit que pour de décevantes espérances, décevant lui-même par son éclat céleste et ses rayons fécondateurs. Car, chez l'homme, toujours est prête à s'épancher la source intarissable de la discorde, ruine de la maison paisible, l'envie et la soif de la domination , et le désir de possessions immenses, des biens divisés à l'infini, des troupeaux, comme aussi de la femme, qui, tout en lui apparaissant divine, apporte dans ses foyers le fléau le plus dangereux. Où se repose-t-il de sa peine et de ses efforts, l'homme qui traverse les mers dans un navire creux? Qui, suivant les robustes taureaux, déchire d'un adroit sillon les entrailles de la terre? Partout des dangers le menacent, la plus vieille des Parques régit le sol de la terre aussi bien que la mer. C'est pourquoi je te le dis : que le plus heureux soit toujours disposé au combat et ressemble au guerrier sans cesse préparé à se séparer du regard d'Hélios. »

La déesse Pallas Athénée reprit en souriant : « Laissemoi tout cela; nulle parole, si sage qu'elle soit, d'un homme né de la terre, ne saurait délier l'énigme de l'impénétrable avenir; aussi j'en reviens d'autant mieux au motif qui m'amène de te demander si tu n'aurais rien à m'ordonne!pour ton service ou celui des tiens. »

270 L ACH1LLEIDE.

Et l'illustre Palide d'un ton de gravite sereine : « Tu me rappelles avec raison, ô sage! ce qu'il convient de taire; je ne sens plus la faim désormais, ni la soif, ni aucun autre de ces désirs terrestres qu'on fête aux heures joyeuses; mais ces hommes, fidèles travailleurs, n'ont pas même reçu dans leurs fatigues le soulagement de la fatigue. Or, si tu veux exploiter la force des tiens, tu dois les réconforter par les dons de Cérès, de qui toute nourriture émane. Hàte-toi donc, ami, et donne assez de pain, assez de fruits pour que nous puissions exiger le travail, et ce soir, que le vent nous apporte, agréable bouffée, l'odeur bienvenue des viandes égorgées d'abord. »

Il dit, et les siens entendent ses paroles en souriant entre eux, ravivés par la sueur du travail.

Cependant la divine Pallas descend d'un pied qui vole, elle atteint aussitôt les tentes des Mirmidons qui gardent au pied de la colline la droite du camp, lot échu au magnanime Achille.

Sur-le-champ la déesse active ces hommes prévoyants qui, gardant les fruits d'or de la terre, sont toujours prêts à les distribuer aux guerriers. Elle les appelle et leur adresse ces paroles souveraines : « Alerte ! que tardez-vous à porter la nourriture bienvenue du pain et du vin à ces hommes accablés là-haut sous le faix du travail, et qui, pour aujourd'hui, n'ont point le loisir de se préparer sous leur tente, et dans une joyeuse causerie, la nourriture quotidienne? Alerte donc, paresseux! qu'on procure à l'instant à ces hommes actifs ce que leur estomac demande, car trop souvent vous rognez au peuple qui combat la ration due de la nourriture promise. Mais, je pense, la colère du maitre va vous activer, car il n'a point amené ici le guerrier pour votre bon plaisir. »

Elle dit, et ils obéissent, se hâtant d'un cœur indolent, et portent au dehors les provisions dont les bouches vont s'emplir,

PHOMETHÉE

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