‹ PoésiesChapitre 21 sur 225 · W.V1Y INTRODUCTION · texte numérisé non relu

W.V1Y INTRODUCTION

«lactique; il est tout cela: mieux encore, il est poète dans le sens absolu du mot. Religion, morale, science, la poésie chez lui absorbe tout. Aussi rien n'égale la naïveté de ces gens qui vous disent sérieusement qu'ils voudraient Goethe plus moral, peut-être même plus religieux. De la morale, demandez-en à Schiller; demandez de la religion à Klopstock, qui remaniera au besoin sa Messiade pour se conformer aux exigences des orthodoxes. Quant à Goethe, il faut le prendre comme il est, convaincu dans le bien comme dans le mal, entier dans ses faiblesses les plus blâmables comme dans ses plus hautes aspirations, et prêt à braver la foudre plutôt que de supprimer deux vers pornographiques des Élégies romaines. Plus je le considère, et plus je m'aperçois qu'il n'y avait au fond de cette grande nature qu'un élément, l'élément poétique, où venaient s'abimer tous les autres.

Baron H. B.

40 juin 1845,

Le jour vint ; ses pas effarouchèrent le sommeil léger qui me tenait doucement enveloppé, si bien qu'éveillé, je quittai ma chaumière silencieuse, et gravis la montagne, le cœur dispos. J'admirais à chaque pas la fleur nouvelle qui s'inclinait sous le poids des rosées ; le jour nouveau se levait avec enchantement, tout se régénérait pour me régénérer.

Et comme je montais, du fleuve de la prairie un nuage s'éleva par bandes vaporeuses; il fondit et flotta pour m'embrasser, et ses ailes en grandissant s'étendirent sur ma tête. Adieu désormais le beau paysage, un brouillard épais voilait la contrée ; bientôt je me vis comme noyé dans les nuages, et dans le crépuscule enfermé seul avec moimême.

Tout à coup le soleil sembla percer, une clarté rayonna dans le brouillard. Là je le voyais s'affaisser doucement comme pour disparaître, plus loin se partager en s'élevant autour du bois et des hauteurs. Qu'il me lardait de lui donner le premier salut ! de le voir doublement resplendir au sortir des brouillards ! Longtemps fut douteux le combat aérien, une vive lumière m'entoura, et je restai ébloui.

Bientôt, les yeux ouverts , un élan intérieur me rendit

l'audace, mais je ne hasardai qu'un rapide coup d'œil, car tout semblait brûler et flamboyer. Alors, portée sur les nuages, une femme divine flotta devant mes yeux, plus belle image ne m' apparut jamais; ses regards fixés sur moi , elle s'attardait a plaisir dans l'espace.

a Ne me connais-tu pas ? dit-elle d'un accent d'amour et de tendresse ; me reconnais-tu, moi, qui dans mainte occasion répandis sur tes blessures le baume le plus pur de la vie? Tu me connais, moi, celle a qui ton cœur avide s'est attache par un lien éternel de plus en plus étroit. Ne t'ai-je pas vu avec des larmes brûlantes, enfant, tendre déjà tes bras vers moi?

Oui! m'ecriai-je , en me prosternant avec ravissement, je t'ai longtemps pressentie ; tu m'as donné le calme lorsqu'en mon jeune cœur s'agitait la passicn sans frein; tu m'as, de ton aile céleste, rafraîchi doucement le front dans la chaleur du jour; tu m'as prodigué les plus beaux dons de la terre, et je ne veux devoir tout bonheur qu'a toi seule !

« ,1e ne te nomme pas. Assez d'autres te nomment a tout propos, et chacun t'appelle sienne; tous les yeux se flattent de te contempler, et presque tous sont éblouis de ton rayon. Ah ! lorsque je m'égarais j'avais plus d'un complice, aujourd'hui que je te connais, je suis presque seul; je suis seul a jouir de mon bonheur, et ta lumière sereine, il me faut la couvrir et la dérober. »

Elle sourit , et dit : a Tu vois combien il était prudent et nécessaire de vous dévoiler peu ! A peine as-tu vu clair dans l'illusion la plus grossière, à peine t'es-tu rendu mai-

tre de tes premiers caprices d'enfant, que tu te crois déjà un demi-dieu; tu négliges d'accomplir tes devoirs d'homme ! Qu'y a-t-il donc qui te sépare tant des autres? Connais-toi mieux, vis en paix avec le monde !

— Pardonne, m'écriai -je, et n'en prends pas ombrage ; dois-je vainement ouvrir les yeux? Une volonté saine palpite dans mon sang, je connais bien la valeur de tes dons ! le noble bien que je possède s'amasse en moi pour les autres, je ne veux ni ne puis ensevelir plus longtemps le trésor! Pourquoi chercherais-je donc le chemin avec tant d'ardeur, si ce n'était pour le montrer à mes frères ? »'

Et comme je parlais, je vis l'être sublime qui me contemplait d'un œil d'indulgente compassion ; je lisais dans ses regards mes erreurs et mes bonnes œuvres. Elle sourit, ce fut ma délivrance. Je sentis mon esprit se hausser à de nouvelles joies ; et je pus, dans une confiance intime, m'approcher d'elle et m'accoutumer à sa présence.

Alors elle étendit la main vers les bandes vaporeuses du brouillard qui l'entourait; à son atteinte le brouillard se laissa saisir, entraîner, et tout, nuage disparut. Mon œil plongea de nouveau dans la vallée, je regardai le ciel, il était tout éclat et majesté. Elle seule s'entourait d'un voile pur, qui flottait autour d'elle, et s'enflait en mille plis.

«Je te connais, je connais tes faiblesses, je sais quel bien en toi vit et rayonne! » Elle dit, j'entends encore sa voix : « Reçois ici ce que je t'ai dès longtemps destiné ; fortune entre tous celui qui, l'àme recueillie, reçoit ce trésor, ce voile de la poésie, tissé des vapeurs du matin et de la lumière du soleil, dans la main de la Vérité ;

o Et si toi et tes amis, la chaleur du jour vous suffoque, déploie-le dans les airs. A l'instant tu sentiras la fraîcheur sonore des brises du soir, tu sentiras les parfums balsamiques des fleurs. A l'instant se tairont les angoisses terrestres , tu verras ton étroite demeure se changer en un lit de nuages, chaque flot de la vie s'aplanir, le jour te semblera plus doux, la nuit plus lumineuse. »

Venez donc , amis , soit que sur vos chemins le fardeau de la vie de plus en plus vous pèse, soit qu'une bénédiction nouvelle émaille vos sentiers de fleurs et de fruits d'or, marchons vers le jour qui va poindre! Ainsi amis vivons, ainsi allons heureux ! Et si nos descendants un jour nous pleurent, qu'ils jouissent encore des fruits de notre amour.

Tard résonne ce qui tôt résonna, Heur et malheur devient chanson.

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