LA CHANSON PHILOSOPHIQUE
Quelques-unes des plus belles odes d'Horace ne sont évidemment que des chansons philosophiques et morales. Bien avant lui, les Grecs, qui mêlaient à tout des idées de patrie, de liberté, et de philosophie, animaient leurs repas par des chansons de ce genre. Athénée rapporte la chanson suivante, sans en citer l'auteur.
« 0 Dieux ! donnez-nous la santé , qui est la » fleur de la vie ! Je vous demanderai ensuite » la beauté, qui est Fannonce extérieure d'une » vertu pure! Que ma vie s'entoure de ces » plaisirs qui naissent des richesses bien ac- )> quises ; mais surtout que j'aie des amis qui » m'environnent de leur ombre protectrice , » m'inspirent la gaieté pendant mes jours heu- » reux , mêlent leurs larmes a mes larmes quand
» l'infortune viendra m'atteindre, et conservent » mon souvenir après ma mort. »
Aristote a composé , après la mort de son ami Hermias^ la plus belle chanson de ce genre qui nous soit parvenue.
« 0 vertu sainte! c'est toi que je chante! » c'est pour toi qu'Hermias a pe'ri dans les com- » bats! Tu es l'objet le plus charmant qu'un » mortel puisse désirer et poursuivre. Le som- » meil tranquille est moins doux que toi; For » est moins précieux ; la pure amitié moins ai- T> niable. Pour un descendant des Hellènes, » tu fus toujours le premier bien de la vie. Nous » mourons , nous souffrons pour toi. Hercule )) et le fils de Léda ont su te conquérir a force » de travaux. Toujours ton culte protégera le » souvenir d'Hermias ; et soit que Ton célèbre » dans les belles hymnes Jupiter hospitalier, y) soit que l'on vante dans les festins l'héroïsme » et l'amitié durable , le nom d'Hermias sera » prononcé. »
Les dévots de ce temps la accusèrent Aristote d'avoir égalé Hermias aux dieux , et la vertu a Jupiter ; mais cette fois, sans tirer à conséquence , la justice et la philosophie triomphèrent des efforts de la sottise et de l'hypocrisie.
La chanson philosophique a du prendre en France une teinte moins sévère; elle se confond quelquefois avec le genre erotique , et plus souvent avec la satire.
La chanson suivante , dont les stances inégales exigeraient une musique dW rhythnie également varié , appartient essentiellement , par le fond des idées, par le charme d'une poésie mélodieuse, par la grâce inexprimable d'un style plein d'abandon, au genre de chansons dont elle offre le plus parfait modèle : est-il besoin de dire qu'elle est de Voltaire ?
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours ; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire Le Temps , qui me prend par la main , M'avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur Tirons du moins quelque avantage j Qui n'a pas l'esprit de son âge.
De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Les volages emportements;
Nous ne vivons que deux moments ,
Qu'il en soit un pour la sagesse.
Quoi! pour toujours vous me fuyez, Tendresse, illusion, folie!
Dons du ciel qui me consoliez Des amertumes de ma vie.
On meurt deux fois, je le vois bien.
Cesser d'aimer et d'être aimable , C'est une mort insupportable :
Cesser de vivre, ce n'est rien.
3o ESSAI SUR LA POÉSIE LÉGÈRE.
Ainsi je déplorais la perle Des erreurs de mes premiers ans :
Et mon ame , aux désirs ouverte, Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre, L'Amitié vint à mon secours.
Elle était peut-être aussi tendre, Mais moins vive que les Amours.
Touché de sa beauté nouvelle , Et de sa lumière éclairé, Je la suivis , mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle.
Parmi les chansons philosophiques , en assez grand nombre, dont s'honore Fe'poque actuelle, ma fortune est faite , par M. De'saugiers, et le corbillard^ par M. Armand-Gouffé , mériteraient une mention particulière, si le dieu des bonnes gens , de notre chansonnier universel , me laissait la liberté du choix.