LA CHANSON BACHIQUE
En continuant a suivre le plan que je me suis imposé , je ferai en quelques lignes l'histoire du genre.
M. de la Nauze , qui a traité un peu trop gravement peut-être ce sujet frivole , apporte le témoignage de Dicéarque , de Plutarque et d'Artémon , pour prouver que les premières chansons de tahle furent répétées en chœur comme des cantiques , et que Ton avait soin de n'y introduire que les louanges des dieux.
Quoi qu'il en soit, la chanson de tahle quitta bientôt ce ton sévère. On célébra le pouvoir du vin ; et chacun des chanteurs prit pour sceptre une branche de myrte , qu'il passait h son voisin lorsqu'il avait achevé sa chanson et vidé son verre. Quand le voisin ne savait pas chanter, il se contentait de garder la branche entre ses
mains , tandis qu'un autre chantait pour lui» De là cette expression populaire , cliccnter au myrte,
Anacréon n'a guère fait que des chansons de table. La meilleure de ces petites pièces bachiques me paraît être celle où il fonde sur la certitude de la mort la ne'cessité déboire : il y a de la grâce dans les raisonnements qu'il oppose a la parque fatale. Tous les chansonniers , depuis, ont adopté sa logique.
Les chansons bachiques d'Horace ont plus de philosophie et de profondeur; il mêle avec un charme extrême aux ide'es de la joie celle de la volupté et de la philosophie : les guirlandes enlacées par une jeune esclave; un simple repas, le doux murmure des baisers timides, le falerne pétillant dans l'amphore , la brièveté de nos jours , l'imprudence de se confier a l'avenir, la folie d'une ambition qui tourmente la vie, et la nécessité d'en jouir, animent ces chansons délicieuses. C'est la morale d'Epicure, enrichie des couleurs d'une poésie délicate et brillante. C'est de lui que Montaigne devait dire : « Il berce la Sagesse au giron de la Volupté. »
Nos chansons de table ont été fort long-temps des orgies grossières. Celles de maître Adam ne manquaient pas de verve; et si les ouvrages de Démosthène sentaient l'huile , ceux du menuisier de Nevers paraissaient abreuvés de vin. Lafare et Chaulieu prêtèrent a ce genre de chanson une
ESSAI SUR LA POÉSIE LÉGÈRE. ^l
teinte de bonne compagnie ; mais ils gardèrent la facilite' de leur versification , et Fextrême faiblesse de leur poe'sie. Les faridondame , les faridondé , \q?, tourelouriho ^ re'gnèrent jusqu'au siècle de Louis XV. Aux tables de nos pères, Dufreny , Panard, et Collé, relevèrent ce genre. La plus originale des anciennes chansons de table , est sans doute celle de Dufreny. Un buveur s'enivre en pleurant la mort de sa femme. Le son des bouteilles et celui des verres lui rappellent celui de la cloche funèbre j bientôt il les confond.
Il me souvient toujours qu'hier ma femme est morte. Le temps n'affaiblit pas une douleur si forte. Elle redouble à ce lugubre son, Bin bon.
Et vraiment ce viu est bin bon , Bin bon, bin bon.
De nos jours, MM. De'saugiers , Armand- Gouffe', Francis , et Moreau, ont surpasse' Collé et Panai'd dans la chanson bachique ; mais c'est encore a M. de Bcranger qu'il faut emprunter le chef-d'œuvre du genre , c'est- a- dire