LA GRANDE ORGIE
Air : Vive le vin de Ramponeau.
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne!
Que le vin pleuyc dans Paris,
Pour voir les gens les plus aigris Gris !
Non , plus d'accès Aux procès ; Vidons , joyeux Français , Nos caves renomcaées.
Qu'un censeur \ain Croie en vain Fuir le pouvoir du vin , Et s'enivre aux fumées.
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne !
Que le vin pleuve dans Paris , Pour voir les gens les plus aigris Gris!
Graves auteurs , Froids rhéteurs j Tristes prédicateurs , Endormeurs d'auditoires, Gens à pamphlets , A couplets , Changez en gohelets Vos larges écritoires !
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne !
Que le vin pleuve dans Paris , Pour voir les gens les plus aigris Gris!
Loin du fracas Des combats , Dans nos vins délicats Mars a noyé ses foudres;
Gardiens de nos
Arsenaux , Cédez-nous les tonneaux Où vous mettiez vos poudres.
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne !
Que le vin pleuve dans Paris , Pour voir les gens les plus aigris Gris!
Nous qui courons Les tendrons, De Cythère enivrons Les colombes légères ; Oiseaux chéris De Cypris , Venez, malgré nos cris Boire au fond de nos verres !
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne !
Que le vin pleuve dans Paris , Pour voir les gens les plus aigris Gris !
L'or a cent fois Trop de poids. Un essaim de grivois, Buvant à leurs mignonnes, Trouve au total Ce cristal Préférable au métal Dont on fait les couronnes.
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne !
Que le vin pleuve dans Paris,
Pour voir les gens les plus aigris Gris !
Enfants charmants De mamans , Qui des grands sentiments Banniront la folie ,
Nos fils bien gros , Bien dispos , Naîtront parmi les pots , Le front taché de lie.
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne î Que le vin pleuve dans Paris , Pour voir les gens les plus aigris Gris !
Fi d'un honneur Suborneur 1 Enfin du vrai bonheur Nous porterons les signes j Les rois boiront Tous en rond; Les lauriers serviront D'échalas à nos vignes.
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne
Par tonne!
Que le vin coule dans Paris ,
Pour voir les gens les plus aigris
Gris î
Raison , adieu I Qu'en ce lieu Succombant sous le dieu, Objet de nos louanges, Bien ou mal mis Tous amis
Dans rivresse endormis, Nous rêvions les vendanges !
Le vin charme tous les esprits :
Qu'on le donne Par tonne !
Que le vin pleuve dans Paris , Pour voir les gens les plus aigris Gris!
LA CHANSON EROTIQUE.
Dans l'ordre naturel, cette espèce de chanson doit avoir précédé toutes les autres. Quoi qu'en disent Hobes et Machiavel, les hommes ont fait l'amour avant défaire la guerre 5 cet impérieux besoin a du se faire sentir le premier dans toutes les conditions de la vie. Parmi plusieurs fragments de poésie amoureuse, modulée sur la flûte des sauvages , et que les voyageurs ont recueillis , je citerai de préférence celui dont parle Montaigne.
« Couleuvre , dont les replis laissent sur l'herbe une trace brillante, tes ondulations sont souples et gracieuses comme le beau corps de ma bien-aimée ; ton éclat est variable comme ses désirs. Hélas! son amour s'enfuit comme toi, lorsque tu glisses a travers les fleurs. »
Je me bornerai a rappeler ici que plusieurs odes de Catulle et d'Horace sont les premiers modèles de la chanson erotique , et qu'elles seraient encore sans rivales , si , de nos jours ,
46 ESSAI SUR LA. roÉSiE LÉGÈRE.
Moore et Be'ranger n'eussent porté ce genre a sa perfection.
Parmi nous la chanson e'rotique a suivi et marqué le cours de nos mœurs; long-temps naïve et licencieuse, elle manquait de goût et de délicatesse ; Lafare et Chaulieu l'embellirent des deux qualités qui lui manquaient: Gentil-Bernard en adoucit quelquefois les manières délicates 5 jusqu'à la fadeur^ et peut-être ce défaut se retrouve-t-il jusque dans la chanson suivante, de ce dernier auteur, a laquelle on a prodigué tant d'éloges.
a Jupiter, prête-moi ta foudre, » S'écria Lycoris un jour :
j) Donne, que je réduise en poudre )) Le temple où j'ai connu l'amour.
» Alcide! que ne suis-je armée
î) De ta massue ou de tes traits,
y) Pour venger la terre alarmée,
n Et punir un dieu que je hais !
« Médée, enseigne-moi l'usage » De tes plus noirs enchantements; )) Formons pour lui quelque bieuvage » Égal au poison des amants.
3) Ah ! si dans ma fureur extrême » Je tenais ce monstre odieux! »
— a Le voici , » dit l'amour lui-même, Qui soudain parut à ses yeux !
« Yenge-toi ! punis , si tu l'oses! »
Interdite à ce prompt retour , Elle prit un bouquet de roses Pour corriger le jeune Amour !
ESSAI SUR lA. POÉSIE légèhe. 47
On dit même que la bergère Dans ses bras n'osait le presser , Et , frappant d'une main légère , Craignait encor de le blesser.
Le même mérite et le même défaut se font sentir dans cette chanson de Bernis, qui n^a pas été moins célèbre du temps où régnait madame de Pampadour.
Le connais-tu, ma chère Éléonore, Ce tendre enfant qui te suit en tout lieu j Ce faible enfant qui le serait encore , Si tes regards n^en avaient fait un dieu ?
C'est par ta voix qu'il étend son empire; Je ne le sens qu'en voyant tes appas.
Il est dans l'air que ta bouche respire, Et sous les fleurs qui naissent sous tes pas.
Qui te connaît connaîtra la tendresse; Qui voit tes yeux en boira le poison : Tu donnerais des sens à la sagesse, Et des désirs à la froide raison.
L'hymne h la rose , de Gentil-Bernard , qui commence par ces vers ,
Vermeille rose Que le zéphyr Vient d'entr'ouvrir , A peine éclose Vu vas périr Sans refleurir,
n'est que le chef-d'œuvre de ce genre musqué.
La grâce précieuse et maniérée , l'élégante recherche que l'on remarque dans ces jolies pie-
ces de vers, e'taient les caractères communs à la poésie le'gère , de cette e'poque. Je leur préfère la chanson suivante , trop peu connue , et peut-être plus digne de l'être j on y trouve l'expression vraie de la volupté , et une chaleur d'expression qui naît du sujet même.
LES PENSEES D'AMOUR (i).
Reine des fleurs, charmante rose, Que ton éclat plaît à mes yeuxl Mon cœur à Tamour se dispose Par ton parfum voluptueux; Le sang de Yénus te colore , Cj'thère est ton premier séjour; Jamais je ne te vois éclore, Sans avoir des pensers d'amour.
D'une belle au printemps de l'âge Tu m'offres Tincarnat naissant ; Si le plaisir peint sou visage , C'est ta couleur qu'elle y répand.
Puis-je te voir, à peine éclose, Briller au matin d'un beau jour , Sans songera bouche de rose, Sans avoir des pensers d'amour ?
Sur une gorge enchanteresse Si j'imprime un baiser brûlant , Dans les vestiges que j'y laisse , Ta couleur brille au même instant.
Quel frisson ton boulon me cause î D'un sein j'effleure le contour; Peut-on voir un boulon de rose, Sans avoir des pensers d'amour ?
(i) Par M. Caigniez.
Quelques chansons e'rotiques de Boufïlers, de Ségur, de Laujon , de Parny , et de Longchamps, me'ritent e'galement d'être offertes pour modèles; mais dans la ne'cessité où je suis de n'en présenter qu'un seul, mon choix doit tomber encore sur un des chefs- d'oeuvres de l'Horace français.
L'abandon , le de'sordre, la verve, ou plutôt l'audace poe'lique, la double ivresse de l'amour et des Me'nades, porte'e jusqu'au délire; en un mot 5 tous les caractères de la chanson erotique se trouvent au plus haut degré dans la ^acc/zaTz^e de Béranger; mais les foudres de Thémis ont brisé son thyrse et sa coupe, et m'obligent a prendre un autre exemple. Je le choisirai parmi plusieurs chansons oii, par une alliance aussi aimable qu'inattendue , l'amour le plus tendre , et la sensibilité la plus douce, se mêlent aux pensées mélancoliques de la plus haute philosophie.