‹ Poésies légèresChapitre 27 sur 132 · DES AUTRES GENRES · texte numérisé non relu

DES AUTRES GENRES

Après avoir rapidement parcouru les diffe'renls genres de chansons, et avoir prouvé par de nombreux exemples que l'e'poque actuelle possède un poète qui a porté a sa perfection cette branche de notre littérature, je vais m'occuper plus succinctement encore des autres inspirations de la poésie légère.

J'ai déjà dit que la fable, Tapologue, Fépître, le conte, et même la cantate, considérés comme faisant un corps d'ouvrage, appartenaient a un ordre de poésie plus élevée 5 néanmoins chacun de ces morceaux, pris isolément, peut trouver sa place dans un recueil de poésies fugitives.

Je crois pouvoir me dispenser de parler de la ballade^ du rondeau, du triolet , et même du sonne tydiOWX. on ne parle plus depuis long-temps ; ainsi ma tache se réduit a faire ici mention du madrigal, de Vépigramme, du quatrain, du distique et de V inscription ^ dont se compose aujourd'hui (en y comprenant la chanson comme partie principale) le domaine de la poésie légère.

^2 ESSAI SUR LA TOtSlE LEGERE.

LE MADRIGAL

Ce mot vient-il du grec niandra (bergerie), ou de la ville de Madriga , en Espagne ? C'est aux étymologistes a prononcer sur cette importante question : s'il fallait me de'cider, en attendant, je serais assez porté a croire que la ville espagnole, dont les habitants se sont fait une réputation dans ce genre de poésie , a donné le nom au madrigal.

Ce petit poème, qui s'élève rarement au-dessus de six ou huit vers, exprime une pensée tendre, galante ou gracieuse, dont l'amour et la beauté doivent toujours être l'objet.

D'après cette définition , la plupart des pièces détachées dont se compose l'anthologie grecque, ne seraient que des madrigaux ^ si presque toujours la pensée, le sentiment ne s'y trouvait exprimé sous une forme subtile , qui a permis de les confondre avec l'épigramme.

Parmi nous ,

Le madrigal , plus simple et plus noble en son tour, Respire la douceur , la tendresse et l'amour.

Nos poètes des seizième et dix-septième siècles étaient fertiles en madrigaux, mais avant eux les Italiens et les Espagnols avaient déjîi • cultivé avec succès cette branche de la poésie légère; c'est surtout en France qu'une heureuse

imagination , servie par l'éle'gante urbanité' des mœurs , s^est plu a multiplier ces opuscules poe'tiques.

Les satires de Boileau n'ont pas empêche' que ce joli madrigal de Tabbe' Cotin n'arrivât jusqu'à nous.

Iris s*'esl rendue à ma foi ; QuVùt-elle fait pour sa défense ?

Nous n'étions ^ue nous trois , elle , l'Amour et moi , Et l'Amour fut d'intelligence.

On sait que le madrigal suivant, adressé a la duchesse du Maine, ouvrit a Saint- /iulaire les portes de l'académie.

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret, Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse; Elle serait Tliélis, et le jour finirait.

Mais quelque ingénieux qu'il soit, je préfère a ce madrigal celui de Bertaut , où je trouve l'expression plus naïve d'un sentiment plus vrai.

Quand je revis ce que j'ai tant aimé, Peu s'en fallut que mon feivrallumé N'en fît l'amour en mon ame renaître, Et que mon cœur, autrefois son captif, Ne ressemblât. l'esclave fugitif A qui le sort fait rencontrer son maître.

Voltaire, qui le premier , je crois, a parlé de ce madrigal , au mot Esprit^ dnns son dictionnaire philosophique, n'a pas dit qu'il l'eut

extrait d une fort longue pièce de vers , dout il forme la première et la seule bonne stance.

Voltaire met ce madrigal au-dessus de celui de M. de La Sablière :

Eglé tremble que dans ce jour L'Hymen, plus puissant que l'Amour, N'enlève ses trésors sans qu'elle ose s'en plaindre ; Elle a négligé mes avis; Si la Lelle les eût suivis ,

Elle n'aurait plus rien à craindre.

et de celui-ci, qu'il offre e'galement pour modèle :

Vous êtes belle, et votre sœur est belle ; Entre vous deux tout choix, serait bien doux.

L'Amour était blond comme vous ; Mais il aimait une brune comme elle.

Toutes les concessions de supe'riorite' que Voltaire fait a ses rivaux , il les détruit par ses propres ouvrages. Il porta dans ce genre de poésies la même perfection qui signalait les moindres jeux de sa plume. Quel madrigal peut se comparer a celui qu'il adresse a la princesse Ulrique de Prusse , depuis reine de Prusse ?

Souvent un peu de vérité Se mêle au plus grossier mensonge :

Cette nuit, dans Terreur d'un songe, Au rang des rois j'étais monté ; Je vous aimais, princesse , et j'osais vous le dire : Les dieux à mou réveil ne m'ont point tout ôtéj Je n'ai perdu que mon empire.

ESSAI SUR LA POÉSIE LÉGÈRE. y 5

Il est inutile d'insister sur la grâce, le charme, et la tournure ingénieuse de cette petite pièce de vers, dont on pourrait dire avec plus de raison que Boileau ne Fa dit du sonnet j

Un PAREIL MADRIGAL vaut scul uu loDg poèmc

Je pourrais citer cent autres madrigaux du même poète, sinon d'un me'rite égal a celui-ci , du moins très- supérieurs a ce que l'on connaît dans ce genre : je me borne à ce portrait de madame la duchesse de La Vallière :

Être femme sans jalousie, Et belle sans coquetterie, Bien juger sans beaucoup savoir , Et bien parler sans le vouloir j N'être haute ni familière , N'avoir point d'inégalité ; C'est le portrait de La Vallière, Il n'est ni uni ni flatté.

L'ÉPIGRAmiE.

L'auteur qui a le mieux réussi dans ce genre, Le Brun, a cherché a le justifier dans ce quatrain :

Sachez, lecteurs, que les méchants Font les vers noirs , les noires trames : Ce ne sont que les bonnes gens Qui font les bonnes épigrammes.

Pour ramener quelqu'un a cet avis donné en

j6 ESSAI SUR LA POÉSIE LEGERE.

v^ers assez médiocres , il faudrait du moins qu'on piit ignorer que les trois poètes qui ont excellé dans l'épigramme Pope , Jean-Baptiste Rousseau, et Le Brun lui-même; ont laissé une réputation de méchanceté , avouée de leurs plus grands admirateurs.

Les anciens nommaient indifféremment Épigraimne une saillie maligne , ingénieuse ou galante, on même une simple inscription : epi gramnia y chose écrite sur....

Les modernes ont restreint la signification de ce mot : ce n'est plus qu'un trait malin , rédigé en vers, et avec toute la précision possible.

Notre littérature est plus riche en éj^igrarames que celle de toutes les autres nations réunies.

Celle-ci , de Marot , a le mérite bien rare d'être dirigée contre un homme injuste et puissant : cette noble vengeance du génie est un trait bien honorable dans la vie du plus ancien de nos poètes.

Lorsque Maillard , juge d'enfer , menait

A Montfaucon Semblauçay Tàrae rendre ,

A votre avis, lequel des deux tenait

Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre ^

Maillard semblait rboranie que mort va prendre,

Et Semblauçay fut si ferme vieillard ,

Que l'on cuidait pour vrai qu'il menât pendre

A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Racine a excellé dans l'épigramme, mais il n'en a composé qu'uQ très-petit nombre ; il est

E3SAÎ SUK LA POESIE LEGERE. '] ']

vrai que ce sont des coups de maître. Je choisis les deux suivantes :

Sut le Germanîcus de.Pradûrl.

Que je plains le destin du grand Germanicus \

Quel fut le prix de ses rares vertus î

Persécuté par le cruel Tibère,

Empoisonné par le traître Pison , Il ne lui restait plus, pour dernière misère, Que d'être chanté par Pradon,

Sur Andromaque.

Le vraisemblable est peu dans cette pièce ,

Si l'on en croit et d'Oloune et Créqui : Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse , D'Olonne qu'Audromaque aime trop son mari.

Voltaire a plus cruellement immolé Desfontaines dans l'e'pigramme suivante :

Certain caffard , jadis jésuite ,

Plat écrivain, depuis deux jours

Ose gloser sur ma conduite,

Sur mes vei*s et sur mes amours.

En bon chrétien je lui fais grâce.

Chaque pédant peut critiquer mes vers 5 Mais sur l'amour jamais un fils d'Ignace

Ne glosera que de travers.

Ce même abbe' Desfontaines a fourni a Piron le sujet de sa meilleure e'pigramme :

Cet écrivain si fécond en libelles , Croit que sa plume est la lance d'Argail; Sur le Parnasse, entre les neuf pucelles , Il est placé comme un épouyantail :

Que fait le bouc en si joli bercail ? Y plairait-il ? Cbercberait-il à plaire ? Non; c'est Teunuque au milieu du sérail; Il n'y fait rien , et nuit à qui veut faire.

Trois poètes du dix-huitième siècle , Rousseau, Piron , et Le BruD, s'y disputaient depuis longtemps une supériorité' que je crois de'finitiyement acquise a ce dernier, si l'on éloigne, comme je le fais. Racine et Voltaire du concours. Ce dernier a semé ses ouvrages de vers épigrammatiques très-supérieurs a tous ceux de ses rivaux ; mais il ne les a que rarement détachés sous les titres d'épigrammes.

Rousseau , n'a point de rival pour l'épigramjiie cynique. Esprit éminemment caustique et licencieux, il se vengea, par la crainte qu'inspiraient ses vers , des injures que lui méritait la bassesse de ses mœurs. Doué d'un grand talent de versification, et de l'art de couvrir de l'éclat des formes poétiques la stérilité de sou imaginalion, la haine , qui l'avait peut-être trop persécuté pendant sa vie , servit de prétexte a l'envie, pour lui faire, après sa mort, une réputation exagérée , dont le temps et l'examen commencent a faire justice.

Parmi celles des épigrammes de Rousseau , dont la décence publique ne défend pas de faire mention , les deux suivantes me semblent réunir au plus haut point toutes les qualités du genre.

Le Confesseur accommodant.

Près de la mort , une vieille incrédule Rendait un moine interdit et perclus; Ma chèi'e fille, une simple formule D'acte de foi : quatre mots et rien plus.

— Je ne saurais. — Mon Dieu , dit le reclus , Inspirez-moi! Cà , voudriez- vous être Persuadée ? — Oui, je voudrais connaître , Toucher au doigt , sentir la vérité.

— Eh bien! courage , allons , reprit le prêtre , Offrez à Dieu votre incrédulité.

Le Théâtre du monde.

Ce monde-ci n'est qu'une œuvre comique ,

Où chacun fait ses rôles différents.

Là, sur la scèue , en habit dramatique,

Brillent prélats, ministres, conquérants.

Pour nous , vil peuple , assis aux derniers rangs ,

Troupe futile , et des grands rebutée ,

Par nous d'en bas la pièce est écoutée :

Mais nous payons, utiles spectateurs;

Et quand la farce est mal représentée.

Pour notre argent nous sifflons les acteurs.

Aucune époque litte'raire ne fut plus fertile en e'pigrammes que le dix-huitième siècle. La Motte et PiioG, La Harpe et Marmontel, Roi , Saurin , et l'abbé Arnauld, se firent principalement remarquer dans cette petite guerre de plume. Le Brun mit fin a cette espèce d'oligarchie littéraire qui laissait flotter , entre plusieurs mains , le sceptre de l'épigramme ; il s'en empara violemment, et sa longue vieillesse ne connut guère d'autre occupation et d'autre plaisir que

ces jeux cruels, où sa muse a remporte' le prix. Le Pindare français, après avoir passe' treiite ans de sa vie a composer d'admirables odes qui ne lui firent de re'putation que dans sa vieillesse, vengea lui-même son beau talent si long-temps méconnu , par onze ou douze cents épigrammes dirige'espresque toutes contre ses contemporains. Nul n'a porté aussi loin l'art d'acérer son vers ; et le trait qu^il lance est façonné de manière a ne pouvoir sortir qu'autant qu'il traverse. Souvent sa flèche est armée de plusieurs pointes , comme celle du sauvage caraïbe ; et, comme ce dernier , il s'en sert pour tirer dans les groupes.

Sur les poètes de V Académie,

Malgré deux scènes dramatiques, La Harpe n'est qu'un rimailleur ; Cliampfort polit des vers étiques} Leraierre en forge d'helvétiques; Saint-Lambert les fait narcotiques j Marmontel ne plaît qu'aux railleurs \ L'adroit et gentil émailleur Qui Lrillauta les Géorgiques , Des poètes académiques, Delille est encor le meiMeur.

Sur M. Gin.

Sur notre Pinde académique , Qui du vrai Pinde est peu voisin^ Notre Euripide limousin, Marmontel, hurle du tragique; Sedaine gâche du comique j Chabanon racle du lyrique ;,

Lemierre , en rime didactique , Nous trace l'art du Périigin; La Harpe, dans sa poétique, Est seul Aristote et Longin ; Guibert est Végèce en tactique; Eh ! que sera donc M. Gin ?

On remarque dans toutes les ëpigrammes de Le Brun une hardiesse de tours, une audace dans les associations de mots, et surtout un bonheur d'e'pithètes qui le distingue entre tous les poètes.

Celle-ci brille par la force de la pense'e.

Qu'en son faux zèle une prude est amère ! Damner le monde est un plaisir d'élus : Mais le Sauveur à la femme adultère Dit sans courroux : Allez, ne péchez plus ! Telle est du ciel la sublime indulgence; Il plaint l'erreur, il pardonne à l'offense; Il n'arme point ni le fer ni le feu ; La pécheresse eut sa grâce accordée ; Mais qu'on suppose à la place de Dieu Prude ou docteur, elle était lapidée.

Je me plais encore a citer Tépigramme suivante, la seule peut-être qui fasse autant d'honneur au cœur du poète qu'a son esprit :

A un f retendu ami.

Indigne ami d'un amant des neuf sœurs,

Reprends , reprends ton éloge perfide;

Tu sais donc l'art d'emmiéler les noirceurs ,

Et de sucrer le fiel des Euménidcs ?

Dupe un moment, oui , mon cœur s'y méprit;

Il s'épancha dans le plus sot écrit ;

Mais , je le vois , ta louange diffame.

L'ingrat qui peut calomuier mon ame Ps'a pas le droit de louer mon esprit.

On regarde assez ge'ne'ralement Vépigramme suivante comme la meilleure des six cent trois que Téditeur des œuvres complètes de Le Brun a publie'es.

Sur La Harpe.

Ce j)elit homme à son petit compas Crpit mesurer les élans du génie ; Au bas du Pinde il trotte à petits pas , Et croit franchir les sommets d'Aonie ; Au grand Corneille il a fait avancée j Mais à vrai dire on riait aux éclats De voir ce nain mesurer un Atlas , Et , redoublant ses efforts de pigmée , Burlcsquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée.

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