‹ Poésies légèresChapitre 3 sur 132 · LA CHANSON · texte numérisé non relu

LA CHANSON

L'homme qui, ému d'un sentiment tendre, vif, ou léger, prolonge ses accents, les module

et varie les tons de sa voix en mêlant des paroles a celte expression naturelle, fait une chanson. Le guerrier Scalde qui s'écriait sur le champ de bataille :

« Corbeaux, voici votre pâture; nos ennemis » sont morts : remerciez-moi 5 venez, voici votre « pâture;» et qui accompagnait ces mots d'inflexions diverses, faisait une chanson militaire.

Cette origine est commune a toutes les espèces de chansons. Les règles sont ne'es ensuite du nombre même des exemples, et ont été données a cette manière d'exprimer son émotion par une alliance intime du chant et du langage, car, à défaut des règles étroites, Boileau l'a dit :

Il faut même en chansons du bon sens et de l'art.

Tout ce qui se chante ne se nomme pas chanson. Je ne fais pas entrer dans cette catégorie la cantate, l'hymne, et l'ode. Les anciens, dont les moeurs plus fortes et plus naïves tendaient toujours a une grande élévation, ont confondu ces différents genres. Ils portaient, dans leurs productions les plus légères, cette gravité, cette élégance qui donne un prix aux moindres choses.

L'ame ardente de Sapho immortalisa ses peines dans des chansons amoureuses, dont nous n^avons que des (rB^ments plus pfécieux que Vor, au dire deLj'simaque.

On retrouve avec moins d'ardeur, mais avec

plus de grâce et d'éle'vation, le même me'rite dans les petites odes d'Horace. Anacre'on n'a fait que des chansons, dont il est difficile d'apprécier le me'rite , si l'on n'est pas initié aux mystères de la poésie grecque : une heureuse mélodie , quelques idées gracieuses composent toute la magie de ce poète, dont la couronne, que le temps n'a pas effeuillée, se flétrit chaque jour sous la main pesante des commentateurs.

Je ne m'arrête pas sur l'origine plus ou moins ancienne de ce petit poème ;, et j'ai de bonnes raisons pour m'en tenir à l'opinion d'Aristote , qui prétend que les lois ne sont que des chansons, et qui en donne pour preuve que les unes et les autres s'exprimaient en grec par un même mot ,

La chanson, parmi nous, est un petit poème marqué d'un ihylhme populaire et facile : passant de bouche en bouche , et rapide comme la renommée ; il devient l'expression de tout un peuple, qui répète ses refrains joyeux ou passionnés. Comme la chanson se prête à tous les sentiments , elle emprunte aussi tous les tons. Gaie, tendre, satirique, philosophique, jamais fée n'eut dans ses mains un prisme plus variable. La seule teinte qu'elle rejette est celle du pédantisme.

Si je cherche a établir une espèce dWdre dans un sujet qui en comporte si peu, je trouve d'abord la chanson religieuse, la chanson pohtique.

et patriotique, la chanson guerrière, la chanson philosophique, la chanson satirique ou vaudeville, dans laquelle les Français ont surtout excellé , et qui a fait dire que la France e'tait une monarchie tempérée par des chansons ; la chanson de table ou bachique , la chanson anacréontique ou erotique ; la chanson grivoise qui est Pabus et Texcès de ce dernier genre; enfin la chanson burlesque ou parodie, qui tient de la chanson grivoise et de la chanson satirique. Il est inutile de répéter que tous ces genres rentrent assez souvent Tun dans Pautre, et qu'il est impossible d'en déterminer exactementleslimites.

Page 1