‹ Poésies légèresChapitre 51 sur 132 · LES VOYAGES DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

LES VOYAGES DE L'AMOUR

Vénus achevait à Cyllière L'éducation de l'Amour; Elle sent qu'il est nécessaire D'Europe qu'il fasse son tour. D'ailleurs , si l'ou en croit les sages De tous les lieux , de tous les temps , L'expérience et les voyages Forment beaucoup les jeunes gens.

Que de pleurs pour se mettre en route l L'Amour ne voulait pas partir ; C'est le premier pas seul qui coûte :

Depuis il veut toujours courir.

A son fils la reine des belles Fait don , en partant , d'un flambeau j Le Plaisir lui prête ses ailes , Et la Fortune son bandeau.

Sous la conduite de Mercure , Qu'on lui donne pour gouverneur , L'enfant , maître de la nature , Arrive chez le grand-seigneur.

Si du sérail l'antique usage Avait pour lui quelques appas , Il ne pouvait souffrir l'image De ces messieurs qui n'en sont pas.

Après huit jours de résidence , Ivre de parfums , de sorbet , L'Amour tira sa révérence Au successeur de Mahomet.

En vain l'auguste Calherine Yeut le fixer en son pays j

il ne peut se faire à la mine De tous ces amoureux transis.

Mercure indique l'Angleterre } Descendu sur ces bords vantés , Cupidon se croit à Cythère , Au milieu de tant de beautés; Et pourtant ce climat fertile N'était pas son pays natal :

Il mourait d'ennui dans cette île j Sans pouvoir exprimer son mal. (i)

On lui conseille l'air de France , Des plaisirs asile connu , Dont sa mère avec complaisance L'a tant de fois entretenu.

Un jour , à l'insu de Mercure, Vers ces beaux lieux il prend l'essor; Mais en descendant de voiture * On lui demande un passe-port.

Je suis l'Amour.... et je me flatte Que ce nom de vous révéré....

L'un dit, c'est un aristocrate ; L'autre dit , c'est un émigré ; C'est , dit un troisième , un despote.

D'un ton piteux il répliqua , Je suis un petit sans-culotte ; Aussitôt ou le relàclia.

Persécuté de ville en ville , Enfin il arrive à Paris ; Paris, qu'il croit toujours l'asile Des plaisirs , des jeux et des ris* Mais il en cherche en vain les traces Dans ces palais , dans ces jardins Jadis habités par les Grâces, Aujourd'hui par les Jacobins.

(i) Il u'y a pas de mot eu anglais pour exprimer l'ennuri.

POÉSIES LÉGÈRES. iày

Fils du goût et de l'opulence , Amant des arts , ami des jeux , L'Amour abandonne la France, Et cherche des bords plus heureux.

On le maltraite en Allemagne ; A Lisbonne il est détenu ; Il se sauve à travers l'Espagne ; Sûr de n'y pas être connu.

Pour s'introduire en Italie , II prend l'habit d'un cardinal ; A Venise, avec la Folie L'Amour passe le carnaval. Il allait partir pour Florence j Mais on l'avertit à propos 5 Et sur cet avis d'importance ^ A Florence il tourne le dos.

L'Amour de retour à Cytbère , On s'aperçoit du changement ; Des Grâces c'est encor le frère , Mais non le lils du sentiment.

Vénus, qui n'en croit plus les sages , Convient alors avec douleur , Qu'en fait d'amour, dans les voyages,, L'esprit vit aux dépens du cœur»

l38 rOÉSIES LÉGÈRES.

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