A MON AMI A. PI G N'Y
CLAIR DE LUNE
Soulevant le rideau des ombres, La pâle lune, lentement, Des fleuves noirs aux forêts sombres Étale son rayonnement,
Et sur le vert tapis des mousses Où la nuit épand sa fraîcheur, On sent planer deux choses douces.
La solitude et la blancheur,
Jour timide, aube solitaire Qui nous console du soleil; Baiser pur effleurant la terre Sans interrompre son sommeil !
Plus d'oiseaux, la biche est couchée,
Le fiot, à peine, ose frémir ; On dirait une sœur penchée Qui regarde sa sœur dormir !
Et si la brise familière Écarte les rameaux discrets, On voit des gouttes de lumière Trembler aux feuilles des forêts.
Tandis qu'ouvrant, au bord des grèves, Son noir calice où dort l'amour, S'épanouit la fleur des rêves, Qui se fane quand vient le jour !
clair de LUNE
Et pourtant, ô lueur, ô caresse, ô mystère, Sourire étincelant que reflètent les eaux, Silences argentés de la nuit solitaire Qui flottez comme un voile aux pointes des roseaux,
Grâce des monts, douceur des horizons énormes, Blanc duvet de colomba, au dos des mers jeté, O splendeurs!... vous tombez des régions difformes D'où le regard de Dieu s'écarte épouvanté !
C'est un monde effrayant plein de visions mornes, Qu'un cratère éternel a fait rugueux et noir. Là, des déserts sans fin suivent des mers sans bornes, Comme la lassitude., après le désespoir ! . . .
Aucun pas n'a marqué ces plaines désolées,
Ou, si l'être s'obstine et s'y veut hasarder,
C'est quelque peuple affreux grouillant dans les vallées
Qui nous ferait mourir, rien qu'à nous regarder !
Comme un lépreux qui râle, étendu sur sa claie, La nature enchaînée à ce sombre univers Au pied des monts géants, pleure, et, par chaque plaie, Va roulant sa sanie au noir égout des mers !
Et peut-être, ô terreur, quand du haut de la nue, La nuit verse sur nous le silence et la paix, La planète que ronge une angoisse inconnue Pousse un long cri de mort qu'on n'entendra jamais !
CLAIR DE LUNE
Le poëte, en ses mains hardies, Prend son grand luth, et de ses doigts Tombent des larges mélodies Sur les sept cordes à la fois !
C'est une musique superbe Où résonne tout l'univers, Depuis la chanson du brin d'herbe, Jusqu'au dithyrambe des mers.
La nature écoute, saisie...
Et, comme un ruisseau de cristal,
Descend la douce poésie
Des sommets bleus de l'idéal,
Tandis qu'en bas de joyeux groupes Étendu? sur la berge en fleurs, Boivent, en y plongeant leurs coupes, L'oubli du monde et des douleurs !
Seule, au balcon que l'oiseau frise, La vierge, sous ses rideaux blancs, Croit entendre, au loin, dans la brise, La sérénade des galants,
Et rêve, avec de molles poses, A celai qui, chantant pour eux, Donne plus de parfums aux roses Et plus d'amour aux amoureux !
CLAIR DE LUNE
Et pourtant, ô tendresse, ô délire, ô cantiques, Hymnes qui du grand ciel savez faire le tour, Poëmes qui chantez avec des voix antiques L'éternelle jeunesse et l'éternel amour,
Ballades, secouant le tambourin des rimes, Strophes, mètres dansants, sonnets d'espoir chargés, O transports !... Vous tombez, malgré vos cris sublimes, Des cœurs les plus perdus et les plus ravagés !
Là hurlent des désirs qui n'auront pas leur proie, Là, saignent des douleurs qui se cachent au jour, Là, sur toute croyance, incessamment tournoie Le doute, oiseau des nuits, maigre comme un vautour !
Partout, le ciel de plomb, partout, le sable aride, Pas une source fraîche, aux haltes du chemin, Si Ton y voit germer quelque oasis timide, Le simoun, en passant, l'emportera demain!
Nul pas n'a mesuré ces vastes solitudes Dont un sphinx éternel garde le seuil poudreux, Tandis qu'au fond, dressant leurs mornes attitudes, Les souvenirs muets se regardent entre eux !
Et cet écho charmant d'où tant de joie émane, Qu'il fait rêver du ciel les peuples attroupés, C'est ton grelot qui tinte, ô sombre caravane, Des désirs haletants et des espoirs trompés!...
A AGEXOU CUAD\
LA TERRE ET LES ÉTOILES
Roulant dans la nuit solitaire, Les astres dirent à la terre :
« Où vas-tu, monde audacieux ?
Comme un point perdu dans l'espace.
Ton orbe étroit tremble et s'efface, Mais toujours on connaît ta place, Au bruit que tu fais dans les cieux!
» 0 terre dont le flanc tressaille Quel enfantement te travaille ?
Quel volcan soulève tes mers?
A l'heure des brises glacées, Pourquoi ces plaintes insensées Qui, dans l'ombre des nuits, poussées, Réveillent le grand univers?...
» Dans ta rumeur et ta fumée, Comme dans un cercle enfermée, Ta roules ton noir tourbillon.
Et Ton dirait une carène Que sur la mugissante arène Le vent des mers toujours entraîne.
Sans boussole et sans pavillon !
» N'as-tu plus tes blondes campagnes,
Tes bois penchés sur tes montagnes,
Tes océans mélodieux?
Et tes fleurs et tes ruches pleines,
Et tes si charmantes haleines
Que pour s'égarer dans tes plaines,
Les anges s'exilaient des cieux?
LA TERRE ET LES ETOILES
» Cesse tes cris, monde en démence !
Laisse en paix, sur ton dos immense, Flotter au vent tes cheveux d'or!
Doux était ton chant solitaire...
Tu souriais avec mystère...
Souris encore, ô belle terre !
0 belle terre, chante encor!... »
Et la terre dit aux étoiles :
« Tournez, mes sœurs, planez sans voiles !
Jetez aux deux votre lueur !
Moi, je suis l'ardente ouvrière
Qui, dans l'ombre ou dans la lumière,
Marche, les pieds noirs de poussière,
Et le front baigné de sueur ! . . .
» Plus de soirs joyeux, plus d'aurore!
Comme un fruit que le ver dévore.
Mon flanc porte un hôte inconnu ; L'homme, en ses courses incertaines, A broyé l'herbe de mes plaines,
U FESTONS El ASTRAGALES
Et pour tirer l'or de mes veines, Dans mon sein plongé son bras nu!
» Avec sa rame, avec sa sonde, Il a heurté la mer profonde, Et déchiré son manteau bleu!
Sans souci du ciel qui se venge, En trône il a pétri sa fange, Et j'dcru, dans sa force étrange, Qu'il allait créer comme Dieu !
» Mes monts chancellent, mon sol ploie, La foudre sur mon front flamboie, Chaque jour hâte mon déclin, Ma couronne a ses fleurs fanées, Et j'ai vu les mers déchaînées Dans mes campagnes étonnées, Déborder comme un vase plein !
» Pourtant dans ma douleur amère, J'aime l'homme, ainsi qu'une mère
LA TERRE ET LES ÉTOILES 15
L'enfant qui la frappe et la mord.
Chantez, mes sœurs! Comme en un rêve Moi je vais au vent qui s'élève, Il faut que ma route s'achève Jusqu'à l'écueil ou jusqu'au port ! . . . »
A ALFRED GDERARD
Et le cèdre, debout sur le mont solitaire, Disait : — Béni soit Dieu, qui du sein de la terre Fait monter comme un flot la sève dans mes flancs; Béni soit le Seigneur qui, pour moi seul au monde, Garde dans ses trésors et la fraîcheur féconde, Et les ravons étincelants !
Je suis le fils aîné de la nature immense !
Les germes des humains dormaient dans le silence,
Que déjà j'étendais mes bras audacieux;
Les forêts d'aucun cri ne tressaillaient encore,
Et la brise, agitant mon feuillage sonore,
Fut le seul bruit, un jour, qui monta jusqu'aux deux !
Dès que l'homme créé sortit de la poussière,
Devant ma majesté puissante et séculaire
Il inclina la tête, apprit à me bénir,
Et cachant tous ses dieux sous mon écorce dure,
Il fit de mes rameaux, durant la nuit obscure,
Tomber les voix de l'avenir î
Sous mes pieds immortels, les familles humaines.
Ont vécu leur saison, comme l'herbe des plaines !
Du temps qui détruit tout, seul j'ai bravé l'affront; Et quand l'orage passe, en ébranlant les villes,
Les siècles, plus nombreux que mes feuilles mobile?
Tremblent confusément, suspendus à mon front !
Gloire à Dieu! gloire à Dieu !... je suis le roi du monde !
La vie, a mon flanc noir, glisse lente et profonde; Dans le granit des monts j'enfonce mes cent pies ! Le nuage, en passant, se déchire à ma cime, Et je reste, ici-bas, comme un pilier sublime Sur qui les cieux sont appuyés !
Et l'homme, sur son front posant le diadème, Disait : — Béni soit Dieu dont la bonté suprême
Mit tant de force en moi !
Mon génie à toute heure allonge mes domaines ; Sur tous les océans et par toutes les plaines,
Je suis, je suis le roi !
Les saisons, dépouillant les campagnes vermeilles, Pour ma soif et ma faim répandent leurs corbeilles
Sous mes plafonds sculptés!
Pour moi fermenter or aux veines de la mine, Pour moi le flot salé polit la perle fine
Dans les immensités !
A chacun des désirs dont mon âme tressaille, Esclave obéissant tout un monde travaille
Et ne s'arrête pas!
Et comme des lions qu'a muselés le maître, Les éléments soumis,, en me voyant paraître,
Bondissent sur mes pas !
Les fleuves murmurants font tourner mes machines, Le feu grince et se tord dans mes noires usines,
L'air se plie à ma loi !
Et quand je veux, un jour, visiter mon empire, Je dis aux vastes mers : « Soulevez mon navire ! »
Aux vents : « Emportez-moi î »
Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! ma volonté féconde Est un moule puissant où p jette le monde
Pour qu'il garde mon pli !
Et quand je passe, calme et portant mon idée, La montagne se range, et la mer débondée
Se refoule en son lit !
Le cèdre au front superbe est couché dans la plaine. L'homme s'est endormi dans son tombeau glacé. Sur leurs débris sans forme, où le ver se promène, Un bruit mystérieux lentement a passé :
« A nous, à nous! les temps et l'avenir sans bornes ! A nous, fils de la mort et frères du destin ! Nous peuplons du néant les solitudes mornes, Et Dieu, de l'univers, nous fait un grand festin!
La mort, la mort nous aime : au sein de la nuit sombre Elle ouvre les cercueils avec sa froide main; Elle nous dit : « Mes fils, que faites-vous dans l'ombre ? La tombe est-elle vide, et n'avez-vous pas faim?
Je vous apporterai de belles jeunes filles,
Pâles comme des lis, et des enfants tout blonds !
Car c'est pour vous, ô vers, que croissent les familles, Ainsi que des troupeaux parqués dans les vallons ! »
Et puis, la mort nous quitte et s'en va par la terre; Elle franchit les monts et passe les grands flots, Traînant, comme un butin, le cèdre centenaire, Ou prenant le navire avec les matelots î
Gloire, gloire au Seigneur î il fit du ciel immense Un dais d'azur et d'or à notre royauté î Oà le monde finit, notre empire commence, Solitaire et profond comme l'éternité !
Toujours retentira la chute monotone Des siècles, l'un sur l'autre, en la nuit emportés ! Et tomberont, sans cesse, au souffle de l'automne, La feuille des forêts, et l'homme des cités !
Jusqu'à ces jours lointains de pâle solitude
Où, sur la terre morte étalant notre orgueil, Nous rongerons le monde en sa décrépitude, Comme un cadavre froid qui n*a pas de cercueil !