LE LION
Mais lui, qu'a-t-il gardé, le lion ridicule, Le Richelieu bourgeois, le don Juan roturier, Grotesque conquérant à la barbe d'Hercule, Marquis de Carabas dont le père est meunier ! Dites? quel est son droit? quel laquais en démence Sur des coussins de pourpre enivra son enfance? \u peuple que son char éclabousse en chemin Quel blason montre-t-il, sur un vieux parchemin? Lui, qui siffla jadis les nobles d'un autre âge ! Lui, que berça Juillet, au branle du canon ! Valet qui des grandeurs a fait l'apprentissage, Insolent, moins l'esprit ! vaniteux, moins le nom ! Ah ! c'est pitié de voir ce commis hors d'haleine, Bouffi dans son orgueil et dans son habit noir, Faire, à l'égal d'un droit, sonner sa bourse pleine, Et secouer au vent la poudre du comptoir !
Bravo ! marchands dorés ! nobles fils de famine ! Du talon, sans remords, foulez le peuple impur ! Ktalez vos couleurs, blasons de pacotille, Pains de sucre en sautoir et coton sur azur !
Vous n'atteindrez jamais à l'aristocratie, Et toujours, mes seigneurs, malgré vos airs galants, Vos gros pieds perceront sous la botte vernie, Vos grosses mains feront éclater vos gants blancs !
A MTHURIN RÉGNIER
Vieux Mathurin, poëte aux âpres mélodies, J'aime de ton bon vers les allures hardies, Quand il va débraillé, sans grègues, sans chapeau. Ainsi qu'un franc buveur, au sortir du caveau ! Tu savais, ô Régnier, que l'ardente satire A besoin de piment pour allumer son ire !
Ton robuste Apollon ne connut pas cet art
De jeter sur les mots des masques et du fard.
Il aimait, aux lueurs d'une fauve lanterne.
S'accouder, à son aise, au banc de la taverne.
Et, la bouteille en main, dire leur fait aux gens,
Sans crainte des rhéteurs, des sots, ni des sergents.
Comme une artère chaude et de sang inondée,
A chacun de trjs vers on sent battre l'idée.
Et dans ta haute phrase où la colère bout.
Tout est vivant, tout marche, et se dresse debout.
Oh ! que j'aime à te voir, quand, le poing sur la hanche,
De Ronsard bafoué, seul, tu prends la revanche,
Et de ton vers penseur flagelles sur le dos
Le Malherbe qui pèse et qui gratte des mots !
Cependant que déjà, maître, ta main hardie
\ux Molières futurs taille la comédie,
Et, des voiles bénins dégageant ton tableau.
Prépare des rougeurs au pudique Boileau !
Certes, l'art des savants et de la pédantaille, Comme un manteau trop court, n'allait pas à ta taille,
A MATHUR1N REGNIER 141
Carton libre génie, avec ses pieds d'airain, Quand il entre en un vers, y marche en souverain, Et parfois, sans façon, dans ta franche satire, S'entrouvre l'hiatus, comme un éclat de rire.