VIII ELOGE
ceux qui le cultivent. Boileau lui disoit souvent que depuis que le monde existe on n'avoit point vu que le fils d'un grand poète fût un grand poète lui-même ; mais ces remontrances furent inutiles : il fallait que le fils du grand Racine fît des vers. On dit qu'il se sentait dès-lors beaucoup d'attrait pour le théâtre; il est heureux pour sa gloire qu'il ait eu la force d'y résister. La réputation de son père eût été pour lui un fardeau trop difficile à soutenir, et la dévotion le déroba fort à propos à cette tentation déhcate. Il est des noms que l'on ne porte pas impunément : celui de Racine est fait pour intimider long-temps quiconque entreprendroit de l'illustrer de nouveau dans la carrière dramatique. On sait ce que l'auteur ^Ariane a perdu en célébrité par l'honneur dangereux de s'appeler Corneille.
Au sortir du collège, le jeune Racine étudia en droit, et se fit ensuite recevoir avocat; mais, ne se sentant aucun goût pour cette profession , il prit l'habit ecclésiastique, et se retira chez les pères de l'Oratoire de Notre-Dame des Vertus. Pendant trois ans de séjour qu'il fit dans cette maison , il composa son poème de la Grâce, sujet que saint Prosper avoit aussi mis en vers dans le cinquième siècle.
Ayant quitté depuis l'habit ecclésiastique , M. D' Aguesseau,qui avoit eu pour son père la plus tendre
DE LOUIS RACINE. ix
estime, le fit venir auprès de lui dans sa retraite de Fresne. Lorsque ce magistrat fut rappelé , M. Racine revint à Paris, et fut reçu à l'académie des inscriptions en 17 19.
La médiocrité de sa fortune le détermina à accepter une place de directeur des fermes. Qui croirait que le fils de l'illustre Racine eût été réduit à n'avoir que cette ressource ? C'est ce qu'on voudrait pouvoir dissimuler; mais ni les descendans de Corneille, ni ceux de nos plus grands hommes n'ont été plus heureux. Le monument élevé à la gloire de M. de Crébillon par Louis XV est le premier exemple que la France ait eu d'une marque de considération accordée à la mémoire d'un homme célèbre. Cet exemple sera imité sans doute, et pourra consoler du moins les héritiers d'un nom illustre du peu d'avantage qu'ils en retirent pour leur forlune.
Louis Racine partit donc pour Marseille : de là il passa à Salins, ensuite à Moulins, à Lyon, à Soissons. Il resta quinze ans dans cette dernière ville, pendant lesquels il se fit recevoir à la table de marbre maître particulier des eaux et forets du duché de Valois. Ce fut au milieu de ces divers emplois qu'il composa le poème de la Religion, ses Épitres sur Vhomme et ses autres ouvrages. Il contribua