CHANT V
Je tâche dans ce cinquième chant d'humilier cet esprit si fier. Les mystères , il est vrai , paroissent contredire la raison ; mais la raison ne doit pas être notre seule lumière : par elle seule nous ne sommes qu'ignorance ; comment pourrions-nous lire dans le grand livre des secrets du ciel , puisque nous ne lisons presque rien dans le livre de la nature, qui semble ouvert à nos pieds? Qu'avons-nous appris depuis que nous l'étudions .^^ Quelques faits, jamais les causes primitives. La nature ne nous laisse jamais entrer dans son sanctuaire. Une histoire abrégée de nos
progrès dans la physique en est la preuve. Le hasard, qui nous a procuré quelques découvertes, nous a peu à peu ofuéris de nos anciennes erreurs. La raison a semblé établir son règne depuis Descartes et Newton ; mais toux deux , en nous montrant la grandeur de l'esprit humain , en ont aussi montré la foiblesse, puisqu'ils se sont égarés comme les autres quand ils ont voulu passer les bornes que Dieu a prescrites à notre curiosité. L'homme peut-il seulement savoir la cause de la pesanteur? Sait-il comment se fait la digestion ? Connoît-il la cause de la fièvre , et la vertu du quinquina ? Tout est voilé pour lui dans la nature ; mais il y met encore un nouveau voile , s'il éteint le flambeau de la religion. Pourra-t-il m' expliquer pourquoi il n'est qu'ignorance , pourquoi la terre est pleine de désordres et d'imperfections ? Ou Dieu n'a pas voulu rendre son ouvrage plus parfait , ou il ne l'a pu. Des deux côtés le déiste trouve un abîme , tandis que moi , pour qui la foi lève un coin du voile , j'en vois assez pour n'être plus dans les ténèbres. La religion , en m'apprenant les causes de tous les désordres et de nos malheurs , m'apprend à mettre ces malheurs à profit , et me montre que notre ignorance , peine du péché , doit nous engager à ne pas perdre un temps si court dans des recherches inutiles. Une religion qui me répond plus clairement que la philosophie, et qui se suit avec tant d'ordre, ne peut être une invention humaine. Je n'ai plus de doute , et ma raison n'en trouve point la lumière contraire à la sienne ; mais ces deux flambeaux se réunissent , et ne font qu'une clarté pour moi.