‹ PoésiesChapitre 10 sur 64 · CHANT VI · texte numérisé non relu

CHANT VI

Après avoir combattu les athées dans le premier chant, et les déistes dans les quatre suivans , j'attaque dans le dernier ceux qui ne sont incrédules que par lâcheté. Leur opposition à croire ne vient que de leur opposition à pratiquer : ils feroient à la religion le sacrifice de leurs lumières , si elle n'exigeoit pas encore le sacrifice des passions. Quand le cœur n'est point touché , l'esprit, qui en est toujours la dupe , cherche des prétextes pour excuser sa révolte. C'est aussi le cœur que j'attaque , en montrant la conformité de la morale de la raison avec celle de la religion. La première a été connue des poètes , même les . plus voluptueux : mais elle n'a point été pratiquée par les philosophes , même les plus sévères ; au lieu que la morale de la religion a changé l'univers , parce qu'elle est fondée sur l'amour, qui rend tous les préceptes faciles. Cet amour, qui a allumé la ferveur des premiers siècles , va toujours en s'affoiblissant , ainsi qu'il a été prédit. Quand il sera prêt à s'éteindre , Dieu viendra juger les hommes ; et au dernier jour du monde sera consommé le grand ouvrage de la religion , qui commença le premier jour du monde.

Un sujet si vaste , si intéressant et si riche , n'a pas besoin , pour se soutenir, d'autres ornemens que de ceux qu'il fournit de son propre fonds. Je perdrois le respect que je dois à mon sujet , si je m'égarois en quelques fictions. Dans tout autre poème didactique, elles pourroient trouver place de temps en temps pour délasser de la froideur des préceptes et des raisonnemens ; mais elles n'en peuvent trouver dans celui - ci. La religion est si

lo PREFACE.

grave , que la fiction la plus sage prend auprès d'elle un air de fable , qui ne peut s'allier avec la vérité.

C'est ce mélange monstrueux qu'on condamne avec raison dans le poème de Sannazar : on se rebute d'entendre les merveilles saintes dans la bouche de Protée , le catalogue des néréides qui environnent Jésus-Christ lorsqu'il marche sur les eaux ; et l'on méprise les hommages que lui rend Neptune lorsqu'à son aspect il baisse son trident. Cependant ce poème, qui coûta vingt ans de travail à l'auteur , lui attira des brefs honorables de deux souverains pontifes , dans l'un desquels Léon X remercie la Providence qui a permis que l'Église trouvât un si grand défenseur que Sannazar dans un temps où elle étoit attaquée par tant d'ennemis. Dwinâfactum Proi^identiâ ut divina sponsa, totimpiis oppugnatoribus lacer atoribusque lacessita , talem tantumque nacta sit propugnatorem. Non qu'un pape si éclairé put approuver l'abus que le poète avait fait des ornemens de la fable, ni penser que le Jourdain, parlant de Jésus-Christ à ses nymphes , pi\t convertir les hérétiques et les incrédules , mais parce qu'on a toujours senti combien il étoit louable à un poète de consacrer son travail à des sujets utiles, et surtout à la gloire de la religion.

J'avoue qu'en renonçant aux beautés brillantes de la fiction , il faut peut-être renoncer aussi au titre de poète, et se contenter du rang de versificateur ; mais comme l'utilité des hommes doit être le principal objet d'un écrivain sage , je serois assez récompensé de mon travail , si ma versification contribuoit à imprimer plus facilement dans la mémoire des vérités qui intéressent tous

les hommes. Quelquefois même la versification est gênée par la matière , qui ne permet pas qu'on se livre à toute son imagination , et dans laquelle on doit sacrifier, quand il le faut, les ornemens à la justesse du raisonnement.

Ce fut le seul amour de l'utilité publique, et non l'ambition de passer pour poète, qui engagea le célèbre Grotius à mettre d'abord en vers hollandais , quoique dans un style simple et à la portée du vulgaire, son excellent Traité de la vérité de la religion chrétienne, qu'il donna depuis en prose latine, et qui a été traduit en tant de langues. Il voulut fournir à ses compatriotes , que le commerce conduit parmi tant de nations , et par conséquent parmi tant d'opinions, un ouvrage dont la lecture servît à les affermir dans la foi , en même temps qu'elle les délasseroit pendant ces momens d'oisiveté que laisse une longue navigation. Et lorsqu'il osa mettre en vers un sujet pareil, il s'attendit à cette indulgence qu'on doit avoir pour les auteurs qui , suivant les paroles d'un ancien , dans une entreprise dont la difficulté ne les a point rebutés, ont préféré le désir d'être utiles à l'ambition de plaire : Qui^ difjicidtatihus victis, utilitatem jiwandi prœtulerunt gratiœ placendi ( i ) .

G est encore à l'exemple de cet homme illustre que j'ai ajouté des notes , dont la plupart sont absolument nécessaires, ou pour développer les raisonnemens , ou pour autoriser les faits. J'établis presque tous ces faits sur le témoignage des écrivains païens , parce que les aveux de nos ennemis sont des preuves pour nous. Si je cite quel-

(i) Pline, uat.

Il PREFACE.

quefois les poètes et les philosophes profanes , c'est pour faire voir que sur des vérités si importantes les plus grands génies de l'antiquité ont pensé comme nous , parce que la raison a tenu le même langage à tous ceux qui l'ont écoutée attentivement ; que, loin d'être contraire à la religion, comme le croient ceux qui ne l'ont pas bien consultée, c'est elle au contraire qui nous en fait sentir la nécessité, qui nous y conduit comme par la main , et qui , entrant avec nous dans le temple , s'y prosterne et écoute en silence.

POÈME

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La raison clans mes vers conduit l'homme à la foi. C'est elle qui , portant son flambeau devant moi , M'encourage à chercher mon appui véritable, M'apprend à le connoître, et me le rend aimable.

Faux sages, faux savans, indociles esprits,

Un moment, fiers mortels, suspendez vos mépris.

La raison, dites-vous, doit être notre guide.

A tous mes pas aussi cette raison préside.

Sous la divine loi que vous osez braver.

C'est elle-même ici qui va me captiver.

Et parle à tous les cœurs qu'elle invite à s'y rendre :

Vous donc qui la vantez, daignez du moins l'entendre.

Et vous qui du saint joug connoissez tout le prix, C'est encore pour vous que ces vers sont écrits. Celui que la grandeur remplit de son ivresse Relit avec plaisir ses titres de noblesse : Ainsi le vrai chrétien recueille avec ardeur

i4 LA RELIGION.

Les preuves de sa foi , titres de sa grandeur :

Doux trésor , qui d'une ame à ses biens attentive

Rend l'amour plus ardent, l'espérance plus vive!

Et qui de nous, hélas! n'a jamais chancelé?

Le Prophète lui-même est souvent ébranlé.

Il n'est point ici-bas de lumière sans ombres.

Dieu ne s'y montre à nous que sous des voiles sombres :

La colonne qui luit dans ce désert affreux

Tourne aussi quelquefois son coté ténébreux.

Puissent mes heureux chants consoler le fidèle !

Et puissent-ils aussi confondre le rebelle!

L'hommage t'en est dû, je te l'offre, 6 grand roi!

L'objet de mes travaux les rend dignes de toi.

Quand, de l'impiété poursuivant l'insolence.

De la religion j'embrasse la défense,

Oserois-je tenter ces chemins non frayés,

Si tu n'étois l'appui de mes pas effrayés ?

Ton nom, roi très-chrétien, fils aîné d'une mère

Qui t'inspire un respect si tendre et si sincère.

Ton nom seul me rassure, et, mieux que tous mes vers,

Confond les ennemis du maître que tu sers.

Et toi, de tous les cœurs la certaine espérance, Et du bonheur public la seconde assurance, Cher prince, 'en qui le ciel fait croître chaque jour Les grâces et l'esprit autant que notre amour, Dans le hardi projet de mon pénible ouvrage Daigne au moins d'un regard animer mon courage. C'est ta foi que je chante; et ceux dont tu la tiens

CHANT PREMIER. i5

En furent de tous temps les augustes soutiens. Oui, c'est un Dieu caché que le Dieu qu'il faut croire. Mais, tout caché qu'il est, pour révéler sa gloire Quels témoins éclatans devant moi rassemblés ! Répondez, cieux et mers; et vous, terre, parlez. Quel bras peut vous suspendre, innombrables étoiles? Nuit brillante, dis-nous qui t'a donné tes voiles? O cieux, que de grandeur, et quelle majesté! J'y reconnois un maître à qui rien n'a coûté, Et qui dans vos déserts a semé la lumière Ainsi que dans nos champs il sème la poussière. - Toi qu'annonce l'aurore , admirable flambeau , Astre toujours le même, astre toujours nouveau. Par quel ordre, 6 soleil, viens-tu du sein de l'onde Nous rendre les rayons de ta clarté féconde ? Tous les jours je t'attends, tu reviens tous les jours: Est-ce moi qui t'appelle et qui règle ton cours?

Et toi dont le courroux veut engloutir la terre. Mer terrible, en ton lit quelle main te resserre? Pour forcer ta prison tu fais de vains efforts : La rage de tes flots expire sur tes bords. Fais sentir ta vengeance à ceux dont l'avarice Sur ton perfide sein va chercher son supplice. Hélas! prêts à périr , t'adressent-ils leurs vœux, Ils regardent le ciel , secours des malheureux. La nature , qui parle en ce péril extrême , Leur fait lever les mains vers l'asile suprême : Hommage que toujours rend un cœur effrayé Au Dieu que jusqu'alors il avoit oublié.

i6 LA RELIGION.

La voix de l'univers à ce Dieu me rappelle.

La terre le publie. «Est-ce moi, me dit-elle,

« Est-ce moi qui produis mes riches ornemens?

« C'est celui dont la main posa mes fondemens.

« Si je sers tes besoins, c'est lui qui me l'ordonne :

« Les présens qu'il me fait , c'est à toi qu'il les donne :

« Je me pare des fleurs qui tombent de sa main;

« Il ne fait que l'ouvrir, et m'en remplit le sein.

« Pour consoler l'espoir du laboureur avide,

« C'est lui qui dans l'Egypte , où je suis trop aride ,

« Veut qu'au moment prescrit , le Ml , loin de ses bords ,

« Répandu sur ma plaine , y porte mes trésors.

(( A de moindres objets tu peux le reconnoître :

« Conteaiple seulement l'arbre que je fais croître.

« Mon suc, dans la racine à peine répandu,

« Du tronc qui le reçoit , à la branche est rendu :

« La feuille le demande, et la branche fidèle,

« Prodigue de son bien, le partage avec elle.

« De l'éclat de ses fruits justement enchanté,

« 'Ne méprise jamais ces plantes sans beauté,

« Troupe obscure et timide, humble et foible vulgaire.

« Si tu sais découvrir leur vertu salutaire,

« Elles pourront servir à prolonger tes jours.

« Et ne t'afflige pas si les leurs sont si courts :

« Toute plante en naissant déjà renferme en elle

<c D'enfans qui la suivront une race immortelle :

« Chacun de ces enfans dans ma fécondité

« Trouve un gage nouveau de sa postérité. »

Ainsi parle la terre; et, charmé de l'entendre,

Quand je vois par ces nœuds que je ne puis comprendre

Tant d'êtres différens l'un à l'autre enchaînés ,

Vers une même fin constamment entraînés ,

A l'ordre général conspirer tous ensemble,

Je reconnois partout la main qui les rassemble;

Et d'un dessein si grand j'admire l'unité ,

Non moins que la sagesse et la simplicité.

Mais pour toi que jamais ces miracles n'étonnent, Stupide spectateur des biens qui t'environnent, O toi qui follement fais ton dieu du hasard, Viens me développer ce nid qu'avec tant d'art , Au même ordre toujours architecte fidèle, A l'aide de son bec maçonne l'hirondelle! Comment, pour élever ce hardi bâtiment, A-t-elle en le broyant arrondi son ciment ? Et pourquoi ces oiseaux si remplis de prudence Ont-ils de leurs enfans su prévoir la naissance? Que de berceaux pour eux aux arbres suspendus ! Sur le plus doux coton que de lits étendus! Le père vole au loin , cherchant dans la campagne Des vivres qu'il rapporte à sa tendre compagne ; Et la tranquille mère , attendant son secours , Echauffe dans son sein le fruit de leurs amours. Des ennemis souvent ils repoussent la rage, Et dans de foibles corps s'allume un grand courage. Si chèrement aimés, leurs nourrissons un jour Aux fils qui naîtront d'eux rendront le même amour. Quand des nouveaux zéphyrs l'haleine fortunée Allumera pour eux le flambeau d'hyménée,

i8 LA RELIGION.

Fidèlement unis par leurs tendres liens, Ils rempliront les airs de nouveaux citoyens : Innombrable famille, oii bientôt tant de frères Ne reconnoîtront plus leurs aïeux ni leurs pères. Ceux qui, de nos hivers redoutant le courroux. Vont se réfugier dans des climats plus doux , Ne laisseront jamais la saison rigoureuse Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse. Dans un sage conseil par les chefs assemblé , Du départ général le grand jour est réglé; Il arrive : tout part; le plus jeune peut-être Demande , en regardant les lieux qui l'ont vu naître , Quand viendra ce printemps par qui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappelés?

A nos yeux attentifs que le spectacle change : Retournons sur la terre , ou jusque dans la fange L'insecte nous appelle, et, certain de son prix, Ose nous demander raison de nos mépris. De secrètes beautés quel amas innombrable! Plus l'auteur s'est caché, plus il est admirable. Quoiqu'un fier éléphant, malgré l'énorme tour Qui de son vaste dos me cache le contour. S'avance sans ployer sous ce poids qu'il méprise. Je ne t'admire pas avec moins de surprise. Toi qui vis dans la boue et traînes ta prison , Toi que souvent ma haine écrase avec raison. Toi-même, insecte impur, quand tu me développes Les étonnans ressorts de tes longs télescopes. Oui, toi, lorsqu'à mes yeux tu présentes les tiens,

Qu'élèvent par degrés leurs mobiles soutiens. C'est dans un foible objet, imperceptible ouvrage, Que l'art de l'ouvrier me frappe davantage.

Dans un cliamp de blés mûrs tout un peuple prudent Rassemble pour l'état un trésor abondant. Fatigués du butin qu'ils traînent avec peine , De foibles voyageurs arrivent sans haleine A leurs greniers publics , immenses souterrains , Où par eux en monceaux sont élevés ces grains Dont le père commun de tous tant que nous sommes Nourrit également les fourmis et les hommes. Et tous nourris par lui , nous passons sans retour , Tandis qu'une chenille est rappelée au jour! De l'empire de l'air cet habitant volage , Qui porte à tant de fleurs son inconstant hommage, Et leur ravit un suc qui n'étoit pas pour lui , Chez ses frères rampans qu'il méprise aujourd'hui , Sur la terre autrefois traînant sa vie obscure , Sembloit vouloir cacher sa honteuse figure. Mais les temps sont changés, sa mort fut un sommeil. On le vit, plein de gloire à son brillant réveil, Laissant dans le tombeau sa dépouille grossière. Par un sublime essor voler vers la lumière. O ver, à qui je dois mes nobles vétemens. De tes travaux si courts que les fruits sont charmans! N'est-ce donc que pour moi que tu reçois la vie? Ton ouvrage achevé , ta carrière est finie. Tu laisses de ton art des héritiers nombreux , Qui ne verront jamais leur père malheureux,

ao LA RELIGION.

Je te plains , et j'ai dû parler de tes merveilles ; Mais ce n'est qu'à Virgile à chanter les abeilles.

Le roi pour qui sont faits tant de biens précieux,

L'homme élève un front noble, et regarde les cieux.

Ce front, vaste théâtre où l'ame se déploie,

Est tantôt éclairé des rayons de la joie.

Tantôt enveloppé du chagrin ténébreux.

L'amitié tendre et vive y fait briller ses feux,

Qu'en vain veut imiter dans son zèle perfide

La trahison, que suit l'envie au teint livide;

Un mot y fait rougir la timide pudeur;

Le mépris y réside, ainsi que la candeur,

Le modeste respect , l'imprudente colère ,

La crainte, et la pâleur, sa compagne ordinaire,

(^ui dans tous les périls funestes à mes jours ,

Plus prompte que ma voix, appelle du secours.

A me servir aussi cette voix empressée

Loin de moi, quand je veux, va porter ma pensée;

Messagère de l'ame, interprète du cœur,

De la société je lui dois la douceur.

Quelle foule d'objets l'œil réunit ensemble!

Que de rayons épars ce cercle étroit rassemble !

Tout s'y peint tour à tour. Le mobile tableau

Frappe un nerf qui l'élève, et le porte au cerveau.

D'innombrables fdets, ciel! quel tissu fragile!

Cependant ma mémoire en a fait son asile,

Et tient dans un dépôt fidèle et précieux

Tout ce que m'ont appris mes oreilles, mes yeux;

Elle y peut à toute heure et remettre et reprendre,

M'y garder mes trésors, exacte à me les rendre.

ÏÀ ces esprits subtils, toujours prêts à partir,

Attendent le signal qui les doit avertir;

Mon ame les envoie; et, ministres dociles,

Je les sens répandus dans mes membres agiles :

A peine ai-je parlé qu'ils sont accourus tous.

Invisibles sujets, quel cliemin prenez-vous?

Mais qui donne à mon sang cette ardeur salutaire?

Sans mon ordre il nourrit ma cbaleur nécessaire.

D'un mouvement égal il agite. mon cœur;

Dans ce centrefécond il forme sa liqueur;

Il vient me réchauffer par sa rapide course;

Plus tranquille et plus froid il remonte à sa source,

Et toujours s'épuisant, se ranime toujours.

Les portes des canaux destinés^ à son cours Ouvrent à son entrée une libre carrière, Prêtes, s'il recidoit, d'opposer leur barrière. Ce sang pur s'est formé d'un grossier aliment : Changement que doit suivre un nouveau changement; Il s'épaissit en chair dans mes chairs qu'il arrose; En ma propre substance il se métamorphose. Est-ce moi qui préside au maintien de ces lois? Et pour les établir ai-je donné ma voix? Je les connois h peine. Une attentive adresse Tous les jours m'en découvre et l'ordre et la sagesse. De cet ordre secret reconnoissons Fauteur. Fut-il jamais des lois sans un législateur? Stupide Impiété, quand pourras-tu comprendre Que l'œil est fait pour voir, l'oreille pour entendre? Ces oreilles, ces yeux, celui qui les a faits,

Est-il aveugle et sourd? Que d'ouvrages parfaits. Que de riches presens t'annoncent sa puissance!

Oii sont-ils ces objets de ma reconnoissance ? Est-ce un coteau riant? est-ce un riche vallon? Hâtons-nous d'admirer : le cruel aquilon Ya rassembler sur nous son terrible cortège, Et la foudre et la pluie, et la grêle et la neige. L'homme a perdu ses biens , la terre ses beautés. Et plus loin qu'offre-t-elle à nos yeux attristés? Des antres, des volcans et des mers inutiles, Des abîmes sans fin , des montagnes stériles , Des ronces, des rochers, des sables, des déserts. Ici de ses poisons elle infecte les airs ; Là rugit le lion , ou rampe la couleuvre. De ce Dieu si puissant voilà donc le chef-d'œuvre?

Et tu crois, 6 mortel, qu'à ton moindre soupçon,

Au pied du tribunal qu'érige ta raison.

Ton maître obéissant doit venir te répondre?

Accusateur aveugle, un mot va te confondre.

Tu n'aperçois encor que le coin du tableau:

Le reste t'est caché sous un épais rideau :

Et tu prétends déjà juger de tout l'ouvrage!

A ton profit, ingrat, je vois une main sage

Qui ramène ces maux dont tu te plains toujours.

Notre art des poisons même emprunte du secours.

Mais pourquoi ces rochers , ces vents et ces orages ?

Daigne apprendre de moi leurs secrets avantages.

Et ne consulte plus tes yeux souvent trompeurs.

La mer, dont le soleil attire les vapeurs, Par c<îs eaux qu'elle perd voit une iner nouvelle Se former, s'élever et s'étendre sur elle. De nuages légers cet amas précieux.

Que dispersent au loin les vents officieux, Tarttot, féconde pluie, arrose nos campagnes, Tantôt retombe en neige , et blanchit nos montagnes. Sur ces rocs sourcilleux, de frimas couronnés. Réservoirs des trésors qui nous sont destinés. Les flots de l'Océan, apportés goutte à goutte. Réunissent leur force et s'ouvrent une route. Jusqu'au fond de leur sein lentement répandus , Dans leurs veines errans, à leur pied descendus, On les en voit enfin sortir à pas timides , D'abord foibles ruisseaux, bientck fleuves rapides. Des racines des monts qu'Annibal sut franchir , Indolent Ferrarais, le P6 va t'enrichir. Impétueux enfant de cette longue chaîne, Le Rhône suit vers nous le penchant qui rentraïne; Et son frère, emporté par un contraire choix, Sorti du même sein, va chercher d'autres lois. Mais enfin terminant leurs courses vagabondes, Leur antique séjour redemande leurs ondes : Ils les rendent aux mers, le soleil les reprend : Sur les monts, dans les champs l'aquilon nous les rend: Telle est de l'univers la constante harmonie. De son empire heureux la discorde est bannie : Tout conspire pour nous, les montagnes, les mers, L'astre brillant du jour, les fiers tyrans des airs. Puisse le même accord régner parmi les hommes !

Reconnoissons du moins celui par qui nous sommes, Celui qui fait tout vivre, et qui fait tout mouvoir. S'il donne l'être à tout, l'a-t-il pu recevoir? Il précède les temps : qui dira sa naissance ? Par lui l'homme , le ciel , la terre , tout commence : Et lui seul infini n'a jamais commencé.

Quelle main , quel pinceau dans mon ame a tracé D'un objet infini l'image incomparable?

Ce n'est point à mes sens que j'en suis redevable. Mes yeux n'ont jamais vu que des objets bornés , Impuissans, malheureux, à la mort destinés. Moi-même je me place en ce rang déplorable, Et ne puis me cacher mon malheur véritable ; Mais d'un être infini je me suis souvenu Dès le premier instant que je me suis connu. D'un maître souverain redoutant la puissance. J'ai malgré ma fierté senti ma dépendance. Qu'il est dur d'obéir et de s'humiliçr! Notre orgueil cependant est contraint de plier : Devant l'être éternel tous les peuples s'abaissent ; Toutes les nations en tremblant le confessent. Quelle force invisible a soumis l'univers? L'homme a-t-il mis sa gloire à se forger des fers?

Oui, je trouve partout des respects unanimes. Des temples, des autels, des prêtres, des victimes: Le ciel reçut toujours nos vœux et notre encens. Nous pouvons , je l'avoue , esclaves de nos sens , De la Divinité défigurer l'image.

CHANT PREMIER. :ti

A des dieux muglssans l'Egypte rend liommage ; Mais dans ce bœuf impur quelle daigne honorer, C'est un dieu cependant qu'elle croit adorer. L'esprit humain s'égare; et, follement crédules. Les peuples se sont fait des maîtres ridicules. Ces maîtres toutefois par Terreur encensés Jamais impunément ne furent offensés :

On détesta Mézence ainsi que Salmonée , Et l'horreur suit encor le nom de Capanée. Un impie en tout temps fut un monstre odieux; Et quand, pour me guérir de la crainte des dieux, Epicure en secret médite son système.

Aux pieds de Jupiter je l'aperçois lui-même.

Surpris de son aveu , je l'entends en effet

Reconnoître un pouvoir dont l'homme est le jouet,

Un ennemi caché qui réduit en poussière

De toutes nos grandeurs la pompe la plus fîère.

Peuples, rois, vous mourez, et vous, villes, aussi.

Là gît Lacédémone , Athènes fut ici.

Quels cadavres épars dans la Grèce déserte !

Et que vois-je partout! La terre n'est couverte

Que de palais détruits, de trônes renversés.

Que de lauriers flétris, que de sceptres brisés.

Où sont, fîère Memphis , tes merveilles divines?

Le temps a dévoré jusques à tes ruines.

Que de riches tombeaux élevés en tous lieux ,

Superbes monumens qui portent jusqu'aux cieux

Du néant des humains l'orgueilleux témoignage !

A ce pouvoir si craint tout mortel rend hommage.

Aux pieds de son idole un barbare à genoux D'un être destructeur vient fléchir le courroux. Etre altéré de sang, je te vais satisfaire, Que cette autre victime apaise ta colère ; J'arrose ton autel du sang de cet agneau. N'en es-tu pas content ? Te faut-il un taureau ? Faut-il une hécatombe a ta haine implacable? Pour mieux me remplacer, te faut-il mon semblable? Faut-il mon fds? Je viens l'égorger devant toi. De ce sang enivré, cruel, épargne-moi.

Ces épaisses forêts qui couvrent les contrées

Par un vaste océan des nôtres séparées

Renferment, dira-t-on, de tranquilles mortels

Qui jamais à des dieux n'ont élevé d'autels.

Quand d'obscurs voyageurs racontent ces nouvelles,

Croirai-je des témoins tant de fois infidèles?

Supposons cependant tous leurs rapports certains :

Comment opposerois-je au reste des humains

Un stupide sauvage errant à l'aventure,

A peine de nos traits conservant la figure ;

Un misérable peuple égaré dans les bois ,

Sans maîtres, sans états, sans villes et sans lois?

Qu'à bon droit, libertins, vous êtes méprisables.

Lorsque dans ces forêts vous cherchez vos semblables !

Ces hommes toutefois à ce point abrutis , Dans la nuit de leurs sens tristement engloutis, Montrent quelques rayons d'une image divine, Restes défigurés d'une illustre orioine.

CHANT PREMIER. in

Il est une justice et des devoirs pour eux :

Du sang qui les unit ils connoissent les nœuds ;

Au plus barbare époux la tendre épouse estcbère;

Il cbérit son enfant , il respecte son père.

La nature sur nous ne perd point tous ses droits.

Mais ces droits que sont-ils? D'unaginaires lois, Quand d'un être vengeur j'ai secoué la crainte, Ne peuvent sur mon ame établir leur contrainte. C'est pour moi que je vis, je ne dois rien qu'à moi. La vertu n'est qu'un nom, mon plaisir est ma loi.

Ainsi parle l'impie, et lui-même est esclave De la foi, de l'honneur, de la vertu qu'il brave; Dans ses honteux plaisirs, s'il cherche à se cacher, Un éternel témoin les lui vient reprocher; Son juge est dans son cœur, tribunal ou réside Le censeur de l'ingrat, du traître, du perfide. Par ses affreux complots nous a-t-il outragés, La peine suit de près , et nous sommes vengés. De ses remords secrets triste et lente victime , Jamais un criminel ne s'absout de son crime. Sous des lambris dorés ce triste ambitieux Vers le ciel sans pâlir n'ose lever les yeux. Suspendu sur sa tête , un glaive redoutable Rend fades tous les mets dont on couvre sa table. Le cruel repentir est le premier bourreau Qui dans un sein coupable enfonce le couteau. Des chagrins dévorans attachés sur Tibère Jja cour de ses flatteurs veut en vain le distraire.

Maître du monde entier, qui peut l'inquiéter? Quel juge sur la terre a-t-il à redouter? Cependant il se plaint, il gémit, et ses vices Sont ses accusateurs, ses juges, ses supplices. Toujours ivre de sang, et toujours altéré, Enfin par ses forfaits au désespoir livré , Lui-même étale aux yeux du sénat qu'il outrage De son cœur déchiré la déplorable image. Il périt chaque jour consumé de regrets, Tyran plus malheureux que ses tristes sujets.

Ainsi de la vertu les lois sont éternelles.

Les peuples ni les rois ne peuvent rien contre elles

Les dieux que révéra notre stupidité

N'obscurcirent jamais sa constante beauté ;

Et les Romains, enfans d'une impure déesse,

En dépit de Vénus, admirèrent Lucrèce.

Je l'apporte en naissant , elle est écrite en moi ,

Cette loi qui m'instruit de tout ce que je doi

A mon père, à mon fils, à ma femme, à moi-même.

A toute heure je lis dans ce code suprême

La loi qui me défend le vol, la trahison.

Cette loi qui précède et Lycurgue et Solon.

Avant même que Rome eût gravé douze tables ,

Métius et Tarquin n'étoient pas moins coupables.

Je veux perdre un rival : qui me retient le bras?

Je le veux , je le puis, et je n'achève pas.

Je crains plus de mon cœur le sanglant témoignage

Que la sévérité de tout l'aréopage.

CHANT PREMIER. ag

La vcrlii, qui n'admet que de sages plaisirs, Semble d'un ton trop dur gourmander nos désirs; Mais quoique pour la suivre il coûte quelques larmes , Tout austère qu'elle est, nous admirons ses charmes. Jaloux de ses appas dont il est le témoin , Le vice, son rival, la respecte de loin. Sous ses nobles couleurs souvent il se déguise. Pour consoler du moins l'ame qu'il a surprise.

Adorable vertu, que tes divins attraits

Dans un cœur qui te perd laissent de longs regrets!

De celui qui te hait ta vue est le supplice.

Parois : que le méchant te regarde , et frémisse.

La richesse, il est vrai, la fortune te fuit;

Mais la paix t'accompagne, et la gloire te suit.

Et perdant tout pour toi , l'heureux mortel qui t'aime,

Sans biens, sans dignités, se suffît à lui-même.

Mais lorsque nous voulons sans toi nous contenter ,

Importune vertu, pourquoi nous tourmenter?

Pourquoi par des remords nous rendre misérables?

Qui t'a donné ce droit de punir les coupables?

Laisse-nous en repos, cesse de nous charmer,

Et qu'il nous soit permis de ne te point aimer.

Non : tu seras toujours par ta seule présence

Ou notre désespoir, ou notre récompense.

Qui te pourra, grand Dieu, méconnoître à ces traits? Tu nous parles sans cesse; et les hommes distmits N'écoutent point la voix qui frappe leurs oreilles. Tu fais briller partout tes dons et tes merveilles;

3o LA RELIGION.

Mais sur la terre, hélas! admirant tes bienfaits, Nos regards jusqu'à toi ne remontent jamais : Quelque maître nouveau sans cesse nous entraîne. Et d'objets en objets notre ame se promène Tandis que de toi seul nous restons séparés ! Quel crime , quelle erreur nous a donc égarés ? Nos malheurs, 6 mon Dieu! seroient-ils sans ressource? Sondons leur profondeur, remontons à leur source. Que l'homme maintenant se présente à mes yeux : Quand je l'aurai connu, je te connoîtrai mieux.

POÈME

De tes lois dès l'enfance heureusement instruit , Et par la foi, Seigneur, à la raison conduit, Permets que dans mes vers, sous une feinte image, j'ose pour un moment imiter le langage D'un mortel qui vers toi , de troubles agité, S'avance, et pas à pas cherche la vérité.

Quand je reçus la vie au milieu des alarmes.

Et qu'aux cris maternels répondant par mes larmes

J'entrai dans l'univers, escorté de douleurs,

J'y vins pour y marcher de malheurs en malheurs.

Je dois mes premiers jours à la femme étrangère

Qui me vendit son lait et son cœur mercenaire;

Réchauffé dans son sein, dans ses bras caressé,

Et long-temps insensible à son zèle empressé ,

De mon retour enfin un souris fut le gage.

De ma foible raison je fis l'apprentissage.

Frappé du son des mots, attentif aux objets,

Je répétai les noms, je distinguai les traits.

Je connus, je nommai, je care'ssai mon père;

J'écoutai tristement les avis de ma mère.

Un châtiment soudain réveilla ma langueur.

Des maîtres ennuyeux je craignis la rigueur.

Des siècles reculés l'un me contoit l'histoire;

L'autre, plus importun, gravoit dans ma mémoire

D'un langage nouveau tous les barbares noms.

Le temps forma mon goût : pour fruit de ces leçons ,

D'Eschine j'admirai l'éloquente colère;

Je sentis la douceur des mensonges d'Homère;

De la triste Didon partageant les malheurs,

Son bûcher fut souvent arrosé de mes pleurs.

Je méprisai l'enfance et ses jeux insipides.

Mais ces amusemens étoient-ils plus solides?

D'arides vérités quelquefois trop épris,

J'espérois de Newton pénétrer les écrits.

Tantôt je poursuivois un stérile problème;

De Descartes tantôt renversant le système,

D'autres mondes en l'air s'élevoient à mes frais.

Armide étoit moin^ prompte à bâtir un palais ;

Et d'un souffle détruits, malgré leur renommée,

Tous les vieux tourbillons s'exhaloient en fumée.'

Par mon anatomie un rayon divise

En sept rayons égaux étoit subtilisé;

Et, voulant remonter h la couleur première,

J'osois à mon calcul soumettre la lumière.

Dans ces rêves flatteurs que j'ai perdu de jours! Cherchant à tout savoir, et m'ignorant toujours,

Je n'avois point encor réfléchi sur moi-même. Me reprochant enfin ma néghgence extrême, Je vouhis me connoître : un espoir orgueilleux Inspiroit à mon cœur ce projet périlleux. Que (le fois , 6 fatale et triste connoissance , Tu m'as fait fegretter ma première ignorance !

Je me figure, hélas! le terrible réveil D'un homme qui, sortant des hras d'un long sommeil, Se trouve transporté dans une île inconnue Qui n'offre que déserts et rochers à sa vue : Tremblant, il se soulève, et d'un œil égaré Parcourt tous les objets dont il est entouré; Il retombe aussitôt ; il se relève encore ; Mais il n'ose avancer dans ces lieux qu'il ignore. Telle fut ma terreur sitôt qu'ouvrant les yeux. Et rompant un sommeil peut-être officieux, Je me regardai seul, sans appui, sans défense, Egaré dans un coin de cet espace immense; Mer impur de la terre, et roi de l'univers; Riche , et vide de biens ; libre , et chargé de fers. Je ne suis que mensonge, erreur, uicertitude; Et de la vérité je fais ma seule étude. Tantôt le monde entier m'annonce h haute voix Le maître que je cherche ; et déjà je le vois. Tantôt le monde entier dans un profond silence A mes regards errans n'est plus qu'un vide immense. O nature, pourquoi viens-tu troubler ma paix? Ou parle clairement, ou ne parle jamais. Cessons d'interroger qui ne veut point répondre,

Si notre ambilioii ne sert qu'à nous confondie, Bornons-nous à la terre , elle est faite pour nous.

Mais non , tous ses plaisirs n'entraînent que dégoûts : Aucun d'eux n'assouvit la soif qui me dévore : Je désire, j'obtiens, et je désire encore. Grand Dieu! donne-moi donc des biens dignes de toi, Ou donne-m'en du moins qui soient dignes de moi ! Que d'orgueil! C'est ainsi qu'à moi-même contraire, Monstre de vanité, prodige de misère.

Je ne suis à la fois que néant et grandeur. Mécontent des objets que poursuit mon ardeur. Je n'estime que moi : tout autre que nioi-niême, Si je semble l'aimer, c'est pour moi que je l'aime. Je me bais cependant, sitôt que je me voi ; Je ne puis vivre seul : occupé loin de moi, Je n'aspire qu'à plaire à ceux que je méprise.

Sans doute qu'à ces mots, des bords de la Tamise Quelque abstrait raisonneur, qui ne se plaint de rien, Dans son flegme anglican répondra : « toul est bien, a Le grand ordonnateur,' dont le dessein si sage a De tant d'êtres divers ne forme qu'un ouvrage, « Nous place à notre rang pour orner son tableau, w Eb ! quel triste ornement d'un spectacle si beau ! En me parlant ainsi , tu prouves bien toi-même La grandeur du désordre, et ta misère extrême. Quand tu soutiens que l'homme est si bien partagé , Dans tes raisonnemens que tout est dérangé! Quoi ! mes pleurs ( n'est-ce pas un crime de le croire ? )

D'un maître bienfaisant relèveroient la gloire ? Pour d'autres biens sans doute il nous a réservés : Et tous ses grands desseins ne sont point acbevés : Oui , je l'ose espérer. Juste arbitre du monde , De la solide paix source pure et féconde, Etre partout présent, quoique toujours cache, Des maux de tes sujets quand seras-tu touché? Tendre père, témoin de nos longues alarmes. Pourras-tu voir toujours tes enfans dans les larmes?

Non, non. A^oilà de toi ce que j'ose penser :

Ta bonté quelque jour saura mieux nous placer.

Mais comment retrouver la gloire qui m'est due?

Qui peut te rendre à moi, félicité perdue?

Est-ce dans mes pareils que je dois te chercher?

Ils m'échappent : la mort me les vient arrracher,

Et , frappés avant moi , le tombeau les dévore ;

J'irai bientôt les joindre; où vont-ils? Je l'ignore.

Est-il vrai ? N'est-ce point une agréable erreur , Qui de la mort en moi vient adoucir l'horreur? O Mort, est-il donc vrai que nos âmes heureuses N'ont rien à redouter de tes fureurs affreuses , Et qu'au moment cruel qui nous ravit le jour. Tes victimes ne font que changer de séjour? Quoi ! même après l'instant ou tes ailes funèbres M'auront enseveli dans tes noires ténèbres, Je vivrois! doux espoir! que j'aime à m'y livrer!

« De quelle ambition tu te vas enivrer! « Dit l'impie. Est-ce à toi, vaine et foible étincelle,

(c Vapeur vile, d'attendre une gloire immortelle }

« Le hasard nous forma; le hasard nous détruit;

« Et nous disparoissons eomme Tombre qui fuit.

« Malheureux., attendez la fin de vos souffrances;

a Et vous 5 ambitieux, bornez vos espérances :

c( La mort vient tout finir , et tout meurt avec nous.

(c Pourquoi, lâches humains, pourquoi la craignez-vous ?

(( Qu'est-ce donc qu'un cercueil offre de si terrible?

v( Une froide poussière, une cendre insensible.

« Là nous ne trouvons plus ni plaisir ni douleur.

« Un repos éternel est-il donc un malheur?

c< Plongeons-nous sans effroi dans ce muet abîme

« Où la vertu périt aussi-bien que le crime;

« Et, suivant du plaisir l'aimable mouvement,

(c Laissons-nous au tombeau conduire mollement. »

A ces mots insensés le maître de Lucrèce, Usurpant le grand nom d'ami de la sagesse. Joint la subtilité de ses faux argumens ; Lucrèce de ses vers prête les ornemens. De la noble harmonie indigne et triste usage ! Epicure avec lui m'adresse ce langage :

(( Cet esprit, ô mortels, qui vous rend si jaloux, « N'est qu'un feu qui s'allume et s'éteint avec nous. (C Quand par d'affreux sillons l'implacable vieillesse « A sur un front hideux imprimé la tristesse, « Que dans un corps courbé sous un amas de jours i( Le sang comme à regret semble achever son cours ; « Lorsqu'en des yeux couverts d'un lugubre nuage

u 11 nViitre des objets (ju'iuie infidèle imago,

« Qu'en débris ebaque jour le eorps tombe et périt,

« En ruines aussi je vois toml)cr l'esprit :

(.< L'ame mourante alors, flambeau sans nourriture,

a Jette par intervalle une lueur obscure.

« Triste destin de l'honnne ! il arrive au tombeau

« Plus foible , plus enfant qu'il ne l'est au berceau.

a La mort du coup fatal frappe enfin l'édifice :

« Dans Un dernier soupir aclievant son supplice,

« Lorsque, vide de sang, le cœur reste glacé,

« Son ame s'évapore, et tout l'homme est passé. »

Sur la foi de tes chants, o dangereux poète. D'un maître trop fameux trop fidèle interprète. De mon heureux espoir désormais détrompé, Je dois donc, du plaisir a toute heure occupé, Consacrer les momens de ma course rapide A la divinité que tu choisis pour guide : Et la mère des jeux , des ris et des amours , Doit ainsi qu'à tes vers présider à mes jours. Si l'homme cependant au bout de sa carrière N'a plus que le néant pour attente derni,ère. Comment puis-je goûter ces plaisirs peu flatteurs. Du destin qui m'attend foibles consolateurs ? Tu veux me rassurer , et tu me désespères. Vivrai-je dans la joie, au milieu des misères, Quand même je n'ai pas où reposer un cœur Las de tout parcourir en cherchant son bonheur? Rois, sujets, tout se plaint; et nos fleurs les plus helles Renferment dans leur sein des épines cruelles;

L'amertume secrète empoisonne toujours L'onde qui nous paroît si claire dans son cours : C'est le sincère aveu que me fait Epicure. L'orateur du plaisir m'en apprend la nature. J'abandonne ce maître. O raison , viens à moi ! Je veux seul méditer et m'instruire avec toi.

Je pense. La pensée, éclatante lumière.

Ne peut sortir du sein de l'épaisse matière.

J'entrevois ma grandeur. Ce corps lourd et grossier

N'est donc pas tout mon bien , n'est pas moi tout entier.

Quand je pense, cliargé de cet emploi sublime,

Plus noble que mon corps , un autre être m'anime.

Je trouve donc qu'en moi , par d'admirables nœuds ,

Deux êtres opposés sont réunis entre eux :

De la chair et du sang, le corps, vil assemblage ;

L'ame, rayon de Dieu, son souffle, son image.

Ces deux êtres, liés par des nœuds si secrets.

Séparent rarement leurs plus cliers intérêts :

Leurs plaisirs sont communs, aussi-bien que leurs peines.

L'ame, guide du corps, doit en tenir les rênes;

Mais, par des maux cruels quand le corps est troublé ,

De l'ame quelquefois l'empire est ébranlé.

Dans un vaisseau brisé, sans voile, sans cordage.

Triste jouet des vents, victime de leur rage,

Le pilote effrayé, moins maître que les flots,

Veut faire entendre en vain sa voix aux matelots ,

Et lui-même avec eux s'abandonne à l'orage.

Il périt; mais le notre est exempt du naufrage.

Comment périroit-il ? Le coup fatal au corps

Divise ses liens, dérange ses ressorts : Un être simple et pur n'a rien (jui se divise, Et sur l'ame la mort ne trouve point de prise. Que dis-je ! Tous ces corps dans la terre engloutis , Disparus à nos yeux , sont-ils anéantis ? D'où nous vient du néant cette crainte bizarre ? Tout en sort , rien n'y rentre ; et la nature avare Dans tous ces changemens ne perd jamais son bien. Ton art ni tes fourneaux n'anéantiront rien, Toi qui, riche en fumée, 6 sublime alcliimiste, Dans ton laboratoire invoques Trismégiste! Tu peux filtrer, dissoudre, évaporer ce sel; Mais celui qui l'a fait veut qu'il soit immortel. Prétendras-tu toujours à l'honneur de produire, Tandis que tu n'as pas le pouvoir de détruire? Si du sel ou du sable un grain ne peut périr , L'être qui pense en moi craindra-t-il de mourir? Qu'est-ce donc que l'instant 011 l'on cesse de vivre ? L'instant où de ses fers une ame se délivre. Le corps, né de la poudre, à la poudre est rendu; L'esprit retourne au ciel dont il est descendu.

Peut-on lui disputer sa naissance divine ? N'est-ce pas cet esprit, plein de son origine, Qui malgré son fardeau s'élève, prend l'essor, A son premier séjour quelquefois vole encor , Et revient tout chargé de richesses immenses? Platon, combien de fois jusqu'au ciel tu t'élances! Descartes, qui souvent m'y ravis avec toi; Pascal, que sur la terre à peine j'aperçoi ;

4o LA RELIGION.

Vous qui nous remplissez de vos douces manies, Poètes enchanteurs , adorables génies ; A'irgile, qui d'Homère appris à nous charmer; Boileau, Corneille, et toi que je n'ose nommer, Vos esprits n'étoient-ils qu'étincelles légères , Que rapides clartés et vapeurs passagères ?

Que ne puis-je prétendre à votre illustre sort,

O vous dont les grands noms sont exempts de la mort !

Eh pourquoi , dévoré par cette folle envie ,

Vais-je étendre mes vœux au-delà de ma vie?

Par de brillans travaux je cherche à dissiper

Cette nuit dont le temps me doit envelopper.

Des siècles à venir je m'occupe sans cesse.

Ce qu'ils diront de moi m'agite et m'intéresse.

Je veux m'éterniser; et dans ma vanité

J'apprends que je suis fait pour l'immortalité.

De tout bien qui périt mon ame est mécontente.

Grand Dieu, c'est donc à toi de remplir mon attente!

Si je dois me borner aux plaisirs d'un instant,

Falloit-il pour si peu m'appeler du néant !

Et si j'attends en vain une gloire immortelle,

Falloit-il me donner un cœur qui n'aimât qu'elle !

Que dis-je? Libre en tout , je fais ce que je veux;

Mais dépend-il de moi de vouloir être heureux?

Pour le vouloir, je sens que je ne suis plus libre ;

C'est alors qu'en mon cœur il n'est plus d'équilibre,

Et qu'aspirant toujours à la félicité ,

Dans mon ambition je suis nécessité.

Quoi! l'homme n'est-il pas l'ouvrage d'un bon maître?

CHANT SECOND. 4i

Puisqu'il veut être heureux, il est clone fait pour l'être.

Sur la terre, il est vrai , je vois dans le malheur

La vertu gémissant, et le vice en honneur;

Mais j'élève mes yeux vers ce maître suprême ,

Et je le reconnois clans ce désordre même.

S'il le permet, il doit le réparer un jour.

Il veut que l'homme espère un plus heureux séjour.

Oui, pour un autre temps l'être juste et sévère,

Ainsi que sa honte , réserve sa colère.

Pères des fictions , les poètes menteurs

De ces dogmes, dit-on, furent les inventeurs;

Et sitôt c{ue la Grèce, ivre de son Homère,

Eut de l'empire sombre admiré la chimère,

Le peuple , c[u'effrayoient Tisiphone et ses sœurs ,

D'un charmant Elysée espéra les douceurs.

Pluton fut leur ouvrage, et leurs mains, je l'avoue ,

Etendirent jadis Lxion sur sa roue.

L'onde affreuse du Styx qui couloit sous leurs lois

Ferma les noirs cachots qu'elle entoura neuf fois.

Hs livrèrent Tantale à des ondes perfides.

Qui s'échappoient sans cesse à ses lèvres arides.

Par l'urne de Minos et ses arrêts cruels

Ils jetèrent l'effroi dans l'ame des mortels.

Ils leur firent entendre une ombre malheureuse

Qui, poussant vers le ciel une voix douloureuse,

S'écrioit : « Par les maux c[ue je souffre en ces lieux ,

c< Apprenez, 6 mortels, à respecter les dieux ! »

Hardis fabricateurs de mensonges utiles.

Eussent-ils pu trouver des auditeurs dociles, vSans la secrète voix, plus forte que la leur , Cette voix qui nous crie au fond de notre cœur , Qu'un juge nous attend, dont la main équitable Tient de nos actions le compte redoutable ? Il ne laissera point l'innocent en oubli. Espérons et souffrons; tout sera rétabli.

L'attente d'un vengeur qui console Socrate Lui fait subir l'arrêt de sa patrie ingrate. Proscrit par l'injustice, il expire content; Et je l'admirerois jusqu'au dernier instant. S'il ne me nommoit pas, 6 demande frivole! La victime qu'il veut que pour lui l'on immole. Que notre esprit est foible et s'égare aisément !

Mais que dis-je! le mien s'égare en ce moment : De l'immortalité tes promesses pompeuses A moi-même, 6 raison, me deviennent douteuses! Quoi ! cette ame sujette à tant d'obscurité, Peut-elle être un rayon de la Divinité? Dieu brillant de lumière, est-ce là ton image? O parfait ouvrier, l'homme est-il ton ouvrage? Dans UQ corps, il est vrai, je suis emprisonné ; Mais pour quel crime affreux y suis-je condamné? Cruellement puni sans me trouver coupable , Et toujours h moi-même énigme inconcevable, Qu'ai-je fait? Par pitié, raison, sois mon soutien : Réponds-moi. Mais , hélas î tu ne me dis plus rien ! A mon secours enfin j'appelle tous les hommes.

Je demande oàron va, d'où l'on vient, qui nous sommes; Et tous sont occupés, sans songer a mes maux, De ces amusemens qu'ils nomment leurs travaux. On détruit, on élève, on s'intrigue, on projette; Sans cesse l'on écrit, et sans cesse on répète. L'un, jaloux de ses vers, vain fruit d'un doux repos, Croit que Dieu ne l'a fait que pour ranger des mots. L'autre, assis pour entendre et juger nos querelles, Dicte un amas d'arrêts qui les rend éternelles. Cent fois j'ai souhaité, j'en fais l'aveu honteux. Pouvoir de mes malheurs me distraire comme eux, Et, risquant sans remords mon ame infortunée, Attendre du hasard ma triste destinée.

Quelques-uns, m'a-t-on dit , cherchant la vérité. Dans un savant loisir ont long-temps médité ; Et leurs veilles ont fait la gloire de la Grèce : Dans l'école d'Athène hahita la sagesse. Puisse, pour m'exposer ce merveilleux tableau, Raphaël prendre encor son sublime pinceau!

Que de héros fameux! quels graves personnages! Que vois-je? la discordeau milieu de ces sages; Et de maîtres entre eux sans cesse divisés Naissent des sectateurs l'un à l'autre opposés. Nos folles vanités font pleurer Heraclite; Ces mêmes vanités font rire Démocrite.

Quel remède à nos maux que des ris ou des pleurs! Qu'ils en cherchent la cause et guérissent nos cœurs. Habitant des tombeaux, que t'apprend leur silence? « T^es atomes erroient dans un espace immense ;

« Déclinant de leur route, ils se sont approchés;

« Durs, inégaux, sans peine ils se sont accrochés;

« Le hasard a rendu la nature parfaite ;

« L'œil au-dessous du front se creusa sa retraite;

« Les bras au haut du corps se trouvèrent liés ;

« La terre heureusement se durcit sous nos pieds.

« L'univers fut le fruit de ce prompt assemblage ;

« L'être libre et pensant en fut aussi l'ouvrage. »

Par honneur, Hippocrate, ou par pitié du moins.

Va guérir ce rêveur si digne de tes soins.

C'est à l'eau dont tout sort que Thaïes nous ramène;

L'air seul a tout produit , nous dit Anaximène ;

Et l'éternel pleureur assure que le feu

De l'univers naissant mit les ressorts en jeu.

Pyrrhon, qui n'a trouvé rien de sûr que son doute.

De peur de s'égarer , ne prend aucune route :

Insensible à la vie , insensible à la mort ,

Il ne sait quand il veille, il ne sait quand il dort;

Et de son indolence, au milieu d'un orage,

Un stupide animal est en effet l'image.

Orné de sa besace, et fier de son manteau.

Cet orgueilleux n'apprend qu'à rouler un tonneau.

Oui , sa lanterne en main Diogène m'irrite :

Il cherche un homme; et lui n'est qu'un fou que j'évite.

C'est assez contempler ces astres si parfaits, Anaxagore, enfin dis-nous qui les a faits. Mais quelle douce voix enchante mon oreille? Tandis (ju'en ces jardins Epicure sommeille. Que de voluptueux répètent ses leçons.

CITANT SECOND. /if)

Mollement éteiuhis sur de tendres gazons!

Malheureux, jouissez promptement de la vie :

Hâtez-vous, le temps fuit; et la Parque ennemie

D'un coup de son ciseau va vous rendre au néani :

Par un plaisir encor volez-lui cet instant.

Votre austère rival, pale, mélancolique,

Fait de ses grands discours résonner le portique ;

Je tremble en l'écoutant; sa vertu me fait peur;

Je ne puis comme lui rire dans la douleur;

J'ose la croire un mal, et le crois sans attendre

Que la goutte en fureur me contraigne à l'apprendre.

L'Académie enfin par la voix de Platon

Va dissiper en moi tout l'ennui de Zenon;

Mais de Platon lui-même et qu'attendre et que croire.

Quand de ne rien savoir son maître fait sa gloire?

Incertain comme lui, n'osant rien hasarder,

Il réfute, il propose, et laisse à décider.

Par quelques vérités à peine il me console :

11 s'arrête, il hésite, il doute, et me désole.

Son disciple jaloux, prompt à l'abandonner.

Se retire au Lycée, et m'y veut entraîner :

Mais à l'homme inquiet le maître d'Alexandre

Du terrible avenir ne daigne rien apprendre.

Que me fait sa morale et tout son vain savoir ,

S'il me laisse mourir sans un rayon d'espoir?

Loin des longs raisonneurs que la Grèce publie ,

Le mystique vieillard m'appelle en Italie :

La mort, si je l'en crois , ne doit point m'affliger :

On ne périt jamais , on ne fait que changer ;

Et l'homme, et l'animal, par un accord étrange.

De leurs âmes entre eux font un bizarre échange ; De prisons en prisons renfermés tour à tour. Nous mourons seulement pour retourner au jour : Triste immortalité! frivole récompense D'une abstinence austère et de tant de silence !

Philosophes, que dis-je! antiques discoureurs, C'est prêter trop long-temps l'oreille à vos erreurs. Ainsi donc, étourdi de pompeuses paroles, Plus troublé que jamais, je sors de vos écoles. Vous promettez beaucoup : de vos grands noms frappé, J'attendois tout de vous , et vous m'avez trompé. Du seul fds d'Ariston je n'ai point à me plaindre : Ennemi du mensonge, il m'apprend à le craindre; Il tremble à chaque pas, et vers la vérité Je sens qu'il me conduit par sa timidité; D'un heureux avenir je lui dois l'espérance; D'un Dieu qui me chérit j'entrevois la puissance; Mais s'il m'aime ce Dieu, dans un désordre affreux Doit-il laisser languir un sujet malheureux ? Pourquoi de tant d'honneur et de tant de misère E-éunit-il en moi l'assemblage adultère?

Prodigue de ses biens, un père plein d'amour S'empresse d'enrichir ceux qu'il a mis au jour. L'être toujours heureux rend heureux ses ouvrages : Il s'aime , son amour s'étend sur ses images. Il nous punit : de quoi? Nous l'a-t-il révélé? La terre est. un exil : pourquoi suis-je exilé? Qui suis-je ? Mais, hélas ! plus je veux me connoître , Plus la peine et le trouble en moi semblent renaître!

Qui suis-je? Qui pourra me le développer? Voilà, Platon, voilà le nœud qu'il faut couper. ■ Platon ne parle plus, ou je l'entends lui-même Avouer le besoin d'un oracle suprême.

Platon ne parle plus, quel sera mon secours? Il faut donc me résoudre à m'ignorer toujours. Dans ce nuage épais quel flambeau peut me luire ? Dans ce dédale obscur quel fil peut me conduire? Qui me débrouillera ce cliaos plein d'horreur? Mon cœur désespéré se livre à sa fureur. Vivre sans se connoître est un trop dur supplice. Que, par pitié pour moi, la mort m'anéantisse! O ciel ! c'est ta rigueur que j'implore à genoux! Daigne écraser enfin l'objet de ton courroux. Montagnes, couvrez-moi! terre, ouvre tes abîmes! Si je suis si coupable, engloutis tous mes crimes; Et périsse à jamais le jour infoi-tuné Où l'on dit à mon père : a Un enfant vous est né! »

De mon état cruel quand je me désespère.

Et sens avec Platon qu'il faut qu'un Dieu m'éclaire ,

J'apprends qu'un peuple entier garde encore aujourd'hui

Un livre qu'autrefois le ciel dicta pour lui.

Ah! s'il est vrai , j'y cours! Quelle route ai-je à suivre?

Oii faut-il s'adresser? à quel peuple? à quel livre?

Si Dieu nous a parlé, qu'a-t-il dit? je le croi.

Pour chercher de ce Dieu la véritable loi , Parmi tant de mortels je trouve à peine un guide. Ensevelis, hélas! dans un repos stupide,

Ou plongés presque tous dans de frivoles soins.

Leur plus grand intérêt les occupe le moins !

Montaiene m'entretient de sa douce indolence :

Sait-il de quel coté doit pencher la balance?

Ce n'est pas vers le but que Bayle veut marcher :

C'est l'obstacle qu'il aime , il ne veut que cherchei ,

Pour toi, coupable auteur d'un ténébreux système

Qui de tout réuni formes l'être suprême ,

Et qui, m'éblouissant par tes pompeux discours,

Anéantis ce Dieu dont tu parles toujours;

Caché dans ton nuage, impénétrable asile,

A l'abri de mes coups, tu peux rester tranquille.

Qu'à sonder l'épaisseur de ton obscurité

Tes hardis sectateurs mettent leur vanité ,

Et, jaloux d'un honneur ou je n'ose prétendre.

Se disputent entre eux la gloire de t'entendre.

Le déiste du moins me parle sans détours :

Content de sa raison qu'il me vante toujours.

Elle seule l'éclairé ; il marche à sa lumière.

Ouvre les yeux , ingrat ; connois-la tout entière.

Cette même raison m'éclaire comme toi :

Tu la verras bientôt me conduire à la foi.

Au jour dont j'ai besoin elle-même m'appelle.

Et m'apprend à chercher un guide meilleur qu'elle.

D'une religion je lui dois le désir.

C'est avec elle encor que je vais la choisir.

POÈME

Cette ville autrefois maîtresse de la terre ,

Rome , qui par le fer et le droit de la guerre

Domina si long-temps sur toute nation ,

Rome domine encor par la religion

Avec plus de douceur , et non moins d'étendue.

Son empire établi frappe d'abord ma vue.

Ces peuples que l'erreur rendit ses ennemis,

Contre elle révoltés, à son Dieu sont soumis.

Tout le Nord est chrétien ; tout TOrient encore

Est semé de mortels que ce grand titre honore.

Je vois , le fer en main , le superbe Ottoman

Opposer à ce nom celui de musulman.

Il me semble d'abord que , l'un et l'autre en guerre ,

Mahomet et le Christ se disputent la terre.

Mais de la Mecque en vain le fameux fugitif

Sous ses bizarres lois tient l'Orient captif;

En vain près du tombeau dont Médine est si fîèrc ,

Turc, Arabe, Persan, tout baise la poussière :

.^o LA RELIGION.

Le livre dont laspeeL fait trembler le turban, Et qui rend le niupliti respectable au sultan, Que dicta, nous dit-on, la colombe au propliète. M'apprend qu'il n'est du ciel qu'un second interprète; Que le CluMst avant lui, premier ambassadeur, Vint de l'iiomme tombé relever la grandeur. (3ui, le rival du Dieu que les cbrétiens m'annoncent llend hommage lui-même h ce nom qu'ils prononcent. O chrétien, je t'admire, et je reviens à toi : L'un et l'autre hémisphère est rempli de ta loi. Des oracles du ciel es-tu dépositaire?

De ta religion quel est le caractère?

Si tu veux, répond-ii, chercher sa vérité.

Remonte seulement à son antiquité.

L'histoire t'apprendroit sa naissance et son âge ,

Si de l'homme en effet sa gloire étoit l'ouvrage.

Mais avec l'univers son âge prend son cours :

Elle naquit le jour que naquirent les jours.

A peine du néant l'homme venoit d'éclore,

Déjà couloit pour lui le pur sang que j'adore ;

Et mes premiers écrits, annales des humains.

Des mains du premier peuple ont passé dans mes mains.

Quand le ciel eut permis qu'à la race mortelle

Un livre conservât sa parole éternelle,

Aux neveux d'Israël (Dieu les aimoit alors)

Moïse confia le plus grand des trésors.

Son histoire est la leur. Elle ne leur présente

Que traits dont la mémoire étoit alors récente;

Et leur historien ne leur déguise pas

CHANT TROISIEME. 5i

Qu'ils sont nuirinurateurs , séditieux, ingrats.

Son livre cependant fut le précieux gage

Qu'un père à ses enfans laissoit pour héritage.

Dans ce livre par eux de tout temps révéré,

Le nombre des mots même est un nombre sacré.

Ils ont peur qu'une main téméraire et profane

N'ose altérer un jour la loi qui les condamne :

La loi qui de leur long et cruel châtiment

Montre a leurs ennemis le juste fondement.

Et nous apprend à nous par quels profonds mystères

Ces insensés (hélas! ils ont été nos pères! ),

Ces gentils, qui n'étoient que les enfans d'Adam,

Ont été préférés aux enfans d'Abraham.

Du Dieu qui les poursuit annonçant la justice,

Ils vont porter partout l'arrêt de leur supplice.

Sans villes et sans rois, sans temples, sans autels.

Vaincus, proscrits, errans, l'opprobre des mortels.

Pourquoi de tant de maux leur demander la cause ?

Va prendre dans leurs mains le livre qui l'expose.

Là tu suivras ce peuple, et liras tour à tour

Ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il doit être un jour.

Je m'arrête, et surpris d'un si nouveau spectacle. Je contemple ce peuple., ou plutôt ce miracle. Nés d'un sang qui jamais dans un sang étranger. Après un cours si long,, n'a pu se mélanger; Nés du sang de Jacob, le père de leurs pères. Dispersés, mais unis, ces hommes sont tous frères. Même religion, même législateur ; Ils respectent toujours le nom du même auteur;

Et tant de malheureux répandus dans le monde

Ne font qu'une famille éparse et vagabonde.

Mèdes, Assyriens, vous êtes disparus;

Parthes , Carthaginois , Romains , vous n'êtes plus ;

Et toi , fier Sarrasin , qu'as-tu fait de ta gloire ?

Il ne reste de toi que ton nom dans l'histoire.

Ces destructeurs d'états sont détruits par le temps ,

Et la terre cent fois a changé d'habitans ,

Tandis qu'un peuple seul , que tout peuple déteste ,

S'obstine à nous montrer son déplorable reste.

a Que nous font, disent-ils, vos opprobres cruels,

a Si le Dieu d'Abraham veut nous rendre immortels?

« Non, non : le Dieu vivant, stable dans sa parole,

a A juré; son serment ne sera point frivole.

a 11 n'a point déchiré le contrat solennel

a Qu'il remit dans les mains de l'antique Israël.

c( Sur ses heureux enfans une étoile doit luire,

(f Et du sang de Jacob un chef doit nous conduire.

a En vain par son oubli Dieu semble nous punir :

« Nous espérons toujours celui qui doit venir.

(c Fidèles au milieu de nos longues misères ,

« Nous attendons le roi qu'ont attendu nos pères.

(( Le grand jour, il est vrai, qui leur fut annoncé

a Devroit briller sur nous, et son terme est passé.

(( Gardons-nous toutefois, trop hardis interprètes,

<c De supputer les temps marqués par les prophètes.

« Maudit soit le mortel par qui sont calculés

« Des jours cent fois prédits, dès long-temps écoulés!

« Non que de ses sermens l'Eternel se repente;

(( Mais, puisqu'il a voulu prolonger notre attente,

« L'eselave avec son maître a-t-il droit de compter?

« Ce calcul insolent vous osez le tenter,

« Sacrilèges chrétiens , jaloux de nos richesses ,

« Qui croyez posséder l'objet de nos promesses.

« Hélas ! de quelle ardeur , si ce maître eût paru ,

« Sous ses nobles drapeaux tout son peufje eût couru !

« Qu'il vous feroit gémir sous le poids de ses armes ,

i( Et payer chèrement l'intérêt de nos larmes ! »

Ainsi parlent les Juifs. Terrible aveuglement.

D'un crime inconcevable étrange châtiment!

Leur roi promis du ciel, s'il n'en veut point descendre.

Si son terme est passé, pourquoi toujours l'attendre?

Ils attendront toujours : cet oracle est rendu.

Le voile tant prédit est sur eux étendu.

Des antiques auteurs de ce fameux volume,

Dieu, qui seul sait les temps, a donc conduit la plume.

Sans cloute il est sacré ce livre dont je voi

Tant de prédictions s'accomplir devant moi.

Respectant désormais sa vérité divine ,

De la religion j'y cherche l'origine.

Je l'ouvre, et vois d'abord un ouvrier parfait , Dont au commencement la parole a tout fait. Le premier des humains qui lui doit sa naissance , Par son souffle inspiré, fait à sa ressemblance, Et que doivent servir tous les êtres divers, Comme dans son domaine entre dans l'univeis. Il ne put sans orgueil soutenir tant de gloire,

A l'ange séducteur il céda la victoire,

Et perdit tous ses droits à la félicité :

Droits qu'il auroit transmis à sa postérité;

Mais que révoqua tous la suprême justice.

L'immuable décret d'un éternel supplice

Régloit déjà le sort de l'ange ténébreux.

Coupable comme lui, toutefois plus heureux,

Quand tout pour nous punir s'armoit dans la nature,

L'homme entendit parler d'une grâce future;

Et dans le même arrêt dont il fut accablé.

Par un mot d'espérance il se vit consolé.

A cet instant commence et se suit d'âge en âge

De l'homme réparé l'auguste et grand ouvrage;

Et son réparateur, alors comme aujourd'hui,

Ou promis, ou donné, réunit tout en lui.

On peut donc l'expliquer par ce livre admirable. Aux Platons comme à moi l'énigme inconcevable. Le nuage s'écarte, et mes yeux sont ouverts. Je vois le coup fatal qui change l'univers ; J'y vois entrer le crime et^son désordre extrême. Enfin je ne suis plus un mystère à moi-même : Le nœud se développe ; un rayon qui me luit , De ce sombre chaos a dissipé la nuit.

Mais l'enfant innocent peut-il pour héritage

Ce doute seul, hélas! ramène le nuage, Et ce n'est plus encor qu'un chaos que je voi ! Dieu, l'homme et l'univers, tout y rentre pour moi. Quand je crois, la lumière aussitôt m'est rendue :

CHANT TROlSlÈMr:. 5/5

Dieu, riioinuie et rimivcM\s, tout, revient à ma vue. l/ouvrage fut parlait, il est défiguré.

Apprenons à quel point flioinnie s'est égaré.

T.e père criminel d'une race proscrite

Peupla d'infortunés une terre maudite.

Pour prolonger des jours destinés aux douleurs,

INaissent les premiers arts, enfann de nos mailieuis.

La branche en longs éclats cède au bras (|ui Farraehe;

Par le fer façonnée , elle allonge la liache ;

L'homme avec son secours, non sans un long ellort.

Ebranle et fait tomber Farbre dont elle sort;

Et tandis qu'au fuseau la laine obéissante

Suit une main légère , une main plus pesante

Frappe à coups redoublés fenclume qui gémit.

La lime mord l'acier, et l'oreille en frémit.

Le voyageur, qu'arrête un obstacle liquide,

A l'écorce d'un bois confie un pied timide.

Retenu par la peur, par l'intérêt pressé,

11 avance en tremblant : le fleuve est traversé.

Bientôt ils oseront, les yeux vers les étoiles,

S'abandonner aux mers sur la foi de leurs voiles.

Avant que dans les pleurs ils pétrissent leur pain.

Avec de longs soupirs ils ont brisé le grain.

Un ruisseau par son cours, le vent par son haleine

Peut à leurs foibles bras épargner tant de peine ;

Mais ces heureux secours, si présens h leurs yeux.

Quand ils les connottront, le monde sera vieux.

Homme né pour souffrir, prodige d'ignoranpe.

Ou vas-tu donc chercher ta stupide arrogance?

Tandis que le besoin, l'industrie et le temps

Polissent par degrés tous les arts différens;

Enfantés par l'orgueil , tous les crimes en foule

Inondent l'univers : le fer luit, le sang coule.

Le premier que les champs burent avec horreur,

Fut le sang qui d'un frère assouvit la fureur.

Ces malheureux tombant d'abîmes en abîmes.

Fatiguèrent le ciel par tant de nouveaux crimes,

Qu'enfin lent à punir, mais las d'être outragé.

Par un coup éclatant leur maître fut vengé.

De la terre aussitôt les eaux couvrent la face :

Ils sont ensevelis; c'étoit fait de leur race;

Mais un juste épargné va rendre en peu de temps

A ce monde désert de nouveaux habitans.

La terre toutefois , jusque-là vigoureuse ,

Perdit de tous ses fruits la douceur savoureuse.

Des animaux alors on chercha le secours :

Leur chair soutint nos corps réduits à peu de jours.

Les poètes, dont l'art, par une audace étrange, Sait du faux et du vrai faire un confus mélange. De leurs récits menteurs prirent pour fondemens Les fidèles récits de tant d'événemens : Et , pour mieux amuser les oisives oreilles , Cherchèrent dans ces faits leurs premières ijfierveilles. De là ces temps fameux qu'ils regrettent encor : Doux empire de Rhée, âge pur, siècle d'or, Ou, sans qu'il fût besoin de lois ni de supplice, L'amour de la vertu fit régner la justice : Siècle d'or , sous ce nom puisqu'ils ont célébré

Ce siècle plus lieiireux où l'or fut ignoré!

Sobre dans ses désirs, l'homme, pour nourriture,

Se contentoit des fruits offerts par la nature.

La mort tardive alors n'approclioit qu'à pas lents.

Mais, las de dépouiller les chênes de leurs glands.

Il essaya le fer sur l'animal timide.

La flèche dans les airs chercha l'oiseau rapide ;

L'innocente brebis tomba sous sa fureur;

Et ce sang au carnage accoutumant son cœur.

Le fer devint bientôt l'instrument de sa perte ;

Et de crimes enfin la terre étoit couverte ,

Lorsqu'un déluge affreux en fut le chfitiment.

Tout nous rappelle encor ce grand événement :

Fable, histoire, physique, ont un même langage.

Au livre des Hébreux ainsi tout rend hommage ;

Et même l'on diroit que , pour s'accréditer ,

La fable en sa naissance ait voulu l'imiter.

Laissons-la toutefois s'égarer dans sa course,

Et de la vérité suivons toujours la source.

La terre sort des eaux, et voit de toutes parts Reparoître les fruits, les hommes et les arts. Tout renaît , nos malheurs et nos crimes ensemble. Sous des toits chancelans d'abord on se rassemble. La crainte fait chercher des asiles plus sûrs : On creuse les fossés, on élève les murs. Qu'une tour des mortels soit l'immortel ouvrage. Dieu descend pour la voir, et confond leur langage. Ne pouvant plus s'entendre, il se faut séparer. Ils se rechercheront, mais pour se massacrer.

D'nn importun voisin on jure la ruine.

On attaque, on renverse, on pille, on assassine. Homme injuste et cruel, que, clans son repentir, Le Dieu qui t'avoit fait voulut anéantir, Malheureux dont il vient d'abréger la carrière. Pourquoi brille ce fer dans ta main meurtrière? Le ciel t'a-t-il encore accordé trop de jours ? Mais qui va de leur rage entretenir le cours ? Quel intérêt les forme au grand art de la guerre? Egaux et souverains, tous maîtres de la terre. Ils la possèdent toute en n'y possédant rien. ft II est à moi ce champ , ce canton , c'est le mien. « Ce ruisseau.... de mon bras il faut que tu l'obtiennes; «S'il couloit sous tes lois, qu'il coule sous les miennes.» On s'empare d'un arbre, on usurpe un buisson. De roi, de conquérant le vainqueur prend le nom. Dans son vaste domaine il met cette rivière : Bientôt cette montagne en sera la frontière. Alexandre s'avance, et n'est plus un brigand : C'est l'heureux fondateur d'un empire puissant. Que d'un nouvel empire alarme la naissance. Provinces, nations, royaumes, tout commence. La terre sur son sein ne voit que potentats Qui partagent sa boue en superbes états; Et sur elle on prépare aux majestés suprêmes Pourpre, trônes, palais, sceptres et diadèmes.

Mais lorsque par le fer leur droit est établi, Le droit du ciel sur eux tombe presqu'en oubli; Et, recherchant ce Dieu dont la niémoire expire.,

CHANT TROISIEME. 5ç)

L'homme croit le trouver dans tout ce qu'il admire.

De l'astre qui pour lui renaît tous les matins,

Ainsi que la hunièrc, il attend ses destins.

Aux feux inanimés qui roulent sur leurs têtes ,

Les peuples en tremblant demandent des conquêtes.

Des dons de leurs pareils bientôt reconnoissans,

Ils adorent des arts les auteurs bienfaisans.

Devant son Osiris l'Egypte est en prière :

Vainement un tombeau renferme sa poussière;

Grossièrement taillée, une pierre en tient lieu.

D'un tronc qui pourrissoit le ciseau fait un dieu.

Du hurlant Anubis la ridicule image

Fait tomber à genoux tout ce peuple si sage.

Je ne vois chez Ammon qu'horreur , que cruauté :

Le sacrificateur, bourreau par piété,

Du barbare Moloch assouvit la colère

Avec le sang du fils et les larmes du père.

Près de ce dieu cruel , un dieu voluptueux ,

Honoré par un culte impur, incestueux,

Chamos, qui de Moab engloutit les victimes.

De ses adorateurs n'exige que des crimes.

Que de gémissemens et de lugubres cris !

O filles de Sidon, vous pleurez Adonis :

Une dent sacrilège en a flétri les charmes.

Et sa mort tous les ans renouvelle vos larmes.

Et toi, savante Grèce, à ces folles douleurs

Nous te verrons bientôt mêler aussi tes pleurs.

La foule de ces dieux qu'en Egypte on adore

Ne pouvant te suffire, a de nouveaux encore

De l'immortalité tu feras le présent :

Go ^ LA RELIGION.

Ton Atlas gémira sous un ciel trop pesant. Nymphes, faunes, syl vains, divinités fécondes, Peupleront les forets, les montagnes, les ondes. Chaque arhre aura la sienne; et les Romains, un jour De ces maîtres vaincus esclaves à leur tour. Prodigueront sans fin la majesté suprême. Empereurs, favoris, Antinous lui-même, Par arrêt du sénat entreront dans les cieux. Et les hommes seront plus rares que les dieux.

Terre, quelle est ta gloire, et quel temps de lumière, Quand la Divinité se rend si familière! Courons l'argent en main entourer ses autels : Elle est prête à répondre au moindre des mortels. Dans Delphes, dans Délos elle fait sa demeure; Aux sables de l'Afrique elle parle à toute heure; ' A Dodone sans peine on peut l'entretenir, Et d'un chêne prophète apprendre l'avenir. Pourquoi le demander, s'il est inexplicable? Que sert de le savoir, s'il est inévitable? Des maux que nous craignons pourquoi nous assurer? L'incertitude au moins nous permet d'espérer. N'importe : les destins que le ciel nous prépare, A notre impatience il faut qu'il les déclare; Et s'ils ne sont écrits dans le cœur d'un tE^ureau, Nous irons les chercher dans le vol d'un oiseau. O gravité de Rome! 6 sagesse d'Athènes! Quel culte extravagant ! Que de fêtes obscènes ! Quels sont tous ces secrets dont on ne peut parler? () mystères suspects qu'on n'ose révéler!

CHAIST TROISIEME. 6i

Tandis que sagement on cache leur folie,

Cliez (l'ignorans Hébreux, femme, enfant, tout publie:

«C'est de toute notre ame, et de tout notre cœur,

«Que nous devons aimer notre Dieu, le Seigneur,

«L'être unique, qui fît le ciel, la terre et l'homme.

« Je suis celui qui suis , c'est ainsi qu'il se nomme. »

Et sur l'homme et sur Dieu, sublimes vérités!

Dans un pays obscur , d'où viennent ces clartés ?

Ce seul coin de la terre est sauvé du naufrage.

Le dieu qui le protège en écarte l'orage.

L'ordre des élémens se renverse à sa voix ,

La nature est contrainte à s'écarter des lois

Qu'au premier jour du monde il lui dicta lui-même,

Mais que change à son gré sa volonté suprême.

Ce peuple si sincère , attestant aujourd'hui

Les prodiges nombreux que le ciel fît pour lui.

Dans ses solennités en garde la mémoire.

Je pourrois dans mes vers en retracer l'histoire.

L'on y verroit encor la mer ouvrir ses eaux ,

Les rochers s'amollir et se fondre en ruisseaux.

Les fleuves effrayés remonter à leur source.

L'astre pompeux du jour s'arrêter dans sa course.

Mais frappé tout à coup par l'éclat glorieux

Que les prophètes saints font briller à mes yeux.

Chez un peuple qui marche au milieu des miracles,

Je ne veux m'arrêter qu'au plus grand des spectacles.

Dans un temps qu'à des jours et tranquilles et longs, A de fertiles champs, à des troupeaux féconds 11 semble que le ciel ait borné ses promesses,

On voit, ambitieux de plus nobles richesses,

Des hommes pleins du Dieu dont ils sont inspirés,

Errans, de peaux couverts, des villes retirés.

Ils n'y vont quelquefois, ministres inflexibles,

Que pour y prononcer des menaces terribles.

Aux rois épouvantés ils n'adressent leur voix.

Que comme ambassadeurs du souverain des rois.

Chassés, tristes objets d'opprobres et de haines.

Déchirés par le fer, maudits, chargés de chaînes,

Dans les antres cachés, contens, dans leur malheur.

De se rassasier du pain de la douleur;

Admirables mortels dont la terre est indigne.

Ils répètent que Dieu rejettera sa vignes

Que sur une autre teire, et sous un ciel nouveau^

Le loup doit dans les champs bondir auec r agneau.

Ils répètent que Dieu , las du sang des génisses ,

Abolissant enfin d'impuissans sacrifices ^

Ferra la pure hostie immolée en tous lieux.

La terre produira son germe précieux.

Du juste de S ion, que les îles attendent ,

Déjà de tous cotés les rajons se répandent.

De son immense gloire ils sont environnés.

Quand, par un autre objet tout à coup détournés.

Ce juste a leurs regards n'est plus reconnoissable :

Sans beauté^ sans éclat ^ ignoré, méprisable .^

Frappé du ciel, chargé du poids de nos malheurs ,

Le dernier des humains , et V homme de douleurs ,

Avec des scélérats, ainsi que leur complice .^

Comme un agneau paisible on le mené au supplice.

Quel autre que le Dieu qui dévoile les temps

Préseiiloil à leurs yeux ces tableaux diliéreiis?

Ils nous font espérer un maître redoutable ^

Le prirwe de la paix , le Dieu foi^t , V admirable.

Son troue est entouré de rois humUiés ;

Ses ennemis vaincus frémissent a ses pieds;

Son règne s'étendra sur les races futures.

Sa gloire disparoît, et, couvert de blessures.,

C'est le pasteur moiii^ant d'un troupeau dispersé.

En contemplant celui que ses mains ont percé.

Saisi d' é tonne ment , un peuple est en alarmes :

La mort d'un fils unique arrache moins de larmes.

David, qui voit de loin ce brillant rejeton,

Plus sage, plus heureux, plus grand que Salomon ,

Du sein de l'Eternel sortir avant l'aurore ,

Dans l'horreur des tourmens David le voit encore.

Du roi de Babylone admirable captif,

A deux objets divers Dieu te rend attentif.

Elevé sur son trône, à son fils qui s'avance,

11 donne à haute voix l'empire et la puissance.

Mais tout change à tes yeux : ce fils est immolé ;

Ze Christ est mis a mort, le lieu saint désolé;

Le grand-prêtre éperdu dans la fimge se roule.

Tout périt : l'autel tombe , et le temple s'écroule.

C'est ce même captif qui voit tous à leurs rangs,

Pareils à des éclairs, passer les conquérans.

Il voit naître et mourir leurs superbes empires.

Babylone, c'est toi qui sous le Perse expires.

Alexandre punit tes vainqueurs florissans,

Rome punit la Grèce et venge les Persans.

Elle renversera toute grandeur suprême;

Et le marteau fatal sera brisé lui-même,

O Rome, ths débris seront les fondemens

D'un empire vainqueur des hommes et des temps.

Mais ce n'est point assez qu'annonçant ces miracles.

Des prophètes nombreux répètent leurs oracles.

Tout rempli du dessein qu'il doit exécuter,

Dieu par des coups d'essai semble le méditer:

A nos yeux à toute heure il en montre une image.

Et dans ses premiers traits crayonne son ouvrage.

Que les plus tendres mains conduisent au bûcher

Ce fils obéissant qui s'y laisse attacher :

Paisible sacrifice, où le prêtre tranquille

Ya frapper sans pâlir sa victime immobile!

Que l'enfant le plus cher, en esclave vendu,

Et du sein de l'opprobre à la gloire rendu ,

Aimé, craint, adoré des villes étrangères,

Soit enfin reconnu par ses perfides frères;

Pour le sang d'un agneau que rempli de respect ,

L'ange exterminateur s'écarte à son aspect ;

Que, de tant de maisons au glaive condamnées.

Celles que teint ce sang soient seules épargnées;

Qu'en attachant ses yeux sur un signe élevé.

Par un heureux regard le mourant soit sauvé;

Que le jour de tristesse où le grand-prêtre expire,

A tant de malheureux que son trépas retire

Des asiles prescrits à leur captivité ,

Devienne un jour de grâce et de félicité;

Que par les criminels proscrit pendant l'orage,

Le juste, en périssant, les sauve du naufrage;

Qu'il revive, et ne soit victime que trois jours Du monstre qui parut l'engloutir pour toujours : Tout m'annonce de loin ce que le ciel projette; Et, sans cesse conduit par un peuple prophète. J'arrive pas à pas au terme désiré, Oii le Dieu tant de fois prédit et figuré Doit de son règne saint établir la puissance , Ce règne dont mes vers vont chanter la naissance.

FIN nu CHANT TROISIEME.

POÈME

Les empires détruits, les trônes renversés,

Les champs couverts de morts, les peuples dispersés.

Et tous ces grands revers que notre erreur commune

Croit nommer justement les jeux de la fortune.

Sont les jeux de celui qui, maître de nos cœurs,

A ses desseins secrets fait servir nos fureurs;

Et , de nos passions réglant la folle ivresse,

De ses projets par elle accomplit la sagesse.

Les conquérans n'ont fait, par leur ambition,

Que hâter les progrès de la religion ;

Nos haines, nos combats ont affermi sa gloire :

C'est le prouver assez que conter son histoire.

* Je sais bien que, féconde en agrémens divers, La riche fiction est le charme des vers. Nous vivons du mensonge; et le fruit de nos veilles N'est que Fart d'amuser par de fausses merveilles; Mais à des faits divins mon écrit consacré

Par ces vains orneniens seroit déshonoré :

Je laisse à Sannazar son audace profane.

Loin de moi ces attraits que mon sujet condamne :

L'ame de mon récit est la simplicité.

Ici tout est merveille, et tout est vérité.

Le Dieu qui dans ses mains tient la paix et la guerre,

Tranquille au haut des cieux, change à son gré la terre.

Avant que le lien de la religion

Soit le lien commun de toute nation,

Il veut que l'univers ne soit qu'un seul empire.

L'ambition de Rome à ce dessein conspire;

Mais un état si vaste , en proie aux factions ,

Est le règne du trouble et des divisions.

Il veut que, sur la terre aux mêmes lois soumise,

Un paisible commerce en tous lieux favorise

De ses ordres nouveaux les ministres divins.

Ils pourront les porter par de libres chemins,

Si l'univers n'a plus pour maître qu'un seul homme.

C'est ce Dieu qui le veut : la liberté de Rome,

Ranimant ses soldats par César abattus.

Du dernier coup frappée, expire avec Rrutus.

Dans ses nombreux vaisseaux une reine ose encore

Rassembler follement les peuples de l'aurore.

Elle fuit, l'insensée : avec elle tout fuit,

Et son indigne amant honteusement la suit.

Jusqu'à Rome bientôt par Auguste traînées.

Toutes les nations à son char enchaînées ,

L'Arabe, le Gélon , le brûlant Africain,

Et l'babitant glacé du Nord le plus lointain ,

Vont orner du vainqueur la inarche triomphante.

LeParthe s'en alarme; et d'une main tremblante

llapporte les drapeaux à Crassus arrachés.

Dans leurs Alpes en vain les Rliètes sont cachés :

La foudre les atteint, tout subit l'esclavage.

L'Araxe, mugissant sous un pont qui l'outrage,

De son antique orgueil reçoit le châtiment.

Et l'Euphrate soumis coule plus mollement.

Paisible souverain des mers et de la terre ,

Auguste ferme enfin le temple de la guerre.

Il est fermé ce temple, oii par cent nœuds d'airain

La discorde attachée, et déplorant en vain

Tant de complots détruits, tant de fureurs trompées.

Frémit sur un amas de lances et d'épées.

Aux champs déshonorés par de si longs combats

La main du laboureur rend leurs premiers appas.

Le marchand loin du port, autrefois son asile,

Fait voler ses vaisseaux sur une mer tranquille.

Les poètes, surpris d'un spectacle si beau.

Sont saisis à l'instant d'un transport tout nouveau.

Ils annoncent que Rome, après tant de miracles.

Va voir le temps heureux prédit par ses oracles.

«Un siècle, disent-ils, recommence son cours,

« Qui doit de l'âge d'or nous ramener les jojurs.

« Déjà descend du ciel une race nouvelle;

« La terre va reprendre une face plus belle ,

« Tout y deviendra pur; et ses premiers forfaits,

« S'il en reste , seront effacés pour jamais, v

CH.^NT QUATUIEME. (k)

Tant de prédictions qui frappent les oreilles

Font d'un grand changement espérer les nierveilies.

Vers l'Orient alors chacun tourne les yeux :

(i'est de là qu'on attend ce roi victorieux

Qui , sortant des climats oii le jour prend naissance ,

Doit soumettre la tei^re à son obéissance.

Jérusalem s'éveille à des bruits si flatteurs :

L'héritier de Jacob en cherche les auteurs.

Des prophètes sacrés parcourant les volumes ,

Sans peine il reconnoît le siècle dont leurs plumes

Ont décrit tant de fois les jours délicieux.

« Il est venu ce temps, l'espoir de nos aïeux,

« Ou le fer dont la dent rend les guérets fertiles

« Sera forgé du fer des lances inutiles.

« Tja justice et la paix s'embrassent devant nous.

«Le glaive étincelant d'un royaume jaloux

« N'ose plus aujourd'hui s'irriter contre un autre :

« Le bonheur des humains nous annonce le notre ;

«Sous un joug étranger nous avons succombé,

« Et des mains de Juda notre sceptre est tombé.

« Mais notre opprobre même assure notre gloire :

« Des promesses du ciel rappelons la mémoire. »

Cependant il paroît à ce peuple étonné Un homme, si ce nom lui peut être donné, Qui, sortant tout à coup d'une retraite obscure. En maître, et comme Dieu, commande à la nature. A sa voix sont ouverts des yeux long-temps fermés, Du soleil qui les frappe éblouis et charmés. D'un mot il fait tomber la barrière invincible

Qui rendoit une oreille aux sons inaccessible;

Et la langue qui sort de la captivité

Par de rapides chants bénit sa liberté.

Des malheureux traînoient leurs membres inutiles,

Qu'à son ordre à l'instant ils retrouvent dociles.

Le mourant étendu sur un lit de douleurs

De ses fils désolés court essuyer les pleurs.

La mort même n'est plus certaine de sa proie.

Objet tout à la fois d'épouvante et de joie.

Celui que du tombeau rappelle un cri puissant

Se relève, et sa sœur pâlit en l'embrassant.

Il ne repousse point les fleuves vers leur source;

Il ne dérange pas les astres dans leur course.

On lui demande en vain des signes dans les cieux.

Vient-il pour contenter les esprits curieux ?

Ce qu'il fait d'éclatant, c'est sur nous qu'il l'opère,

Et pour nous sort de lui sa vertu salutaire.

Il guérit nos langueurs, il nous rappelle au jour :

Sa puissance toujours annonce son amour.

Mais c'est peu d'enchanter les yeux par ces merveilles;

Il parle : ses discours ravissent les oreilles.

Par lui sont annoncés de terribles arrêts ;

Par lui sont révélés de sublimes secrets.

Lui seul n'est point ému des secrets qu'il révèle :

Il parle froidement d'une gloire éternelle ;

Il étonne le monde, et n'est point étonné :

Dans cette même gloire il semble qu'il soit né;

Il paroît ici-bas peu jaloux de la sienne.

Qu'empressé de l'entendre un peuple le prévienne,

Il n'adoucit jamais aux esprits révoltés

Ses dogmes rigoureux, ses dures vérités.

C'est en vain qu'on murmure, il faut croire, il l'ordonne.

D'un œil indifférent il voit qu'on l'abandonne.

Un disciple qui vient se jeter dans ses bras,

Et qui renonce à tout pour marcher sur ses pas ,

Lui demande par grâce un délai nécessaire,

Un moment pour aller ensevelir son père.

a Dès ce moment suis-moi, lui répond-il alors,

(c Et laisse aux morts le soin d'ensevelir leurs morts, w

Quittons tout pour lui seul; que rien ne nous arrête.

Cependant il n'a pas où reposer sa tête.

D'un tel législateur quel sera le destin ? Jadis de la vertu Platon prévit la fin : «Que son héros, dit-il, attende avec courage «Tout ce que des médians lui prépare la rage: « S'il se montre à la terre , à la terre arraché, «Proscrit, frappé, sanglant, h la croix attaché, «Paix secrète du cœur, gage de l'innocence, « C'est toi seule à sa mort qui seras sa défense ! w L'oracle est accomph. Le juste est immolé. Tout s'émeut ; et des bords du Jourdain désolé , Au Tibre en un moment le bruit s'en fait entendre. D'intrépides humains courent pour le répandre; Ils volent : l'univers est rempli de leur voix.

«Repentez-vous, pleurez, et montez à sa croix. « Quel que soit le forfait, la victime l'expie. «Yous avez fait mourir le maître de la vie. « Celui que vos bourreaux traînoient en criminel

-ji LA RELIGION.

«Est l'image, l'éclat, le fils de l'Eternel.

«Ce Dieu dont la parole enfanta la lumière,

« Couché dans un tombeau, dormoit dans la poussière;

« Mais la mort est vaincue , et l'enfer dépouillé.

« La nature a frémi , son Dieu s'est réveillé.

«Il vit, nos yeux l'ont vu : croyez. » Parole étrange!

Ils commandent de croire : on les croit, et tout change.

Simples dans leurs discours, simples dans leurs écrits,

IjCS accusera-t-on d'éblouir nos esprits?

Ils content leurs erreurs, leur honte, leur foiblesse.

Par eux de leur naissance apprenant la bassesse.

J'apprends aussi par eux leur infidélité,

Le trouble de leur maître, et sa timidité.

A l'aspect de la mort il s'attriste , il frissonne :

Languissant, prosterné, la force l'abandonne;

Et le calice amer qu'on lui doit présenter ,

Loin de lui, s'il pouvoit , il voudroit l'écarter.

Est-il donc d'un héros d'écouter la nature?

Socrate en étouffa jusqu'au moindre murmure.

L'imposture , féconde en discours séduisans ,

Eût orné son récit de charmes plus puissans.

Leurs écrits, direz-vous, dépouillés d'artifice.

Ne font point dans leurs cœurs soupçonner jle malice.

Trop simples en effet , et séduits les premiers ,

Ils ont cru follement des mensonges grossiers.

Mais s'ils ont pu les croire, ont-ils pu les écrire

Parmi des ennemis prêts à les contredire?

A peine aux yeux mortels leur maître est disparu,

A toute heure, en tout lieu, tout un peuple l'a vu.

Qu'elle a d'autorité l'histoire qu'en silence

Sont contraints d'écouter des témoins qu'elle offense!

Combien de ces témoins, déjà tout pleins de foi,

Juifs circoncis du cœur, ont reconnu pour roi

De la Jérusalem éternelle, invisible.

Celui qui dans la leur, traité de roi risible,

D'épines couronné par les mains d'un bourreau,

Dans les siennes pour sceptre a vu mettre un roseau !

Vrais enfans d'Abraham , hâtez donc votre fuite :

Titus accourt, sortez d'une ville proscrite.

En quel funeste état te découvrent mes yeux, Yille jadis si belle, 6 peuple ami des deux! Qu'as-tu fait à ton Dieu? Sa vengeance est certaine. Comment à tant d'amour succède tant de haine! Son bras de jour en jour s'appesantit sur toi, Et tu ne fus jamais plus zélé pour sa loi ! Combien d'avant-coureurs annoncent ta ruine : Et la guerre étrangère, et la guerre intestine. Et les embrasemens, et la peste, et la faim! Que de maux rassemblés! L'orage éclate enfin. Le nuage est crevé, je vois partir la foudre : Jérusalem n'est plus, et le temple est en poudre. Les feux, malgré Titus prompts à le consumer, Ces feux vengeurs, le ciel saura les allumer, Quand des audacieux oseront entreprendre De relever encor ce temple de sa cendre. «O peuple que je plains, ton vainqueur est-ce moi? cf C'est ton Dieu, dit Titus, qui se venge de toi;

« Oui sans doute le ciel les punit d'une offense : «Je n'ai fait que prêter mon bras à sa vengeance.» Ils l'ont bien mérité ce châtiment affreux. Le sang de leur victime est retombé sur eux. Le père pour long-temps proscrit ses lîls rebelles; Le maître a retranché les branches infidèles. Il n'a point toutefois arraché l'arbre ingrat ; Mais un nouveau prodige en a changé l'éclat. Sur cet arbre étonné que de branches nouveles, Sauvages autrefois, aujourd'hui naturelles! Que vois-je? L'étranger dépouille l'héritier, Et le fils adopté succède le premier.

De ces nouveaux enfans que la mère est féconde!

Ils ne font que de naître, et remplissent le monde.

Les maîtres des pays par le Nil arrosés,

D'une antique sagesse enfin désabusés.

Ont déjà de la croix embrassé la folie.

A l'aspect d'un bois vil le Parthe s'humilie ;

Et, réimis entre eux pour la première fois ,

Les Scythes vagabonds reconnoissent des lois.

A l'auteur du soleil le Perse offre un hommage

Que l'erreur si long-temps lui fit rendre à l'ouvrage.

Des déserts libyens le farouche habitant ,

Le Sarmate indocile , et l'Arabe inconstant ,

De ses sauvages mœurs adoucit la rudesse.

Corintlie se réveille et sort de sa mollesse.

Athène, ouvrant les yeux, reconnoît le pouvoir

Du Dieu qu'elle adora long-temps sans le savoir.

Mieux instruite aujourd'hui, cet autel ([u'elle honore

CÎUNT QUATRIEME. 7^

N'est plus enfin l'autel d'un maître qu'elle ignore.

Il est trouvé ce Dieu tant cherché par Platon :

L'aréopage entier retentit de son nom.

Les Gaulois détestant les honneurs homicides

Qu'offre à leurs dieux cruels le fer de leurs Druides ,

Apprennent que pour nous le ciel moins rigoureux

Ne demanda jamais le sang d'un malheureux ,

Et qu'un cœur qu'a brisé le repentir du crime

Est aux yeux d'un Dieu saint la plus sainte victime.

Tes illustres martyrs sont tes premiers trésors ,

Opulente cité, la gloire de ces bords

Où la Saône enchantée à pas lents se promène,

N'arrivant qu'à regret au Rhône qui l'entraîne.

Toi que la Seine embrasse , et qui dois à ton tour

L'enfermer dans le sein de ton vaste contour,

Ville heureuse, sur toi brille la foi naissante.

Qu'un jour tes sages rois la rendront florissante!

Sur vos têtes aussi luit cet astre divin.

Vous que baignent les flots du Danube et du Rhin ;

Vous qui buvez les eaux du Tage et de l'Ibère;

Vous que dans vos forêts le jour à peine éclaire.

Et vous que, séparant du reste des humains.

Les mers avaient sauvés des fureurs des Romains,

Lieux où ne put voler leur aigle ambitieuse ,

Je vois dans vo^ climats la foi victorieuse.

Au grand nom qui du monde a couru les deux bouts ,^

De l'Inde à la Tamise on fléchit les genoux.

La croix a tout conquis, et l'Eglise s'écrie :

« Comment à tant d'enfans ai-je donné la vie? »

Sur les rives du Tibre éclate sa splendeur;

Là de son règne saint s'élève la grandeur;

Et dans Rome est fondé son trône inébranlable :

A tout ambitieux trône peu désirable!

Sur ses degrés sanglans je ne vois que des morts :

C'étoit pour en tomber qu'on y mon-toit alors.

Dans ces temps oii la foi conduisoit aux supplices,

D'un troupeau condamné glorieuses prémices ,

Les pasteurs espéroient des supplices plus grands.

Tel fut chez les chrétiens l'honneur des premiers rangs.

Quel spectacle en effet à mes yeux se présente ! Quels tourmens inconnus que la fureur invente! De bitume couverts , ils servent de flambeaux ; Déchirés lentement , ils tombent en lambeaux ; Dans ces barbares jeux , théâtre du carnage, Des tigres, des lions on irrite la rage. Que de feux, que de croix, que d'échafauds dressés! Combien de bourreaux las, de glaives émoussés! Injuste contre eux seuls, le plus juste des princes Par ce sang odieux contente ses provinces. Pour eux tout empereur, Trajan même, est Néron. Ils se nomment chrétiens, et leur crime est leur nom. Us demandent la mort, ils courent aux supplices; Les plus longues douleurs prolongent leuçs délices ; Les rigueurs des tyrans leur semblent d'heureux dons; Ils bénissent la main qui détruit leurs prisons. Qui peut leur inspirer la haine de la vie? D'éterniser son nom la ridicule envie Quelquefois , je l'avoue , en étouffe l'amour.

Ijorsque sur un bûcher Peregrin, las du jour, D'un trépas éclatant cherche la renommée , Un cynique orgueilleux s'évapore en fumée. Mais cet immense amas de femmes et d'enfans Qu'immolent les Romains, qu'égorgent les Persans, Tant d'hommes dont les noms sont restés sans mémoire , Couroient-ils à la mort pour vivre dans l'histoire ?

« Plaignez, me dira-t-on, leur triste aveuglement.

« L'erreur a ses martyrs : le bonze follement

« Ose offrir a son dieu, stérile sacrifice,

« Un corps qu'a déchiré son bizarre caprice.

« Victime d'un usage antique et rigoureux,

c( La veuve sans frémir s'élance dans les feux

« Pour rejoindre un époux que souvent elle abhorre.

« Chez un peuple insensé cette loi vit encore.

« Egarement cruel! loi digne de nos pleurs!

« Que la religion enfante de malheurs ! »

Respectons des mortels que Dieu même autorise. Oui, de ses plus grands dons le ciel les favorise. Et le ciel n'a jamais favorisé l'erreur. Ils chassent cet esprit et de haine et d'horreur. Cet infernal tyran dont nos maux font la joie. A la voix des chrétiens abandonnant sa proie , Des corps qu'il tourmentoit il s'enfuit consterné : Le prince du mensonge est enfin détrôné.

Il usurpa l'empire , et sans peine et sans gloire , Lorsque l'homme , emporté par la fureur de croire ,

Sans que Fart eût besoin d'éblouir sa raison,

Au plus vil imposteur se livroit sans soupçon.

Mais ces temps ne sont plus : la Grèce, la première,

A su du moins ouvrir la route à la lumière.

On la cherche : Platon par ses fameux écrits

Des honteuses erreurs inspire le mépris.

Pleines de ses leçons , des écoles célèbres

De l'enfance du monde écartent les ténèbres.

Le grave philosophe est partout révéré :

Souvent même à la cour il se voit honoré.

Son crédit peut nous perdre, et sa haine y conspire.

Mais en vain cette haine arme Celse et Porphyre:

Que peuvent contre nous leurs traits injurieux?

Il falloit nous porter des coups plus sérieux ,

Approfondir des faits récens à la mémoire.

Et sur ses fondemens renverser notre histoire.

Qui ne sait que railler, évite un vrai combat.

On traite les chrétiens d'ennemis de l'état.

On impute le crime à ceux dont la doctrine

N'a pu que dans le ciel prendre son origine.

Ainsi que dans leurs mœurs tout est pur dans leurs lois.

C'est par eux qu'on apprend à respecter les rois;

Et que même aux Nérons on doit l'obéissance.

(c De Dieu, nous disent-ils, descend toute puissance.

(c Le prince est son image, et, maître des humains,

i< Tient du maître des cieux le glaive dans ses mains.

« Sujets, obéissez : le murmure est un crime. »

En vain contre un pouvoir cruel , mais légitime ,

Des peuples révoltés s'arment de toutes parts,

Les chrétiens sont toujours fidèles aux Césars.

Ont-ils donc par foiblesse une ame si soumise?

Leur pouvoir éclatant redouble ma surprise.

La nature obéit, et tremble devant eux.

Quel spectacle étonnant de miracles nombreux!

Que de tristes mourans qui fermoient leur paupière

Sont tout à coup rendus à la douce lumière!

Et du fond des tombeaux que de morts rappelés !

De deux camps ennemis par la soif désolés,

Quand d'un soleil brûlant la chaleur les embrase,

L'un périt, le ciel tonne, et la foudre l'écrase;

Et tandis que ses feux écartent le Germain ,

Un torrent salutaire abreuve le Romain;

Le soldat demi-mort,, dans une heureuse pluie.

Trouve tout à la fois la victoire et la vie.

De ce bienfait le prince admire les auteurs,

Et le peuple obstiné les appelle enchanteurs.

Enchantement divin qui commande au tonnerre!

Le charme vient du ciel, quand il change la terre.

Prodige inconcevable, un instrument d'horreur , La croix est l'ornement du front d'un empereur! Constantin triomphant fait triompher la gloire D'un signe lumineux qui promit sa victoire. Cérès dans Eleusis voit ses initiés Fouler robe , couronne et corbeille à leurs pieds. Diane, tu n'es plus; soutiens de ta puissance. Tes orfèvres d'Ephèse ont perdu l'espérance. Les temples sont déserts, et le prêtre interdit, Renversant l'encensoir de son dieu sans crédit , Abandonne un autel toujours vide d'offrandes.

8o LA RELIGION.

Delphes , jadis si prompt à répondre aux demandes ,

D'un silence honteux subit les tristes lois.

Enfin, comme Apollon, tous les dieux sont sans voix.

Aux tombeaux des martyrs fertiles en miracles

Les peuples et les rois cherchent de vrais oracles.

On implore un mortel qu'on avait massacré ,

Et l'on brise le dieu qu'on avait adoré.

A ce torrent vainqueur Rome long-temps s'oppose ,

Et de son Jupiter veut défendre la cause.

Mais contre elle il est temps de venger les chrétiens.

Du sang de tes enfans, grand Dieu, tu te souviens!

Tant de cris qu'éleva sa fureur idolâtre

Ont assez retenti dans son amphithéâtre.

Tu vas lui demander compte de ses arrêts.

O Dieu des conquérans, tes vengeurs sont tout prêts : .

Et Rome va tomber d'une chute éternelle.

Ainsi que Babylone et ta ville infidèle!

Oui , c'est ce même Dieu qui sait à ses desseins

Ramener tous les pas des aveugles humains.

Sous d'orgueilleux vainqueurs quand les villes succombent,

Quand l'affreux contre-coup des empires qui tombent

Dans le monde ébranlé jette au loin la terreur ,

Que sont tous ces héros qu'admire notre erreur?

Les ministres d'un Dieu qui punit des coupables,

Instrumens de colère, et verges méprisables.

Que prétend Attila? que demande Alaric?

Ou s'emporte Odoacre? ou vole Genseric?

Ils sont, sans le savoir, armés pour la querelle

D'un maître (jiii du Nord tour à tour les appelle. Devant leurs bataillons il fait marcher l'horreur: Rome antique; est livrée au barbare en fureur. De sa cendre renaît une ville plus belle; Et tout sera soumis à la Rome nouvelle.

Je la vois cette Rome, oii d'augustes vieillards, Héritiers d'un apôtre, et vainqueurs des Césars, Souverains sans armée, et conquérans sans guerre, A leur triple couronne ont asservi la terre. Le fer n'est pas l'appui de leurs vastes états; Leur trohe n'est jamais entouré de soldats. Terrible par ses clefs et son glaive invisible. Tranquillement assis dans un palais paisible. Par l'anneau d'un pécheur autorisant ses lois , Au rang de ses enfans un prêtre met nos rois. Ils en ont le respect et l'humble caractère. Qu'il ait toujours pour eux des entrailles de père !

D'une religion si prompte en ses progrès Si j'osois jusqu'à nous compter tous les succès, Peindre les souverains humiliant leur tête, Et la suivre partout de conquête en conquête. Quel champ je m'ouvrirois! quel récit glorieux! Mais que pourrois-je apprendre à quiconque a des yeux ? L'arbre couvre la terre, et ses branches s'étendent Partout oii du soleil les rayons se répandent. De l'aurore au couchant on adore aujourd'hui Celui qui de sa croix attira tout à lui. Dans le temps que ce Dieu parmi nous daigna vivre,

L'aurois-je mieux connu, quand j'aurois pu le suivre Des rives du Jourdain au sommet du Tabor? Non ; maintenant sa gloire éclate plus encor.

Je vois à ses cotés Moïse avec Élie.

Tout prophète l'annonce , et la loi le publie.

Ses apôtres enfin sont sortis du sommeil.

Que de nouveaux témoins m'a produits leur réveil!

C'est en mourant pour lui qu'ils lui rendent hommage.

Ils sont tous égorgés : voilà leur témoignage. Je le vois : c'est lui-même, et je n'en puis douter. Mais c'est peu de le voir, il le faut écouter : La voix de tout ce sang que l'amour fît répandre Me répète la voix que le ciel fît entendre Quand le Tabor brilla de l'un de ses rayons. Oui, c'esl ce /ils si cher : écoutons, et croyons.

« J^e joug qu'il nous impose est, dit-on, trop pénible; « Ses dogmes sont obscurs; sa morale est terrible : « Nos esprits et nos cœurs sont en captivité. » D'une nouvelle ardeur justement transporté, De ces plaintes je veux repousser l'injustice. Il n'est pas temps encor que ma course finisse : Poursuivons le déiste en ses détours divers. Quel sujet fut plus grand et plus digne des .vers?

VOÈME.

«««•««oeosoAo*

Le Verbe , égal à Dieu, splendeur de sa lumière, Avant que les mortels , sortis de la poussière , Aux rayons du soleil eussent ouvert les yeux, Avant la terre, avant la naissance des cieux, Eternelle puissance, et sagesse suprême, Le Verbe ètoit en Dieu, fils de Dieu, Dieu lui-même.

Fils de Dieu, cependant fils de l'homme à la fois. Peut-il toujours égal.... Je m'arrête, et je crois. Foible et fière raison , dépouille ton audace. Le vent souffle : qui peut en découvrir la trace ? Etonnés de son bruit, nous sentons son pouvoir; Notre oreille l'entend, notre œil ne le peut voir. Quelque trouble ici-bas que mon ame ressente, La foi , fille du ciel , devant moi se présente. Sur une ancre appuyée, elle a le front voilé; Et m'éclairant du feu dont son cœur est brûlé : «Viens, dit-elle, suis-moi. L'éclat que je fais luire,

«Quand tu baisses les yeux, suffit pour te conduire. «Est-ce le ter.ips de voir que le temps de la nuit? «En attendant le jour, docile à qui t'instruit, «Tu dois h clîa({ue pas plus adorer qu'entendre, «Plus croire que savoir, et plus aimer qu'apprendre.»

« Faut-il , dit le déiste, enchaîner la raison ? « N'est-elle pas du ciel le plus précieux don ? «Et pouvons-nous penser qu'en nous l'être suprême « Veuille étouffer un feu qu'il alluma lui-même?»

Il l'alluma sans doute; et cet heureux présent Par son premier éclat guidoit l'homme innocent. Aujourd'hui presque éteinte, une flamme si belle Ne prête qu'un jour sombre à l'ame criminelle; Mais la foi le ranime avec un feu plus pur. Et d'indignes mortels l'osent trouver obscur, Quand, par bonté pour eux, un Dieu se manifeste! Il leur en dit assez : qu'ils ignorent le reste. Jusques au temps prescrit le grand livre est scellé.

Pour nous confondre, hélas! que n'a-t-il pas voilé! Pourrons-nous pénétrer ses mystères sublimes, Quand ses moindres secrets sont pour nous des abîmes? Ija nature a nos yeux sans cesse vient s'offrir : Ee livre à tout moment semble prêt à s'ouvrir. Que de siècles perdus sans que rien nous attire A rechercher du moins ce que l'homme y peut lire! Et lorsque nos besoins, le temps et le hasard Nous contraignent enfin d'y jeter un regard,

Instruits de quelques faits, eu savons-nous les causes?

Attentif au spectacle, en vain tu te proposes.

Philosophe orgueilleux, tfen suivre le dessein.

En vain tu veux chercher la nature en son sein;

lÀ tu trouves écrit : Arrête, téméraire ^

Nul de vous n entreî^a jusqu en mon sanctuaire.

Oui, même en ces ohjets si présens à nos yeux,

Tout devient invisible à l'œil trop curieux;

Et celui qui captive une mer furieuse.

Borne aussi des humains la vue ambitieuse.

Pour sonder la nature ils font de vains efforts :

Ils en verront les jeux, et jamais les ressorts.

Partout elle nous crie : «Adorez votre maître;

«Contemplez, admirez, jouissez sans connoître. »

D'une attentive étude embrassant le parti ,

Du sein de l'ignorance un mortel est parti.

A-t-il tout parcouru? Pour fruit de tant de peine,

A l'ignorance encor son savoir le ramène.

Tu rougis, fier mortel; prête à me démentir,

Ta vanité murmure : il faut l'anéantir.

De tes fameux progrès cherchons quelle est la gloire :

Faisons de ton esprit l'humiliante histoire.

L'intérêt nous donna nos premières leçons : L'amour de nos troupeaux, le soin de nos moissons, Nous firent d'un temps cher devenir économes. Et la nécessité nous rendit astronomes.

Pouvions-nous mieux régler nos travaux et nos jours Que sur ces corps brillans, si réglés dans leur cours? Le peuple qui du Nil cultivoit le rivage

Les observa long-temps sous un ciel sans nuage.

Pour mieux les contempler sous clifférens cantons,

Il les partage entre eux, et leur cherche des noms.

Cassini, Galilée, excusez vos ancêtres :

Leurs yeux, accoutumés à des objets champêtres,

Ne virent dans le ciel que chiens, béliers, taureaux;

Vous y saurez un jour porter des noms plus beaux :

Saturne et Jupiter vanteront leur cortège.

Mais de l'antiquité quel est le privilège!

Les noms qu'auront forgés ces grossiers laboureurs

Imprimeront en nous d'éternelles erreurs.

O trop heureux l'enfant qui naît sous la balancé!

De son cruel voisin détestons la puissance.

Horace frémira, s'il sait que le hasard

En naissant l'a frappé de ce triste regard.

Sur la voûte des cieux notre histoire est écrite.

Dans ce livre fatal plus d'un Cardan médite :

Achetons leur faveur. Richelieu, Mazarin,

Vous-mêmes prodiguez vos bienfaits à Morin :

Ses yeux lisent un chiffre impénétrable aux vôtres :

Qu'il vous fasse trembler, faites trembler les autres.

D'une éternelle nuit le peuple menacé

Rappelle par ses cris le soleil éclipsé.

Mais quel corps menaçant vient troubler la nature

Par son étincelante et longue chevelure?

Qu'un si grand appareil annonce de fureur !

Vil peuple, il ne doit point te causer de terreur :

D'un important courroux ces députés sinistres,

Si ce n'est pour des rois, partent pour des ministres.

Le ciel a du loisir, ou nous fait trop d'honneur :

Le seul cri tl'uii hibou peut nous flétrir le cœur. De tes astres, 6 ciel, n'éteins pas la lumière : Verrons-nous sans pâlir tomber notre salière? Uassurez-nous, devins, charmes, enchantemens , Amulettes, anneaux, baguettes, talismans : Et tant d'autres secours qu'embrasse l'ignorance, Si folle dans sa crainte et dans son espérance.

De toutes nos erreurs quand le nombreux essaim. Dans l'Egypte produit, s'échappa de son sein. L'amour d'un doux climat l'emporta dans la Grèce. Un peuple qu'endormoient dans une longue ivresse La musique, les vers, les danses et les jeux, D'Apelle, de Scopas et d'Homère amoureux. Consacrant aux beaux-arts ses yeux et ses oreilles. Du ciel et de la terre oublia les merveilles. Leurs sages rarement en parurent frappés ; Et jamais les Romains n'en furent occupés. Tout plein de son héros, au lieu de la nature, Lucrèce leur chanta les rêves d'Epicure. Ambitieux de vaincre, et non de discourir, L'art des enfans de Mars fut fart de conquérir. L'étude a peu d'attraits pour les maîtres du monde. « Le soleil, disoient-ils, va se coucher dans l'onde; « La voûte dont le cercle a pour base la mer c( Sous son dôme brillant couvre la terre et l'air; « Et le vieux Océan, père de la nature, (c Etend autour de nous son humide ceinture. » Tels étoient leurs progrès lorsque du vrai savoir La fureur des combats éteignit tout espoir.

Foible par sa grandeur, ce n'étoit qu'avec peine Que sur la terre encor Rome etendoit sa chaîne. D'esclaves trop nombreux son empire accablé, Malgré son double appui, se sentit ébranlé; Et lorsque par les mains du conquérant Hérule Le trône des Césars tomba sous Augustule, Sa chute fît trembler celui des Constantins. Le fameux imposteur suivi des Sarrasins Jeta les fondemens d'un pouvoir formidable, Que sous un autre nom rendit plus redoutable Ije peuple que TEuxin vomit de ses marais. Du jour que le second de ses tîers Mahomets, La gloire du croissant, et la terreur du monde. Eut enfin foudroyé Ryzance et Trébisonde.

Jour cruel, jour fatal oîi sur tant de trésors Antiques monumens respectés jusqu'alors , Par la destruction signalant sa puissance , Le barbare étendit sa stupide vengeance !

Que nos plus beaux palais de cendres soient couverts : Mais pourquoi tant d'écrits à nos regrets si chers Sont-i4s brûlés par toi, vainqueur impitoyable? L'ignorance à tes vœux sans doute est favorable. Que crains-tu ? Son empire est partout affer^ni, Depuis que du bon sens un savoir ennemi, Trouvant l'art d'obscurcir le maître des ténèbres, Forme dans ses écrits tous ces docteurs célèbres. Qui , le dilemme en main, prétendent de V abstrait Catégoriquement diviser le concret.

Quand viendra ton vengeur, 6 raison qu'on outrage!

De tant de mots pompeux le superbe étalage

Trouvoit de tous cotés d'ardens admirateurs,

Et la nature entière étoit sans spectateurs !

L'intérêt cependant va nous rapprocher d'elle.

Un Génois nous apprend (quelle étrange nouvelle!)

Qu'au-delà de ce monde il est un monde encor ,

Monde dont l'habitant abandonne tout l'or!

Nous volons. Quel que soit l'objet qui nous anime,

Comment de tant de mers franchissons-nous l'abîme ?

Si long-temps sur sa feuille attaché dans un coin,

Par quel effort l'insecte a-t-il rampé si loin?

Un aimant (le hasard dans l'air le fît suspendre) En regardant le pôle , aux yeux qu'il dut surprendre Révéla cet amour qu'on ne soupçonnoit pas : Amour heureux pour nous, et fatal aux incas. Nos flottantes forets couvrent le sein de l'onde. La boussole nous rend les citoyens du monde. Des deux Indes pour nous elle ouvre tous les ports ; Et nous en rapportons par elle les trésors. Tant d'objets différens, tant de fruits, tant de plantes (Que de l'esprit humain les conquêtes sont lentes!) Donnent enfin naissance aux désirs curieux, Et la terre ramène à l'étude des cieux.

Foibles amas de sable, ouvrages de la cendre.

Deux verres (le hasard vient encor nous l'apprendre \

L'un de l'autre distans, l'un à l'autre opposés,

Qu'aux deux bouts d'un tuyau des enl'aus ont placés,

Font crier en Zéiande, 6 surprise, 6 merveille!

Et le Toscan fameux à ce bruit se réveille.

De Ptolomëe alors , armé de meilleurs yeux ,

Il brise les cristaux, les cercles et les cieux;

Tout change : par l'arrêt du hardi Galilée

La terre loin du centre est enfin exilée.

Dans un brillant repos, le soleil à son tour,

Gentre de l'univers, roi tranquille du jour.

Va voir tourner le ciel , et la terre elle-même.

En vain l'inquisiteur croit entendre un blasphème;

Et six ans de prison forcent au repentir

D'un système effrayant l'infortuné martyr :

La terre, nuit et jour à sa marche fidèle.

Emporte Galilée et son juge avec elle.

D'un monde encor nouveau que d'habitans obscurs Vous tirez du néant, illustres Réaumurs ! Pourquoi sans spectateur tout un peuple en silence Veut-il nous dérober tant de magnificence? Sans un verre, nos yeux ne le connoîtroient pas. Gelui qui fit ces yeux pour veiller sur nos pas Ne nous en donne point pour voir tous ses ouvrages ; Et lorsque nous voulons percer jusqu'aux nuages Oî^i s'^enferme ce Dieu, de ses secrets jaloux. Pour regarder si haut quels yeux espérons-nous ? Vers de terre, à la terre arrêtez votre vue.

A peine sa beauté, jusqu'alors inconnue,

A plus d'une merveille eut su nous attacher,

CHANT CINQUIÈME. gi

Que l'on vit en tous lieux du soin de les ehercher Naître l'heureux dégoût des questions si folles Dont l'antique tyran des bruyantes écoles, Le héros de Stagyre, allumoit la fureur. Du vide la nature avoit encore horreur. Rassurons-nous pourtant. Le jour commence à naître : Nous allons tous penser, Descartes va paroître.

Il vit toujours caché; mais ses brillans travaux Forment ses sectateurs, ainsi que ses rivaux. Ils tiennent tous de lui leurs armes et leur gloire. Et même ses vainqueurs lui doivent leur victoire. Nous pouvons aujourd'hui porter plus loin nos pas. Nous courons; mais sans lui nous ne marcherions pas. Si la France n'eût point produit cette lumière, Londres de son Nevv^ton ne seroit pas si fière.

Par eux l'esprit humain, qu'ils honorent tous deux, Instruit de sa grandeur, la reconnoît en eux. Mais sitôt que trop loin l'un ou l'autre s'avance. L'esprit humain par eux apprend son impuissance. Descartes le premier me conduit au conseil Ou du monde naissant Dieu règle l'appareil. Là, d'un cubique amas, berceau de la nature. Sortent trois élémens de diverse figure ; Là ces angles qu'entre eux brise leur frottement, Quand Dieu, qui dans le plein met tout en mouvement. Pour la première fois fait tourner la matière, Se changent en subtile et brillante poussière. Newton ne la voit pas ; mais il voit ou croit voir

Dans un vide étendu tous les corps se njouvoir. Exerçant l'un sur l'autre un mutuel empire, Par les mêmes liens l'un et l'autre s'attire, Tandis qu'au même instant, et par les mêmes. lois. Vers un centre commun tous pèsent à la fois. Qui peut entre ces corps de grandeur inégale Décrire les combats de la force centrale? L'algèbre, avec honneur débrouillant ce chaos. De ses hardis calculs hérisse son héros.

Vous que de l'univers l'architecte suprême Eût pu charger du soin de l'éclairer lui-même, Des travaux qu'avec vous je ne puis partager, Si j'ose vous distraire, et vous interroger, Dites-moi quel attrait à la terre rappelle Ce corps que dans les airs je lance si loin d'elle?

La pesanteur Déjà ce mot vous trouble tous.

Expliquez-moi du moins ce qui se passe en vous.

Au sortir d'un repas, dans votre sein paisible Quel ordre renouvelle un combat invisible. Et quel heureux vainqueur a pu si promptement Chei^her, saisir, dompter, broyer cet aliment Qui, bientôt liqueur douce, ira de veine en veine Se confondre en son cours dans le sang qui l'entraîne? Dans un autre combat, non moins cher à nos vœux. Comment peut une écorce , espoir d'un malheureux , Attaquer, conquérir, enchaîner l'ennemie Qui, tantôt en fureur, et tantôt endormie, A fait trêve avec nous le jour de son sommeil ?

Mais au jour de colère, exacte à son réveil, Elle ralliune un feu qui dans nos yeux pétille. Tous nos es|3rits subtils, vagabonde famille. S'égarent dans leur course; en désordre comme eux, L'ame même s'oublie, et, dans ce trouble affreux, La mort, prête à frapper, déjà lève sa foudre. Que d'alarmes, quels maux apaise un peu de poudre !

De systèmes savans épargnez-vous les frais,

Et ces brillans discours qui n'éclairent jamais.

Avouez-nous plutôt votre ignorance extrême.

Hélas! tout est mystère en vous-même, à vous-même.

Et nous voulons encor qu'à d'indignes sujets

Le souverain du monde explique ses projets,

Quand ce corps, de notre ame esclave méprisable,

Lui cache ses secrets d'un voile impénétrable!

De la religion si j'éteins le flambeau.

Je me creuse à moi-même un abîme nouveau.

Déiste, que pour toi la nuit devient obscure!

Et de quel voile encor tu couvres la nature!

A tes yeux, comme aux miens, peut-elle rappeler

Celui qui pour un temps ne veut que m'exiler?

Si la terre n'est point un séjour de vengeance,

Peux-tu dans cet ouvrage admirer sa puissance?

La peste la ravage, et d'affreux tremblemens

Précèdent la fureur de ses embrasemens.

Le froid la fait languir, la chaleur la dévore;

Et pour comble de maux son roi la déshonore.

L'être pensant qui doit tout ordonner, tout voir.

Dans ses tristes états, aveugle et sans pouvoir.

94 LA RELÏCxION.

Jouet infortuné de passions cruelles,

Est un roi qui commande à des sujets rebelles ,

Et le jour de sa paix est le jour de sa mort.

Son état, tu le sais, attend le même sort :

Tout périra, le feu réduira tout en cendre.

Tu le sais dès long-temps; mais sauras-tu m'apprendra

Par quel caprice un Dieu détruit ce qu'il a fait?

Que n'avoit-il du moins rendu le tout parfait?

S'il ne l'a pu ce Dieu, qu'a-t-il donc d'admirable?

S'il ne l'a pas voulu, te semble-t-il aimable?

Tu t'efforces en vain, toi qui prétends tout voir,

D'arracher le rideau qui fait ton désespoir.

Pour moi, j'attends qu'un jour Dieu lui-même l'enlève :

11 suffît qu'un instant la foi me le soulève.

J'en vois assez, et vais t'apprend re sa leçon,

Qui console à la fois le cœur et la raison.

Oui, le tout doit répondre à la gloire du maître :

L'univers est son temple, et l'homme en est le prêtre;

Le temple inanimé, sans le prêtre, est muet.

Cet immense univers de la main qui Fa fait

Doit par la voix de l'homme adorer la puissance.

Et rendre le tribut de sa reconnoissance.

Ce tribut dura peu : l'ordre fut renversé,

Quand par le prêtre ingrat le Dieu fut offensé;

Ija nature perdit toute son harmonie;

Avec le criminel la terre fut punie.

De l'homme et de ses fils le déplorable sort

Fut la pente au péché , l'ignorance et la mort.

Mais ces fils nètoientpas une race future....

ClI/VNT CINQUIÈME. 95

Lorsque le Créateur frappe sa créature,

Est-ce à notre justice à mesurer les coups?

Et ce qu'un Dieu se doit, mortels, le savez- vous?

La terre ne fut plus un jardin de délices.

Ministre cependant de nos derniers supplices,

Et maintenant si prompte à les exécuter,

La mort, sous un ciel pur, sembloit nous respecter.

Hélas! cette lenteur à prendre ses victimes

Ne fit que redoubler notre ardeur pour les crimes!

Une seconde fois frappant notre séjour.

Le ciel défigura l'objet de notre amour.

La terre, par ce coup jusqu'au centre ébranlée,

Hideuse en mille endroits, et partout désolée,

Yit sur son sein flétri les cavernes s'ouvrir ,

Les pierres, les rochers, les sables la couvrir.

Et s'élever sur elle en ténébreux nuages

De funestes vapeurs, mères de tant d'orages.

Les saisons en désordre et les vents en courroux

Fournissent à la mort des armes contre nous;

Et toute la nature, en ce temps de souffrance ,

Captive gémissante, attend sa délivrance.

Au criminel soumise, obéit à regret.

Se cache à nos regards, et soupire en secret.

Oui, tout nous est voilé, jusqu'au moment terrible ,

Moment inévitable, oii Dieu, rendu visible.

Précipitant du ciel tous les astres éteints.

Remplacera le jour, et sera pour ses saints

Cette unique clarté si long-temps attendue.

Pour eux-mêmes sévère, ici-bas, à leur vue

Il se montre, il se cache, et par l'obscurité Conduit ceux qu'autrefois perdit la vanité. De quoi se plaindre? Il peut nous ravir sa lumière : Par grâce il ne veut pas la couvrir tout entière. Qui la cherche est bientôt pénétré de ses traits ; Qui ne la cherche pas ne la trouve jamais. Ainsi de nos malheurs j'explique le mystère. Dans un maître irrité j'admire un tendre père: Et je ne vois partout que rigueurs et bontés , Châtimens et bienfaits, ténèbres et clartés.

Si ma religion n'est qu'erreur et que fable , Elle me tend, hélas! un piège inévitable. Quel ordre ! quel éclat ! et quel enchaînement ! L'unité du dessein fait mon étonnement.

Combien d'obscurités tout à coup éclaircies! Historiens, martyrs, figures, prophéties, Dogmes, raisonnemens, écrits, tradition, Tout s'accorde, se suit; et la séduction A la vérité même en tout point est semblable. Déistes, dites-nous quel génie admirable Nous sait de toutes parts si bien envelopper. Que vous devez rougir vous-mêmes d'échapper? Quand votre Dieu pour vous n'auroit qu'indifférence , Pourroit-il, oubliant sa gloire qu'on offense. Permettre à cette erreur, qu'il semble autoriser, D'abuser de son nom pour nous tyranniser?

Par quel crédit encor, si loin de sa naissance.

Ce mensonge en tous lieux a-t-il tant de puissance?

De l'Islande à Java, du Mexique au Japon, Du hideux Hottentot jusqu'au transi Lapon, Nos prêtres de leur zèle ont allumé les flammes; Ils ont couru partout pour conquérir des âmes; Des esclaves partout ont .chéri leurs vainqueurs: Que leur fable est heureuse à soumettre les cœurs !

Si, des rives du Gange aux rives de la Seine, Entraînés par l'ardeur qui vers eux nous entraîne, D'éloquens talapoins, munis d'un long sermon, Accouroient nous prêcher leur Sommonokodon, Ou que, prédicati^urs au bon sens moins contraires , L'Alcoran dans leurs mains, des derviches austères. De par le grand prophète, en termes foudroyans. Vinssent nous proposer d'être de vrais croyans, Quelle moisson de cœiirs feroient de tels apôtres ? Leurs peuples cependant ont tous reçu les nôtres. Un Dieu né dans le sein de la virginité, Un Dieu pauvre, souffrant, mort et ressuscité, Ne commande par eux que pleurs et pénitence. Est-ce de leurs discours la brillante éloquence Qui peut à sa pagode arracher un Chinois? Quel champ pour l'orateur que la crèche et la croix !

Celui qui l'a prédit opère ce miracle.

Tout peuple, toute terre entendra son oracle.

Sa loi sainte sera publiée en tous lieux :

Je me soumets sans peine à ce joug glorieux.

Quoique captive enfin , la raison qui m'éclaire

N'y voit point de lumière à la sienne contraire.

Mais son flambeau s'unit au flambeau de la foi, Et toutes deux ne sont qu'une clarté pour moi. Le Verbe s'est fait cbair; je l'adore et m'écrie, Trois fois saint est le Dieu qui m'a donné la vie.

De l'horreur du néant à ton ordre tout sort : En toi seul est la vie, et sans toi tout est mort, O Sagesse, 6 pouvoir dont le monde est l'ouvrage, Du Très-haut , ton égal , la parole et l'image. Quand, sous nos traits caché, tu parus ici-bas. Les ténèbres, grand Dieu, ne te comprirent pas. Aujourd'hui que ta gloire éclate à notre vue, Que ta religion est partout répandue , De superbes esprits, ivres d'un faux savoir, Quand tu brilles sur eux , refusent de te voir. Leur déplorable sort ne doit point nous surprendre : Les ténèbres jamais ne pourront te comprendre. L'aveugle environné de l'astre qui nous luit , Couvert de ses rayons, est toujours dans la nuit. En vain ces insensés parlent d'un premier être : Sans toi. Verbe éternel, peuvent-ils le connoître? Ouvre leurs cœurs, mes vers ne les pourront ouvrir. Change-les. Mais pour eux quand je veux t'attendrir, Moi-même ai-je oublié que ton arrêt condamne Le pécheur insolent dont la bouche profane Aux hommes, sans ton ordre, ose annoncer ta loi? Et dois-je t'implorer pour d'autres que pour moi ? Jj'impicté s'armoit d'une fureur nouvelle: L'arche sainte en péril m'a fait trembler pour elle ; Et j'ai cru que ma main la pourroit soutenir:

CQA.NT CINQUIÈME. 99

Oui, j'ai couru. Tu vas peut-être m'en punir;

Et mon zèle peut-être irrite ta colère,

Quand je crains pour ta gloire et celle de ton père.

O crainte que la foi doit chasser de mon cœur,

Tu n'as point parmi nous besoin d'un défenseur!

Du prince des enfers que la rage frémisse ;

Qu'il ébranle, s'il peut, ton auguste édifice:

Quand mes yeux le verroient tout prêt à succomber.

L'arche du Dieu vivant ne peut jamais tomber.

FIiV DU CHANT CINQUIEME.

POEME

Non, des mystères saints l'auguste obscurité

Ne me fait point rougir de ma docilité.

Je ne dispute point contre un maître suprême.

Qui m'instruira de Dieu, si ce n'est Dieu lui-même?

Dans un sombre nuage il veut s'envelopper;

Mais il est un rayon qu'il en laisse échapper.

Que me faut-il de plus? Je marche avec courage,

Et , content du rayon , j'adore le nuage.

Il a dit, et je crois. Aux pieds de son auteur

Ma raison peut sans honte abaisser sa hauteur.

Mais pourquoi, non content de ce grand sacrifice,

Ce Dieu veut-il encor que l'homme se haïsse ?

Je m'aime : faut-il donc que, m'armant de rigueur.

Toujours le glaive en main, j'aille au fond de mon cœur

( Sacrifice sanglant ! guerre longue et cruelle ! )

Couper de cet amour la racine éternelle ?

Il veut, jaloux d'un bien qu'il n'a fait que pour lui ,

CHANT SIXIEME. loi

De nos cœurs isolés être le seul appui.

Suis-je un objet si grand pour tant de jalousie?

De l'or ni des honneurs l'indigne frénésie

Ne lui ravira point ce cœur qu'il doit avoir.

Faut-il à si bas prix sortir de son devoir?

Mais pour quelque douceur rapidement goûtée,

Qui console en sa soif une ame tourmentée ,

Croirons-nous qu'en effet il s'irrite si fort?

Et pour un peu de miel condamne-t-il à mort ?

Je sais qu'il nous demande un amour sans partage.

Mais enfin la nature est aussi son ouvrage :

Et lorsqu'à tant de maux tu mêles quelques biens ,

O nature, tes dons ne sont-ils pas les siens?

Ce n'est pas qu'attendant de toi les biens solides,

Chez tes amis fameux je choisisse mes guides.

Ij'arbitre renommé du plaisir élégant

M'étaleroit en vain tout son luxe savant ;

L'art de se rendre heureux ne s'apprend point d'un maître

Habile seulement à ne se point connoître,

Qui, mettant de sang-froid la prudence à l'écart,

Veut vivre à l'aventure et mourir au hasard.

Ce rimeur enjoué m'inspire la tristesse.

Et que m'importe à moi sa goutte et sa vieillesse?

L'ennui de ses malheurs dicta ses vers badins :

Il m'y dépeint sa joie, et j'y lis ses chagrins.

Il me chante l'amour d'une voix affligée;

Et, suivant mollement sa muse négligée.

Du mépris de la mort me parle à chaque pas;

Il m'en parleroit moins, s'il ne la craignoit pas.

Illustres paresseux dont Pétrone est le maître,

O vous, mortels contens, puisque vous croyez Têtre,

Vous me vantez en vain vos jours délicieux :

Ne me comptez jamais parmi vos envieux.

Hélas! dans ce temps même à vos cœurs favorable,

Règne affreux de Vénus, quand l'homme déplorable

Consacra ses plaisirs sous des noms empruntés,

Et de ses passions fit ses divmités.

Le sage dut toujours, honteux de sa foiblesse,

Encenser à regret les dieux de la mollesse!

Leurs charmes quelquefois peuvent nous entraîner.

Malheureux, sous leur joug qui se laisse enchaîner!

Mais contre un ennemi qui souvent est aimable

Faut-il faire à toute heure une guerre implacable ?

Un seul moment de paix me rend-il criminel ?

Et le Dieu des chrétiens n'est-il pas trop cruel

Quand il veut que, pour lui renonçant à moi-même,

Pour lui mettant ma joie à fuir tout ce que j'aime.

J'étouffe la nature, et, maître infortuné.

Je gourmande en tyran ce corps qu'il m'a donné?

Dans sa morale enfin trouverai-je des charmes ,

Quand il appelle heureux ceux qui versent des larmes ?

Ainsi parle un mortel qui combat à regret Une religion qu'il admire en secret.

Frappé de sa grandeur, il la croit, il l'adope : Troublé par sa morale, il veut douter encore. Il repousse le Dieu dont il craint la rigueur. Achevons le triomphe en parlant à son cœur ; Et, cherchant un accès dans ce cœur indocile, Chassons l'impiété de son dernier asile.

CHAINT SIXIEME. io3

A la religion si j'ose résister,

C'est la raison du moins que je dois écouter.

A la divine loi quand je crains de souscrire,

Celle de la nature a sur moi tout l'empire.

Je veux choisir mon joug , et qu'entre ces deux lois

Mon intérêt soit juge et décide mon choix.

Sans doute qu'indulgente à nos âmes fragiles,

La raison ne prescrit que des vertus faciles.

N'allons point toutefois les chercher dans Platon,

Et laissons déclamer Sénèque et Cicéron.

Ces fastueux censeurs de l'humaine foiblesse,

Inspirés par l'orgueil plus que par la sagesse,

Peut-être en leurs écrits remplis d'austérité

Ont suivi la raison moins que leur vanité.

Faisons parler ici des docteurs moins rigides :

Que les poètes seuls soient nos aimables guides.

De leurs vers enchanteurs, ou tout doit nous charmer,

La morale n'a rien qui nous doive alarmer.

Cherchons-y ces devoirs qui , tous tant que nous sommes,

Nous attachent au ciel, à nous, à tous les hommes.

« De Jupiter partout l'homme est environné.

« Rendons tout à celui qui nous a tout donné.

« Jetons-nous dans le sein de sa bonté suprême.

« Je suis cher à mon Dieu beaucoup plus qu'à moi-même.

i< Notre encens pourroit-il par sa stérile odeur

t( D'un être souverain contenter la grandeur?

« Du méchant qui le prie il rejette l'offrande :

a Un cœur juste, un cœur saint, voilà ce qu'il demande.

« A l'un de ses cotés la Justice debout.

io4 LA RELIGION.

a Jette sur nous sans cesse un coup-d'œil qui voit tout;

« Et, le glaive à la main demandant ses victimes,

a Présente devant lui la liste de nos crimes.

(( Mais de l'autre coté la Clémence à genoux ,

« Lui présentant nos pleurs, désarme son courroux.

« Quand pour moi si souvent j'implore la clémence, « N'en aurai-je jamais pour celui qui m'offense? « Je plains le malheureux qui prétend m'outrager, « Et j'abandonne au ciel le soin de me venger. « Si je n'ose haïr l'ennemi qui m'afflige, (c Que ne dois-je donc pas à l'ami qui m'oblige! (V Je donne à ses défauts des noms officieux. « Mon cœur pour l'excuser me rend ingénieux. « 11 m'excuse à son tour , et de mon indulgence « Celle qu'il a pour moi devient la récompense. a Ma charité s'étend sur tous ceux que je voi. « Je suis homme : tout homme est un ami pour moi.

« Le pauvre et l'étranger, le ciel me les envoie,

a Et mes mains avec eux partagent avec joie

« Des biens qui pour moi seul n'étoient pas destinés :

c< Les solides trésors sont ceux qu'on a donnés.

a D'une ame généreuse 6 volupté suprême,

a Un mortel bienfaisant approche de Dieu naême !

a L'amour de ses pareils sera toujours en lui

« Des humaines vertus l'inébranlable appui.

« Voudroit-il, alarmant ma tendresse jalouse,

a Me faire soupçonner la foi de mon épouse?

« O crime, qui des lois crains partout la rigueur,

CHANT SIXIÈME. io5

« A tes premiers attraits il a fermé son cœur.

« Qui nourrit en secret un désir téméraire,

a Même dans un corps pur porte une ame adultère.

« La pudeur est le don le plus rare des cieux;

« Fleur brillante, l'amour des hommes et des dieux,

(c Le plus riche ornement de la plus riche plaine ,

<c Tendre fleur que flétrit une indiscrète haleine.

« L'amour, le tendre amour flatte en vain mes désirs;

« L'hymen , le seul hymen en permet les plaisirs.

« Des passions sur moi je réprime l'empire.

« Le monde à mes regards n'offre rien que j'admire.

« Libre d'ambition, de soins débarrassé,

« Je me plais dans le rang oii le ciel m'a placé;

« Et, pauvre sans regret, ou riche sans attache,

« L'avarice jamais au sommeil ne m'arrache.

« Je ne vais point, des grands esclave fastueux,

« Les fatiguer de moi , ni me fatiguer d'eux.

« Faux honneurs, vains travaux, vrais enfans que vous êtes ,

c( Que de vide, 6 mortels, dans tout ce que vous faites!

« Dégoûté justement de tout ce que je voi ,

« Je me hâte de vivre , et de vivre avec moi.

« Je demande et saisis avec un cœur avide

« Ces momens que m'éclaire un soleil si rapide :

<c Dons a peine obtenus qu'ils nous sont emportés,

« Momens que nous perdons, et qui nous sont comptés!

« L'estime des mortels flatte peu mon envie.

« J'évite leurs regards, et leur cache ma vie.

« Que mes jours , pleins de calme et de sérénité ,

« Coulent dans le silence et dans l'obscurité :

loG LA RELIGION.

« Ce jour même des miens est le dernier peut-être : « Trop connu de la terre, on meurt sans se connoître. « Je l'attends cette mort sans crainte ni désir : « Je ne puis l'avancer, je ne puis la choisir. « L'exemple des Gâtons est trop facile à suivre. « Lâclie qui veut mourir, courageux qui peut vivre. « Demeurons dans le poste où le ciel nous a mis ; « Et s'il nous en rappelle, à ses ordres soumis , « Partons. Heureux alors qui, tournant en arrière « Un regard sur les pas de toute sa carrière, « Sur tant de jours passes, qu'il se rend tous présens, « Quelque nombreux qu'ils soient, les voit tous innocens! « Quel doux contentement goûte une ame ravie ! « Ah! c'est jouir deux fois du plaisir de la vie. »

Voilà donc cette loi si pleine de douceurs, Gette route où j'ai cru marcher parmi les fleurs! Quoi! je trouve partout la morale cruelle! Catulle m'y ramène, Horace m'y rappelle. Tibulle m'en réveille un triste souvenir. Lorsque de sa Délie il croit m'entretenir. La règle de ses mœurs, cette loi si rigide. Est écrite partout, et même dans Ovide. Oui, c'est dans ces écrits dont j'étois amoureux Que la raison m'impose un joug si rigoureux. Que m'ordonne de plus, à quel joug plus pénible Me condamne le Dieu qu'on m'a peint si terrible? Mon choix n'est plus douteux, je ne balance pas. Eh quoi! de la vertu respectant les appas. L'amour de mon bonheur me prcssoit de la suivre!

Doux , chaste ,1)ienfaisant , pour moi seul j'allois vivre. O grand Dieu, sans changer j'obéis à ta loi! Doux, chaste, bienfaisant, je vais vivre pour toi. Loin d'y perdre, Seigneur, j'y gagne l'assurance De tant de biens promis à mon obéissance. Que dis -je ! La vertu qui m'avoit enchanté, Sans toi, que m'eût servi de chérir sa beauté? De ses attraits, hélas! admirateur stérile, J'aurois poussé vers elle un soupir inutile!

Qu'étoit l'homme en effet, qu'erreur, illusion.

Avant le jour heureux de la religion?

Les sages dans leurs mœurs démentoient leurs maximes.

Quand Lycurgue s'oppose au torrent de nos crimes ,

Législateur impur, il en grossit le cours.

Ovide est quelquefois un Sénèque en discours :

Sénèque dans ses mœurs est souvent un Ovide.

A l'amour , qui ne prend que sa fureur pour guide ,

Des mains de Solon même un temple fut construit.

De tes lois, 6 Solon, quel sera donc le fruit?

Et quel voluptueux rougira de ses vices.

Quand ses réformateurs deviennent ses complices?

Toute lumière alors n'étoit qu'obscurité.

Et souvent la vertu n'étoit que vanité.

Je déteste ces jeux d'oii Caton se retire.

En méprisant Caton qui veut que je l'admire.

De l'humaine vertu reconnoissant l'écueil,

Quand l'homme n'est qu'à lui, tout homme est à l'orgueil.

Il n'aime que lui seul; dans ce désordre extrême ,

io8 LA RELIGION.

Il faut, pour le guérir, l'arracher à lui-même. Mais qui pourra porter ce grand coup dans son cœur? De la religion le charme est son vainqueur. Elle seule a détruit le plus grand des obstacles : Reconnoissons aussi le plus grand des miracles.

Le cœur n'est jamais vide. Un amour effacé

Par un nouvel amour est toujours remplacé;

Et tout objet qu'efface un objet plus aimable,

Sitôt qu'il est chassé, nous paroît haïssable.

L'homme s'aimoit; Dieu vient , il nous dit : « Aimez-moi,

a Aimez- vous : l'amour seul comprend toute ma loi. »

Nouveau commandement. Le maître qui le donne

Allume dans les cœurs cet amour qu'il ordonne.

L'homme se sent brûler d'une ardeur qui lui plaît.

Plein du Dieu qui l'enchante, aussitôt il se hait.

Tout en lui jusqu'alors lui parut admirable :

Tout en lui maintenant lui paroît méprisable.

Il s'abaisse : du sein de son liiunilité

Sort un homme nouveau qu'a fait la charité;

Et ce n'est plus pour lui, mais pour son Dieu qu'il s'aime ;

Il se réconcilie alors avec lui-même.

Sitôt que par l'amour l'ordre fut rétabli,

Des plus grandes vertus l'univers fut rempli.

Et qu'est-ce que l'amour trouveroit de pénible?

Les supplices , la mort , n'ont rien qui soit terrible :

D'innombrables martyrs se hâtent d'y courir.

Dieu ne veut plus de sang : amoureux de souffrir,

Les saints s'arment contre eux de rigueurs salutaires ;

Les déserts sont peuplés d'exilés volontaires,

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