‹ PoésiesChapitre 15 sur 150 · SUR LA MORT DE S. A. R. MADAME LA PRINCESSE ANNE-CHARLOTTE DE LORRAINE · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DE S. A. R. MADAME LA PRINCESSE ANNE-CHARLOTTE DE LORRAINE

Où courent, le? cheveux épars, Ces vierges, ces époux, ces mères, Et Ci-s enfants et ces vieillards Inondés de larmes ameres?

Pourquoi ces temples ébranlés Par l'airain qui gémit dans l'ombre ?

Pourquoi ces citoyens sans nombre , Partout errants ou rassemblés, Du sommeil, des amours interrompant les heures, Font-ils de cris plaintifs retentir nos demeures?

A-t-on vu flotter les drapeaux D'un voisin prêt à nous surprendre ?

Brillent-ils déjà les Ûambeaux

Qui vont mettre nos murs en cendre?

Quel trouble, hélas! tel fut ce jour (1), Jour funèbre, où nos derniers princes, Pour rendre à la paix ces provinces.

De la guerre éternel séjour.

Cédant leur trône antique aux souliaits de la France, Délaissèrent nos bords pleins de leur bienfaisance.

ce Quoi .' ces bords sont votre pays,

Et vous ignorez nos alarmes ?

Entourés d'armes, d'ennemis,

Ah ! nous verserions moins de larmes !

Mais la mort frappe, et désormais

A Léopold rejoint sa fille :

Ces pauvres, immense famille.

Riche autrefois de ses bienfaits.

Nos parents, nos amis, et leur sœur et leur frère, Tout ce peuple orphelin redemande une mère.

a Ici, par des jeux solennels.

Nous célébrâmes sa naissance ;

Plus loin, sous les yeux paternels,

Nous vîmes croître son enfance ;

Elle nous promit en ces lieux

De revoir bientôt sa patrie.

Le jour où, de nos cœurs suivie,

Elle passa sous d'autres cieux :

Nous ne la verrons plus ; rien ne peut nous la rendre, Et des murs étrangers posséderont sa cendre. »

(1) On 8e rappelle quoi d-isospoir montra le peuple jC jour où nos pnacesses partirent de Luaévillu.

Pleurez, citoyens malheureux,

Pleurez cette princesse auguste :

Autant son cœur fut généreux,

Autant votre douleur est juste.

Elle est donc plongée au tombeau,

Elle qui vouait sa fortune

A la prospérité commune!

Pareille à ce pâle flambeau, Astre de nos foyers et rival de l'aurore. Qui, pour serN-ir nos vœux, lui-même se dévore.

Hélas! vos pères, abattus

Sous le fardeau de la vieillesse,

En me racontant ses vertus,

Retrouvaient leur jeune allégresse.

Quels béros, quels dieux bienfaisants

Ils me peignaient dans ses ancêtres!

a Quoi ! disaient-ils, sous d'autres maîtres

Il faut donc finir nos vieux ans?

Nos climats, l'univers, tout est plein de leur gloire, Et Louis seul en peut effacer la mémoire. x>

Pleurez... Mais pourquoi succomW Au malheur qui vous désespère? Le ciel n'a pu vous dérober Votre déesse tutélaire :

Non; d'un grand cœur tel est le sort : Appui des siens durant sa >ie, Il protège, il sert sa patrie Dans le sein même de la mort.

Ainsi, lorsque son char a disparu sur l'ondo,

Le soleil de ses feux éclaire cncor le monde.

Ce sont CCS exemples sacrés

Qui nous instruisent d'âge en âge :

Toujours des héros expirés

Les héros vivants sont l'ouvrage.

Suivez ces Germains aux combats :

Sans cesse du sauveur de Vienne

L'ombre terrible se promène,

Et tonne au milieu des soldats, Guide, enflamme les chefs en qui son cœur respire, Et, du fond des tombeaux, Charles (1) soutient l'empire.

Semblable à ce prince indompté.

Dieu de la guerre en Germanie,

Parmi vous de l'humanité

Sa fille sera le génie.

Le juste à ces mânes vengeurs

Peindra ses vertus méconnues,

Les malheureux à ses statues

Iront raconter leurs douleurs, El le noble désir d'obtenir ces hommages De mortels bienfaisants peuplera vos rivages.

Mourante, hélas! en vastes dons Elle épuise cncor ses richesses, Et de sa voix les derniers sons Vous annoncertînl ses largesses.

Mais d'où part ce torrent de feux?

(1) Charles V, duc de Lorraine, aïeul de laprinoe«-5e.

Devant moi s'ouvre rEmpu'ée;

Quelle est c^tte vierge sacrée

Qui sort sur un char lumineux?

Des éclairs de son front l'univers se décore, El la nuit se revêt dos couleurs de l'aurore.

Gardez-vous d'en douter, Lorrains;

C'est elle-même, elle s'avance ;

De ses aïeux, vos souverains,

Un chœur illustre la devance :

Sur le front d'un fier conquérant

Celui-là (l) reprit sa couronne,

Et, fils généreux de Bellone,

Pleura son ennemi mourant.

De vos pères cet autre (2) embellit l'heureux âge ; C'es t«;mples, ces remparts, vos lois en sont l'ouvrage.

Celui (3) qui levé au-dessus d'eux

Une tête si radieuse,

Longtemps dans un exil affreux

Traîna sa jeunesse fameuse.

En proie aux ravages de Mars,

0 ma patrie! en son absence

Tu n'étais qu'un désert immense

Tout couvert d'ossements cpai-s :

Il vient, la paix le suit; ces ossements horribles Marchent, courent s'unir, sont des hommes terribles.

(1) René II, vainqueur de Charles-le-Téméraire, duc de Bonrirogiie.

\2f Charies III. londalenr de cette ville masniflque bâtie auprès de l'ancienne ville de IS'ancy. On l'appelle la Ville-Neuve.

(3) Léopold 1".

Mais de tant de princes rivaux

Qui peindrait les exploits sublimes?

Ces bords n'ont vu que des héros

Marcher nos maîtres légitimes.

Les voyez-vous se rassembler

Autour de leur fille immortelle,

Qui, toujours aux Lorrains fidèle,

Descend et vient les consoler?

Je l'entends; elle parle, elle est ici présente, Et fait couler le miel de sa bouche éloquente ;

a C'est trop gémir et soupirer :

Ah! calmez ces regrets profanes; Vos maux viendraient me déchirer Jusqu'au fond du séjour des mânes.

Je vous aimais, et chez les morts Cette même ardeur m'a suivie; Loin de vous s'écoula ma vie, Mais mon cœur habitait vos bords ; Du moins, du moins rendue à des rives si chères, Ma cendre ira dormir au tombeau de mes pères.

a Gardez ces restes précieux, Gages derniers de ma tendresse, Et que le nom de mes aïeux Sur vos bouciies voie sans cesse.

Vantez en eux des bienfaiteurs, El non point vos antiques princes ; Louis commande à ces provinces, Comme eux il a droit ii vos cœure.

Que dis-je? ah! que vos cœurs à Louis seul se donnent

C'est moi, c'est mes aïeux, leurs ombres qui l'ordonDent,

a Leur sceptre est brisé pour jamais,

Il est brisé; mais, ô Lorraine I

Déjà pour toi l'heureux Français

Les voit tous revivre en sa reine.

Sans doute dès ses jeunes ans

On lui redit leurs grands exemples;

Que de ses pères dans tes temples

Étaient cachés les ossements :

S'ils aimaient les Lorrains, le même amour l'enflamme, Et toutes leurs vertus ont passé dans son âme. »

L'ombre a dit : vous savez ses lois,

Voici sa tombe redoutable;

Jurez-y, peuples, à vos rois

Une tendresse inviolable?

Parlez. « Nous jurons à Louis

De vivre tous Français fidèles :

Oui, s'il restait des cœurs rebelles

Que sa vertu n'eût point conquis, 0 reine, ô des Lorrains chère et douce espérance! Il les reçut de vous dévoués à la France. »

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