A SA MÈRE
Ma mère... je frémis! que vais-je vous apprendre! Aurez-vous, sans mourir, la force de m'entendre? C'était p3u que le ciel, brisant un nœud chéri, Vous donnât à pleurer la perte d'un mari; Il TOUS restait au moins, pour essuyer vos larmes, Un objet où vos yeux en retrouvaient les charmes; Mais cet objet si cher, l'orgueil de votre amour, Le seul fruit de vos feux qui vît encor le jour, Hélas ! quoique innocente, à souffrir condamnée, Loin de vous votre fille expire assassinée. Vous pleurez !... Et je suis la cause de vos pleurs, J'ai dû taire mon sort, vous cacher vos malheurs; Et j'ai révélé tout!... Ah! pardonnez, ma mère... L'heure qui va sonner peut-être est ma dernière ; Il me reste un moment; c'est à peindre mes maux, A signer le pardon de mes cruels bourreaux; C'est à vous consoler que je le sacrifie... Dieux ! si ma perte allait abréger votre vie ! Ah ! ma mère ! ah ! combien la mort va me coûter !
fon cœur vers vous s'élance, et ne peut vous quitter; a coup qui l'en détache il frémit, il murmure,
Et je meurs de vos maux plus que de ma blessure.
Mais pourquoi tant de pleurs? pourquoi ces cris affreux?
Pourquoi ce désespoir, ces regrets douloureux,
Ce sombre abattement? Ces serments de me suivre
Me rendront-ils à vous? me feront-ils revivre?
Non : tout leur fruit sera de hâter vos vieux ans,
D'ajouter des douleurs à mes derniers instants.
Dieu devait-il nous faire une âme si sensible?
Que ne m'aimez-vous moins! je mourrais plus paisible.
Helas! qu'est devenu ce temps ou votre cœur
Dans mes lettres jamais ne puisait la douleur;
Où Gange, toujours tendre, était loin de me croire
Capable d'un amour qui put blesser ma gloire?
Tout alors m'assurait le destin le plus doux;
Quand, voulant habiter et vivre parmi nous,
Ses frères criminels arrivèrent, me virent,
Et du feu le plus noir pour mes charmes s'éprirent :
L'un, hardi dans ses vœux, dissimule, cruel,
Avait voué ses jours au service du ciel ;
L'autre, né généreux, tendre, mais téméraire,
Prétendait aux lauriers que l'on cueille à la guerre.
Ils osèrent tous deux me déclarer leur feu ;
Le dédain fut le prix de ce coupable aveu :
Qui? moi! moi, j'aurais pu répondre à leur tendresse?
Moi, femme sans honneur, j'aurais eu la faiblesse
D'outrager mon époux, de traliir mon amant,
Gangv!? lui, de mes jours le charme et rornemeal?
Ah ! mon devoir fùl-il un rempart peu solide
Pour défendre mon cœur d'un amour si perfide,
Ma vertu suKisait; et vos k'(,'ons, ma mère,
N'ont [loiiit a votre fille enseigne l'adullcre.
Furieux cependant de se voir mépriser, D'Orme (1) auprès de son frère osa m'en accuser : Gange, un instant séduit, le crut, et dans sa rage Il voulut me punir, venger son faux outrage, Et sans daigner me voir, sans daigner m'ecouter, Dans le fond d'un cachot me fit précipiter; Mais on l'avait trompé; c'est mon époux, je l'aime, Je lui pardonne tout : non, jamais de lui-même, Jamais il n'eût conçu des soupçons sur ma foi; Et des maux qu'il m'a faits il souffrit plus que moi. J'ai vu son repentir, je l'ai vu plein d'alarmes Tomber à mes genoux, arrosés de ses larmes, S'accuser, détester cet injuste soupçon, Et, plus amant qu'époux, implorer mon pardon. Au moins n'est-ce pas lui dont la main forcenée Dans mon sang répandu sans pitié m'a traînée. Depuis longtemps absent, il ne sait même pas Que mes veux sont voiles des ombres du trépas; j El peut-être inquiet, brûlant d'impatience D'oublier sur mon sein les rigueurs de l'absence, Revient-il à l'instant, croyant déjà me voir Voler, ouvrir mes bras, prêts à le recevoir. Vain songL'! quel spectacle étonnera sa vue! Sur un funèbre lit son épouse étendue, Pâle, sanglante encore, et d'une faible voix Lui criant : a Gange, adieu pour la dernière fois ! » Quel desespoir pour lui! que de larmes versées! Quels maux seront les siens! ô funestes pensées! J'entends déjà ses cris : « Quels sont ses assassins?
(1) C'était l'abbé de Gange.
Les monstres, où sont-ils? qu'ils meurent de mes mains! » Mais que devicndra-t-il, grand Dieu! que va-t-il faire, Quand on lui répondra : « Ce monstre est votre frère? » Il mourra de douleur... et peut-être à mes yeux! Non : Dieu m'épargnera ce spectacle odieux; Dieu devant son retour fermera ma paupière. La douceur de le voir à mon heure dernière Sans doute embellirait les Lords de mon cercueil; Mais s'il faut de ses jours acheter ce coup d'œil, J'aime mieux expirer sans jouir de sa vue, Et je pardonne encore à l'ingrat qui me tue. C'est ce d'Orme imposteur, cet amant inhumain, Qui contre moi de Gange avait armé la main; Ce d'Orme qui, feignant de partager mes peines. Obtint de mon époux qu'il briserait mes chaînes. Et qui, se prévalant du nom de bienfaiteur, Revint insolemment me demander mon cœur; Lui, seul auteur des maux où l'on m'avait réduite, Sans doute il ignorait que j'en étais instruite ; Mais mieux je le savais, mieux ces fers, tour à tour Rompus, forges par lui, me montraient le détour Par où ses yeux cherchaient la route de mon âme. Moins votre Clle osa désespérer sa flamme : Mon cœur saignait encor des maux qu'il m'avait faits. D'un rayon d'espérance amuser ses souhaits, Malheureuse! c'était compromettre ma gloire : Instruire mon époux d'une aidour aussi noire, C'était troubler ses jours pour m'en faire un appui. C'était semer la haine entre son frère et lui ; Que faire? d'Olinval (1), pnur comble d'infortune, (1) Le chevalier de Gange.
DE GILBERT l03
Me rapportait encor sa tendresse importune...
Non, tout ce qu'en prison j'avais souffert de maux;
Non, ces nuits sans sommeil; non, ces jours sans repos,
L'horreur de voir à tort ma vertu soupçonnée,
D'être par mon époux trahie, abandonnée,
Tout cela n'était rien près de mon embarras r
Gange en ce temps encor s'arracha de mes bras.
Je ne sais si mon cœur, alors qu'il vint m'apprendre
Ce voyage fatal qu'il devait entreprendre,
Pressentit le destin qui m'allait accabler,
^îais mon sang se glaça ; je ne pus lui parler :
Tout mon corps frissonnait de secrètes alarmes,
Je poussais des soupirs, mes yeux fondaient en larmes,
Et je crus même entendre une plaintive voix
Me dire en Fembrassant... C'est la dernière fois.
Il partit; et, le front tout rayonnant de joie,
Dijà ses deux rivaux croyaient tenir leur proie.
En vain je me voulus dérober à leurs yeux;
Partout je retrouvais leur visage odieux.
Avant-hier enfin, de tristesse abattue,
Après l'aurore au lit je me vis retenue.
Ji' jette en m'eveillant les yeux autour de moi :
lis étaient à mes pieds : jugez de mon effroi...
J'itais seule, on avait écarté mes suivantes.
Que feire? hélas I... « Répondre à nos flammes brûlantes,
Me eriaient-ils tous deux, madame, ou bien mourir :
Il n'est phs de retard, parler, il faut choisir. »
El tout en me parlant, d'Orme, d'un air farouche.
L'œil en feu, présentait une coupe à ma bouche;
Je la saisis, je feins d'en boire le poison,
J'implore les secours de la religion :
D'Orme va les chercher ; et moi, dans son absence.
J'ose de d'Olinral invoquer la clémence;
Je m'élance à ses pieds que je baise en pleurant :
« Si la vertu sur vous a le moindre ascendant,
Si TOUS aimez un frère à qui l'hymen me lie,
Si vous m'aimez moi-même, accordez-moi la vie. »
Mes larmes, mon effroi, la pâleur de mon teint.
Ce trouble attendrissant qui m'agitait le sein.
Ce pouvoir que mon sexe a sur l'homme sensible.
Tout semblait adoucir ce lion inflexible :
J'allais tout obtenir, il répandait dos pleurs :
D'Orme rentre, il le voit partager mes douleurs,
Et sans l'importuner d'un reproche inutile,
Terrible, un glaive en main, l'œil de rage immobile,
Fond sur moi, de vingt coups me déchire le flanc.
Fuit, emmène son frère, et me laisse en mon sang
Me traîner en criant : Au secours! on me tue!...
Je mourai» : on arrive, et je suis secourue,
Mais en vain, c'en est fait, mon trépas est certain :
Tous mes coups sont partis d'une trop sûre main.
Ce n'est que pour souffrir que je respire encore :
Le ciel entre un époux qui m'aime et que j'adore,
Entre ma mère et moi, va de l'etornité
Elever malgré nous le rempart redouté.
Nous ne nous verrons plus, nous qui n'étions qu'une âme.
Vous n'avez plus de fille, et Gange plus de femme :
Moi, je vous perds tous deux, et j'eniporle en raouitnt
La douleur d'affliger ma mère et mon amant
Mon amant! en prison par lui je fus plongée,
Il me pt-rsecula, ji; doit être vengée ;
Ah! je léserai u-op!... on va le soupçonner
De m'avoir fait, hélas I lui-même assassiner, Et sans autres raison que mes pleurs, que mes peines, Peut-ètr^i sera-t-il chargé d'horribles chaînes , Comme un vil criminel traîné dans un cachot; Que vous dirais-je enfin, conduit sur l'echafaud? Ah ! ma mère ! mais non , vous prendrez sa défense : Allez aux magistrats prouver son innocence; Montrez-leur cet écrit, c'est votre fille en pleurs, C'est moi qui vous en prie au nom de mes douleurs. Lisez, contez-leur tout d'une bouche fidèle; Dites... mais pardonnez, déjà ma main chancelle, Tout mon corps se raidit, je me sens assoupir, J'expire, et c'est pour vous qu'est mon dernier soupir.