LE CRIMINEL
D'ORVAL A MELIDOR
S'il est possible encor de l'arracher au crime. De retenir tes pas sur les bords de l'abîme ; Si des plaisirs déjà savourant le poison. Ton âme n'est point sourde au cris de la raison ; 0 mon cher Melidor, permets que je t'eclaire, Ouvre un moment les yeux sur le destin d'un frère, Vois jusqu'où m'a conduit la soif des voluptés. Pleure-moi, plains mes maux, que j'ai tjop mérités, Et tremble de marcher sur les pas d'un coupable. Mon exemple est terrible, et mon crime exécrable.
L'amour et l'amitié, l'hymen, l'humanité, L'honneur, les lois, le ciel, je n'ai rien respecté. J'ai tout trahi; je suis un montra sanguinaire Dont le fer d'un bourreau doit délivrer la terre. Malheureux! je frémis en songeant à mon sort , Le seul nom de mon crime est l'arrêt de ma mort; Et l'instant précieux que j'emploie à t'instruire Est le dernier peut-être où je pourrai t'écrire... Ces chaînes, ces prisons, que le coupable en pleurs Remplit à tout moment du cri de ses douleurs. Ces échafauds honteux dressés pour son supplice , Tout ce que pour punir inventa la justice. Menace incessamment mes regards éperdus : Mais mon trépas n'est rien s'il te rend aux vertus. Non, ce n'est point les fers, la perte de ma vie. Ce n'est pas même un nom marqué d'ignominie Que redoute ton frère au repentir livré ; Il tremble de mourir sans t'avoir éclairé. La vérité, longtemps à moi-même inconnue , Sur les bords du tombeau brille enfin à ma vue ; Mais son jour trop tardif est déjà vain pour moi : Et, s'il me sert encor, c'est pour voir plein d'effroi Le repos, le bonheur que m'a ravi le crime. Et les tourments affreux dont il me rend victime. Qu'il passe donc en toi, ce jour si redouté; Je te laisse, en mourant, pour bien la vérité. Vois combien aisément on tombe au précipice : Les charmes du plaisir sont le masque du vice ; Sous ces dehors trompeurs, il éblouit nos yeux; D'abord faible, on finit par être vicieux. J'avais, il t'en soutient, des vertus en partage;
Mes crimes du plaisir ont tous été l'ouvrage. Tendre ami, riche affable, et guerrier valeureux, Je servis mon pays, j'aidai les malheureux. Et le poste éclatant que j'occupe à l'armée, Je le tiens de mon bras et de ma renommée : Heureux si j'avais su gouverner mes penchants ! Les passions pour nous sont d'aimables tyrans. D'un sexe impérieux adorateur volage.
De beautés en beautés je portais mon hommage. Ma naissance, mon nom fameux par les combats. Ce faste éblouissant qui marchait sur mes pas, D'un peuple de Phrynés chatouillaient l'avarice. Et leurs charmes trompeurs, aidés par l'artifice. Dans mon cœur dévoré par la faim du désir, Versaient en mçme temps le vice et le plaisir. La raison, mais en vain, me décou\Tait l'abîme; Je courais au bonheur sur la route du crime : Ce juge redouté qui tonne au fond des cœurs , La conscience, en moi s'armant de traits vengeurs, S'indignait, combattait, me gourmandait sans c«sse ; Je noyais mes remords dans les flots de l'ivresse ; Des bras d'une Laïs, bientôt vil suborneur, J'allai de l'innocence attaquer la pudeur; Et, du titre d'épouse abusant sa tendresse. Je lui ravis l'honneur, et ris de sa faiblesse : Et tu ne tonnais pas, grand Dieu! que tardais-tu?... Ma mort était trop peu pour venger la vertu : Il me manquait encore un titre à ta colère ; Oui, celui d'assassin, oui, celui d'adultère. J'avais franchi la borne ; et, coupable une fois, L'homme pour s'arrêter ne connaît plus de lois :
Raison, gloire, amitié, religion, nature,
J'avais tout oublie , tout ; et mon âme impure ,
Si ta mort eut comblé son plus léger désir,
Aurait de ton sang même acheté le plaisir ;
Dusses-tu me haïr, non je ne puis le taire,
L'amour à cet excès m'eût rendu sanguinaire :
De mon plus cher ami devenu le bourreau ,
Monstre, j'ai bien osé le plonger au tombeau,
Lui dont j'avais séduit la moitié si chérie!
Lui qui dans Fontenoi me conserva la vie !
Mais sois instruit de tout, vois jusqu'aux moindres traits :
Qui peut craindre un moment d'avouer ses forfaits,
Qui peut les excuser chérit encor le crime.
Accable qui voudra d'un mépris légitime
Un malheureux rendu la honte de son sang,
D'autant plus criminel que plus noble est son rang;
Je n'en murmure point : toi-même, toi , mon frère,
Tu dois me détester, si la vertu t'est chère.
Mon frère! ce doux nom m'cst-il encor permis?
A l'échafaud voué... mes parents, mes amis
Doivent me rejeter, doivent me méconnaître.
Je suis le déshonneur du sang qui m'a fait naître ;
J'ai perdu jusqu'au droit d'exciter la pitié :
Tout de moi , jusqu'au nom, tout doit être oublié.
Voilà, cher Melidor, voilà ce qu'il m'en coûte
Pour avoir des v.Ttus abandonne la route!
Mes jours!... Ah! que ne puis-je encor les réparer!
Mais je n'ai qu'un instant... Qu'il serve à t'éclairer.
Vois enfin , vois, mon frère, où l'amour nous entraîne.
Et tremble si jamais tu gémis dans sa chaîne...
Que ne puis-je t'armer contre ses faux attraits!
II promet le bonheur et nous mène aux forfaits.
Ah ! si tu connaissais le prix de l'innocence !
Si tu pouvais savoir quelle est sa récompense !
Crois-moi... nul ne sait mieux combien vaut la vertu
Que l'homme criminel, quand il s'est reconnu.
Une aimable sirène avait su me séduire :
Mes rœux étaient fixés ; heureux sous son empire,
Je m'en croyais aimé, l'ingrate me trahit.
En proie a ces fureurs qu'allume le dépit,
Je jurai d'abhorrer tout son sexe perfide.
L'amitié désormais devait être mon guide;
Je voulais asservir mon cœur à la raison.
Bélidor à Paris m'ouvre alors sa maison ;
Peu content qu'à son bras ton frère dût la rie,
Au rang de ses amis ce vieillard m'associe.
C'est dans mes entretiens qu'il cherchait ses plaisirs,
Et les siens, jusqu'alors bornant tout mes désirs,
Commençaient à verser le repos dans mon âme,
Quant par lui présenté je vins devant sa femme ;
Sa femme!... ah! Mélidor!... A peine en son printemps...
Je la Tois... C'est Vénus... Malgré tous mes serments.
Je brûle, je languis, je ne puis plus m'en taire...
Je n'examinai point si ma flamme adultère
Outrageait un ami qui m'accablait de biens,
Si sa femme pouvait , perfide à ses liens.
Sans flétrir son honneur répondre à ma tendresse !
Mon âme ne songea qu'à fléchir ma maîtresse.
Je déclarai mes feux, ou plutôt ma fureur.
Mon criminel aveu fut payé de bonheur...
J'en jouis... Et l'époux de ma coupable amante
Admirant sur mon front la gaîté renaissante ,
Pour être déflant, hélas! trop veilueux
Peut-être à l'instant même où cédant à mes feui,
Où souiUant son honneur, j'allais, monstre farouche,
Porter insolemment l'adultère en sa couche ,
Peut-être qu'il songeait à son indigne ami,
Heureux de voir enfin mon repos affermi...
Et moi, moi, Mélidor... Cette seule pensée
Doit fermer à mes pleurs ton âme courroucée.
Cependant Belidor s'avance un jour vers moi :
a Mon ami, me dit-il, je suis sûr de ta foi... <
Mais il transpire un bruit. Tu vois mes pleurs, pardonne ;
Il faut nous séparer: c'est Thonneur qui l'ordonne...
Ne me crois pas atteint du plus léger soupçon ;
Nous nous verrons toujours... mais hors de ma maisoi. »
Je promis tout, mon frère, et peut-être mon âme
Aurait-elle à la fin triomphé de sa flamme.
Je rougis, j'eus horreur d'outrager l'amitié :
Célimènc m'écrit, et tout est oublié :
Mais par sa lettre même assuré de mon crime,
Bélidor en fureur attendait sa victime.
Je tais au lieu marqué... Te le dirai -je, hélas!
Vingt fois près d'arriver, retournant sur mes pas,
Je reviens, je m'éloigne ; une voix effrayante
Me criait d'un côté : « D'Orval, fuis ton amante;
Regarde son mari brûlant de se venger,
S'attachor à tes pas, tout prêt à l'cgnrger. »
D'un autre, de amour la voix oiiflianteresse
Me peignait le plaisir, m'invitait à l'ivresse.
L'amour fut obéi; dt'jà... Mais son époux
Entre le for en muin, et s'élance sur nous,
Terrible, l'œil en feu, versant des pleurs de rage,
El déjà do regard punissant qui l'outrage...
a Ingrat, il est donc vrai, je rois ta trahison ;
Pour me déshonorer je t'ouvris ma maison :
Viens, lâche, me dit -il; \iens, et défends ta Tic
Du front dont ta couvrais Belidor d'infamie.
Je t'aurais pardonné de m' arracher des jours
Dont bientôt la yieillesse interrompra le cours;
Mais me ravir l'honneur!... prends tes armes; si l'âge,
Blanchissant mes cheveux, a glacé mon courage,
S il m'a ravi la force, il me reste le cœur,
El si je meurs, au moins mourrai-je avec honneur. »
Te peins-tu ma rougeur, ma honte, ma surprise,
Ce vieillard dont l'aspect m'accable et me maîtrise.
L'embarras de sa femme et ses cris superflus?
Pardonne... hélas î d'On'al ne se connaissait plus.
Nous fondons l'un sur l'autre, et mon ami succomba...
Et c'est sous mes efforts!... Grand Dieu !.,. le voile tombe;
Je le vois à mes pieds défiguré, sanglant;
Je me suis élance sur son corps expirant,
Jb le serre en mes bras, et de ma bouche impure
Pour étancher son sang je couvre sa blessure;
Je pleure, appelle en vain des secours trop tardife :
La chambre retentit de mes discours plaintifs;
Belidor! Belidor! ah! rouvre la paupière.
Dis au moins, dis avant de quitter la lumière,
Dis que ton cœur pardonne au malheareux d'Orval.
Pcéponds-moi, mon ami!.,. Vains accents! coup fatal!
11 n'est plus, et je >-is! et je suis l'homicide
De ce faible vieillard!... Moi!... son ami!... perfide...
Le désespoir m'enflamme, et d'un bras affermi
J'ai pris ce glaive teint du sang de mon ami.
J'en veux percer mon cœur... Son épouse m'arrête.
a Retire-toi, barbare I ou tremble pour ta tète.
Vois ce corps, vois ce sang répandu par mes coups;
C'est le sang d'un ami, c'est le sang d'un époui,
Femme ingrate et cruelle : et tu veux que je vive?
Ah! rends-lui donc le jour dont ma fureur le prive..,
Ou plutôt prends ce glaive, et sur ce corps fumant.
Si tu l'aimes encor, viens, égorge un amant
Qui ne peut plus te voir, qui maudit la lumière.
Je t'en prie à genoux; c'est la grâce dernière
Que désormais je veuille exiger de ta foi ;
Ma mort est un bienfait que j'espère de toi... »
Eu vain, pour apaiser le trouble de mon âme.
Elle attestait encor nos plaisirs et sa flamme.
ce Moi, céder à tes vœux, répondre à les transports?
Regarde ce cadavre, et connais mes remords :
Va, porte ailleurs tes vœux, tes caresses, tes larmes,
Barbare, laisse-moi : périssent tous tes charmes! »
Je sors tout agité d'un trouble furieux;
Le tableau de ma vie était devant mes yeux,
J'y lisais les horreurs dont j'ai souillé ma gloire :
Tous mes crimes enfin accablaient ma mémoire.
Plein de haine pour moi, n'osant plus me montrer,
Moi-même aux magistrats je courais me livrer,
Quand mes amis tremblants, alarmés pour ma vie,
M'entraînent avec eux loin de l'ignominie.
Je viens dans cet asile; et, depuis ces moments,
Solitaire, j'y vis dans le sein dos tourments;
Le vautour tourmenté d'une faim dévorante
Acharne moins son bec à sa proie expirante,
Que le remords ne poigne et déchire mon cœur.
Toujoars sombre, farouche, et couvert de pâleur, Je sèche, je languis au milieu des alarmes; Je me nourris de fiel, je m'abreuve de larmes; J'inroque le sommeil, et le sommeil me fuit; Mon œil blessé du jour voit à regret la nuit ; Je voudrais me cacher à la nature entière, M'enfoncer tout vivant dans le sein de la terre, Et, m'éloignant d'un monde où je suis trop comiu. Le forcer d'oublier que d'Orval a vécu.
Souvent, croyant tromper l'ennui qui m'inquiète, J'erre dans ces jardins qui bordent ma retraite; L'ennui marche avec moi : tout est noir à mes yeux; Un nuage éternel me dérobe les cieux; L'onde frappe mes sens d'un lugubre murmure ; L'horreur qui règne en moi s'étend sur la nature; La crainte est dans mon cœur, le trouble en mon esprit; Partout en traits de sang mon forfait est écrit.
Quelquefois, espérant désarmer sa eolère,
Prosterné devant Dieu, je lui fais ma prière :
tt Toi qui vois mes remords, qui sais mon repentir,
Qui peux finir mes maux ou bien m'anéantir ;
Il en est temps, grand Dieu! consulte ta clémence,
Ou, le tonnerre en main, consomme ta vengeance :
Coupable, helas! d'Orval dut être châtié;
Malheureux maintenant, j'ai droit à ta pitié. »
Mais ce Dieu courrouce, prêt à me mettre en poudre,
Pour réponse à mes vœux me présente la foudre.
Sur la terpe aussitôt je tombe plein d'effroi,
El la terre en grondant semble s'ouvrir sous moi.
Je me levé égaré... des spectres m'environnent; J'erre, je fuis, j'entends des accents qui m'étonneoi; Je m'arrête, j'écoute... et soudain Belidor Me découvre son sein de sang tout rouge encor; Il me montre en pleurant sa ilessure mortelle : « Vois l'ouvrage, dit-il, de ta main criminelle; lion amitié, tes jours que mon bras défendit, Tant de dons que sur toi ma bonté répandit, Regarde, ils ont produit cette reconnaissance ; Tremble, le juste ciel va remplir ma vengeance. »
Il disparaît, et moi, je le suis à grands pas; Je le rappelle en vain, j'ouvre, je tends les bras, Je l'embrasse, il s'échappe, et je le suis encore : Chère ombre, o mon ami!... tu fuis, et je m'abhorre! Viens, parle, entends ma voix, qu'exiges-tu? mon sang? Vois-le couler, ce fer va déchirer mon flanc : Un moment; chez les morts je sais prêt à te saivre.,, Helas! c'est mon désir, mais on me force i» vivre : Les lois. Dieu me défend, par un ordre cruel, De porter en mon cœur moi-même un fer mortel; Mais quand du haut du trône où s'assied la justice J'entendrai prononcer l'arrêt de mon supplice. Rien ne peut m'arracher à ce juste dessein... D'un bras ensanglaïUe je percerai mon sein... Eh! qu'importe, mon frère, à l'État, au ciel même. Quand les vengeurs des bis, par un ordre suprême. Condamnent ua coupable a descendre au tombeau, Que son glaive l'y plonge, ou le 1er d'un bourreau? Je Teng(!rai les lois, je punirai mes crimes ; Mais je ne veux point être une de ces vicliiuci
Qui, mourant au grand jour d'un infâme trépas, Servent d'exemple à ceux qui marchent sur leurs pas. Ah ! qu'il en coûte au cœur qui perd son innocence ! Maisqu'entends-je?... un bruit sourd... et vers moi l'on s'a- C'en est fait, malheureux!... mon asile est connu, [vance! La liberté, l'honneur, pour moi tout est perdu ! Que faire?... me défendre, ou m'arracher la vie? ïid défendre !... est un crime... Ah! fuyons l'infamie... Qu'est devenu mon fer?... firappons, jen ai le temps... Mais le bruit a cessé... rien ne s'offre à mes sens... Vivons... Ah! Melidor! quel démon me tourmente! La feuille qui frémit me glace d'épouvante. Je demande, je crains tout à la fois la mort. Quand verrai-je, ô mon Dieu, le terme de mon sort ? Ces remords, ces combats, ces tourments, ces alarmes. N'auront-ils point de fin? point de trêve à mes larmes?
Venez, venez me voir, vous qui dans les plaisirs Apaisez sans terreur la faim de vos désirs ; Approchez, contemplez ce corps pâle et livide, Ces yeux creux et flétris, ce front que l'ennui ride. Ce cœur par les remords percé, mis en lambeaux : L'amour des voluptés a causé tous ces maux. Et toi, mon frère, et toi... que toujours mon image Soit présente à tes yeux, t' écarte du naufrage... Par les tourments affreux dont je suis abattu, Présume le bonheur dont jouit la vertu... Ah 1 si je revivais, mes jours tissus de crimes. Qu'ils seraient innocents!... Souhaits illégitimes! Adieu, mon frère, adieu... je t'ai tout révélé... Sois heureux, surtout sage, et je meurs consolé.