‹ PoésiesChapitre 19 sur 150 · LES PLAINTES DU MALHEUREUX · texte numérisé non relu

LES PLAINTES DU MALHEUREUX

Le jour fuit, la nuit naft, prompte à s'évanouir ; Tout passe, et ma douleur paraît seule éternelle 1 Je cours après des biens dont je ne puis jouir: Aux cris du malheureux, la fortune est rebelle. Point d'espoir de repos... l'abaissement, la faim, Les pleurs, le désespoir, voilà mon apanage. Mes talents, ma vertu, mes veilles, tout est vain; Ma misère et mes maux croissent avec mon âge. Que devenir? que faire? ô mort, à mon secours! Viens, finis mes tourments; et pourquoi vis-je encore? Pour souffrir, pour traîner d'insupportables jours? La mort aussi me fuitl... vainement je l'implore... Dieu cruel 1 réponds-moi. Quels sont donc tes desseins, En me chargeant ainsi du poids de l'infortune, Tandis qu'autour de moi je vois tous les humains M'étaler un bonheur dont l'aspect m'importune? Hélas ! .si tu ne veux qu'éprouver ma vertu, C'est trop me tourmenter, je la si.mis qui chancelle ; Le besoin la balance et va triompher d'elle. Arrête... malheureux! que je suis combattu! Il est donc vrai que l'homme, en proie à la misère, Malgré lui vers le crime est souvent entraîné...

Malheur à ceux dont je suis ne 1 Père aveugle et barbare 1 impitoyable mère 1

Pauvres, vous fellait-il mettre au jour un enfant Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence! Encor si vous m'eussiez laissé votre ignorance, •J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ... Mais vous avez nourri les feux de mon génie ; Mais, vous-mêmes, du sein d'une obscure patrie Vous m'avez transporté dans un monde éclairé. Maintenant au tombeau vous dormez sans alarme.s. Et moi... sur un grabat arrosé de mes larmes, Je veille, je languis par la faim dévoré, Et tout est insensible aux horreurs que j'endure 1 Tout est sourd à mes cris... tout dort dans la naflffe. Dans les bois, à la ville, aux champs et sur les flots.

Le M*** au teint de rose et l'ami du repos, Pvonfle nonchalamment étendu sur la plume; Et jusqu'à l'artisan qui, dès l'aube du jour, Faisant sous un marteau retentir son enclume, Donne aux époux voisins le signal de l'amour. Tout repose endormi dans l'oubli de ses peines. Mes yeux seuls sont ouverts, je suis seul malheureux... SjuI, je remplis les airs de mes cris douloureux; Seul, de tous les penchants mon cœur porte les chaînes. L'honneur, qui me berçant de l'espoir d'un grand nom M'emporte malgré moi sur les pas d'Apollon, L'ambition de l'or, la jalousie impure.

Et l'amour, pour tout autre une source de biens... Me causent plus de maux que la faim la plus dure. Heureux cent fois le pauvre à qui de doux liens Peuvent faire oublier les soucis de la vie 1 Heureux, bien plus heureux cet homme de génie.

Qui placé dans l'aisance et cultivant les arts,

N'a pas besoin d'appui pour fixer nos regards 1

Il vole à tire-d'aile au temple de mémoire :

Semblables aux beautés qui vont baissant les yeax

A l'aspect d'un soleil brûlant et radieux,

Les grands le craindront tous, éblouis de sa gloire...

Et moi, moi, malheureux 1 j'aurai beau travailler,

Je vivrai dans l'oubli... la muse mercenaire

D'un éclat glorieux ne peut jamais briller...

Mais cessons de me plaindre, et tremblons de déplaire.

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