‹ PoésiesChapitre 22 sur 150 · QUARTS D'HEURE DE MISANTHROPIE · texte numérisé non relu

QUARTS D'HEURE DE MISANTHROPIE

Fiers souverains des bois, souffrez qu'en vos repaires,

Délaissé par les miens, des mortels rebuté,

Je vienne parmi vous chercher l'humanité.

Vous êtes, moins que l'homme, et durs et sanguinaires.

Le sanglier qui voit, frappé d'un coup mortel.

Succomber son semblable, Soudain pour le venger vole au chasseur cruel. Et brave, en l'attaquant, son tonnerre effroyable.

L'homicide lion qui, tombant de langueur.

Ne peut chercher sa nourriture, Ycit un autre lion qui, plaignant son malheur. Vient avec lui partager sa pâture.

Sombres cités du peuple dévorant.

Forêts, avez-vous vu le loup, brûlant d'envie, An-acher au loup expirant La brebis qu'il avait ravie?

Non : l'homme seul jaloux, insensible, inhumain, Abhorre, ne plaint point, déchire son semblable ; De l'homme, avec regret, l'homme apaise la faim. Qui semble malheureux, à nos yeux est coupable. Tous les cœurs sont d'airain; le grand est orgueilleux, Lq riche avare et le pauvre envieux.

L'univers est un temple où l'on voit l'injustice Se targuer sur l'autel, un sceptre dans la main, La modeste vertu, victime du dédain,

Y marche l'œil baissé devant l'éclat du vice ; Et les pâles talents, couchés sur des grabats,

Y veillent consumés par la faim qui les presse, Tandis que, s' égayant, chantant dans la paresse, L'ignorance au teint frais s'endort sous le damas.

Et je vivrais encor dans ce coupable monde !

Non : autant mes malheurs y furent douloureux,

Autant pour lui ma haine est brûlante et profonde.

Tigres, recevez-moi dans vos séjours affreux;

Je veux vivre avec vous. Qu'un morne et noir silence,

Qu'une effrayante nuit attriste au loin ces bois,

Pour en bouleverser la solitude immense,

Que les vents, échappés de leurs cachots étroits,

Unissent leur murmure au fracas du tonnerre.

Du chêne à longs éclats déchirent les rameaux,

Déracinent le pin, qui, renversé par terre.

Ecrase sous son poids des milliers d'arbrisseaux :

Leur ténébreuse horreur m'est également chère.

Quand le teint du soleil s'obscurcit de pâleur. Quand tout autour de moi respire la tristesse. Mon cœur est soulage, je sens moins mon malheur; Je crois que la nature à mon sort s'intéresse ; Je crois que, courroucé d'avoir vu les humains Refuser des secours a mes tristes destins, Le ciel ne daigne plus leur prêter sa lumière... Où plutôt il me semble, cl j'en suis consolé.

Que tout est comme moi plaintif et désolé. J'aime à me retracer ma nouvelle carrière ; Mon lit sera la feuille, un antre ma chaumière, L'herbe ma nourriture, et l'onde ma boisson, Mes plaisirs l'innocence, et mon bien la raison.

Ainsi, par les sentiers de la misanthropie, Quand au bord du tombeau je serai parvenu.

Ces mots seront les derniers de ma vie ; ce J'eusse aimé les humains s'ils aimaient la vertu. »

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