‹ PoésiesChapitre 3 sur 150 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

poètes mêmes sont méprisés, c'est que nous ne voyons plus de bous ouvrages en vers. Oui; mais vous exigez qu'un poète débute par Œdipe; vous ne donnez point au génie le temps de se développer, de s'élever insensiblement, et d'aller en son vol toucher la voiite du ciel. S'il n'éclate d'abord, vous soupçonnez qu'il ne se signalera jamais; vous l'anéantissez. Corneille fut un grand poète : parut-il au grand jour Rodogune ou Cinna à la main? Jamais, jamais il n'eut enfanté ces deux prodiges, si, vivant dans notre siècle, il se fût ouvert la carrière des lettres par Clitandre. Tout a dans la nature une gradation imperceptible. Le fleuve, vers sa source, ne roule point d'abord des eaux profondes et majestueuses. Le soleil naissant est faible et peu radieux. L'aigle, avant de s'élever aux nues rase longtemps la surface de la terre. Et vous voulez que le poète seul soit à son aurore ce qu'il doit être à son midi !

J'ose espérer que le public aura quelque indulgence pour mon extrême jeunesse; mais je le prie de m'avertir de mes défauts. Je recevrai ses avis avec toute la docilité d'un liomme qui veut, en s'eflbrçant de faire des progrès, mériter ses applaudissements : console par cette pensée, que si l'on trouve des fautes a corrigm- dans mes pièces, c'est une preuve ([ue le tout n'est pas mauvais.

LE POETE MALHEUREUX "^^r^

"Vous que l'on vit toujours chéris de la fortune , De succès en succès promener vos désirs, Un moment, vains mortels , suspendez vos plaisirs : Malheureux... Ce mot seul déjà vous importune ! On craint d'être forcé d'adoucir mes destins ! Rassurez-vous, cruels ; environné d'alarmes, J'appris à dédaigner vos bienfaits incertains, Et je ne viens ici demander que des larmes.

SâTer-Yous quel trésor eût satisfait mon cœur ? La gloire ; mais la gloire est rebelle au malheur, Et le cours de mes maux remonte à ma naissance. Avant que, dégagé des ombres de l'enfance. Je pusse voir l'abîme où j'étais descendu, Père, mère, fortune, oui, j'avais tout perdu. Du moins l'homme éclairé, prévoyant sa misère, Enrichit l'avenir de ses travaux présens; L'enfant croit qu'il vivra comme a vécu son père, Et tranquille s'endort entre les bras du Temps. La raison luit enfin, quoique tardive à naître. Surpris, il se réveille, et chargé de revers, II se voit sans appui dans un monde pervers,

Forcé de haïr l'homme avant dô le connaître.

Saison de l'ignorance, ô printemps de mes jours! Faut-il que, tourmenté par un instinct perfide, J'aie, à force de soins précipité ton cours, Trop lent pour mes désirs, mais déjà si rapide? Ou faut-il qu'aujourd'hui, sans gloire et malheureux. Jusqu'à te désirer je rabaisse mes vœux? Pareil à cet aiglon qui de son nid tranquille. Voyant près du soleil son père transporté. Nager avec orgueil dans des flots de clarté. S'élève, bat les airs de son aile indocile. Retombe, et ne pouvant le suivre que des yeux, En accuse son nid, et d'un bec furieux Le disperse brisé, mais en vain le regrette. Quand, égaré dans l'ombre, il erre sans retraite.

Mais on admire, on aime, on soutient les talens; C'est en vam qu'on voudrait repousser leurs élans : Sur ses pâles rivaux renversant la barrière. Le génie à grands pas marche dans la ca-rrière. C'est vous qui l'assurez ; et moi , que les destins Ont toujours promené sur la scène du monde, Je dis (et ma jeunesse en naufrages féconde, Etudia longtemps les perfides humains.

Apprit où s'arrètaiu'nt les forces du génie) : a Le talent rampe et meurt s'il n'a des ailes d'or, Ou, vendant ses vertus, rare et noble trésor, Levé un front couronne de gloire et d'infamie. «

Que ne puis-jc, ô mortels, être accusé d'erreur! Quel que soit mon orgueil, oui, j'aimerais à croire

Que j'ai par trop d'audace irrité mon malheur; Que je frappais sans titre aux portes de la gloire. II en coûte à mon cœur de vous croire méchans ; Mais expliquez, cruels, l'énigme de ma vie, Ou rendez-moi raison de votre barbarie.

Dieu plaça mon berceau dans la poudre des cbamps; Je n'en ai point rougi : maître du diadème, De mon dernier sujet j'eusse envié le rang , Et honteux de devoir quelque chose à mon sang, Voulu renaître obscur pour m'élever moi-même ; A l'âge où la raison sommeille, oisive encor, La mienne impatiente ose prendre l'essor : Au nom seul d'un grand homme on voit couler mes larmes. Grand Dieu! ne puis-je encor m'elancer sur ses pas! Condé bégaie à peine , il demande des armes, Et, déjà plein de Mars, respire les combats... Donnez-moi des pinceaux. — Qu'exiges-tu d'un père ? Mon fils , crois-moi, surmonte un penchant téméraire ; Tu veux chercher la gloire ? Eh ! ne sais-tu donc pas Que les plus grands talents y montent avec peine; Que, noircis par l'envie , accablés par la haine. Tous ont vu le bonheur s'échapper de leurs b^as? Songe au sort de Milton, songe au destin d'Homère: L'homme, ingrat de leur temps, a-t-il changé depuis? Ah ! mon fils je suis pauvre , et tu n'a plus de mère; Bientôt tu vas me perdre : oîi seront tes appuis ? Mon fils, crois-moi, mon fils, sors de ton indigence , Et vers la gloire alors dirige tes travaux ; Au nom de tous les soins qu'on prend de ton enfance. Par mes cheveux blanchis. — Donnez-moi des pinceaux. Eh bien ! vis à ton gré. Je te livre à toi-même,

Ingrat; mais en suivant ta folle passion , Crains ton père, reçois sa malédiction.

Vous pleurez... ah! mon fils... votre père vous aime; Ecoutez. — Des pinceaux ! Moi , sillonnant les mers, J'aurais donc, sur la foi du zéphyr infidèle, Poursuivi la fortune au bout de l'univers ; Et peut-être pour prix de mon avare zèle , Enterré sous les flots, en revenant au port, Et mes jours, et mon nom. Qui peut vaincre la mort? Qu'à son gré l'opulence, injuste et vile amante, Berce sur le damas ce parvenu grossier, Et laisse le poète, à l'ombre d'un launer. Charmer par ses concerts le sort qui le tourmente ! Il n'est qu'un vrai malheur, c'est de vivre ignoré. L'homme brille un moment, et la tombe dévore Les titres fastueux dont on fut décoré, Nos maux, et ces plaisirs , que le vulgaire adore : Tout périt sous la faux de la Mort ou du Temps ; Mais la gloire du moins que l'homme a méritée, Survit à son trépas et s'accroît par les ans ; El loin de les flétrir, la fortune irritée • Ajoute un nouveau lustre aux talents glorieux.

Racine dieu des vers! Corneille, esprit sublime!

Vous pouvez effrayer un cœur pusillanime ;

Peut-être avec dédain vos mânes radieux.

Du haut des monts sacrés regardent qui nous sommes,

Mais, si j'en crois mon cœur, on peut vous égaler :

Le ciel, en vous formant, voulut se signaler.

J'y consens; mais enfin vous n'êtes que des hommes.

Ainsi je m'abusais. Sans guide, sans secours,

J'abandonne, insensé , mon paisible village, Et les champs où mon père avait fini ses jours. Cieux, tonnez contre moi; vents, armez votre rage; Que ride d'aliments, mon vaisseau mutilé Vole au port sur la foi d'une étoile incertaine, Et par vous loin du port soit toujours exilé! Mon asile est partout où l'orage m'entraîne. Qu'importe que les flots s'abîment sous mes pieds; Que la mort en grondant s'étende sur ma tête; Sa présence m'entoure, et, loin d'être effrayés, Mes yeux avec plaisir regardent la tempête : Du sommet de la poupe, armé de mon pinceau, Tranquille, en l'admirant, j'en trace le tableau.

Je n'avais point alors essuyé de naufrage;

Mon génie abusé croyait à la vertu,

Et contre les destins rassemblant son courage.

Se nourrissait des maux qui l'avaient combattu.

a Mon sort est d'être grand, il faut qu'il s'accomplisse ;

Oui, j'en crois mon orgueil, tout, jusqu'à mes revers.

Qui de ceux dont la voix éclaira l'univers

N'a point de la fortune éprouvé l'injustice?

Un dieu, sans doute, un dieu m'a forgé ces malheurs.

Comme des instruments qui peuvent à ma vue

Ouvrir du cœur humain les sombres profondeurs,

Source de vérités, au vulgaire inconnue.

Rentrez dans le néant, présomptueux rivaux ;

Ainsi que le soleil, dans sa lumière immense,

Cache ces astres vains levés en son absence.

Je vais vous effacer par mes nobles travaux, »

Mon âme (quel orgueil, grand Dieu, l'avait séduite!)

Dévorait des talents le trône révéré,

Et, dans tous les objets dont je marche entouré,

Ma gloire en traits de feu déjà me semble écrite.

Prestiges que bientôt je vis s'évanouir ! Doux espoir de l'honneur, trop sublime délire ! Ah ! revenez encor, revenez me séduire : Pour les infortunés, espérer c'est jouir. Je n'ai donc en travaux épuisé mon enfance Que pour m'environner d'une affreuse clarté Qui me montrât l'abîme où je meurs arrêté. Ne valait-il pas mieux garder mon ignorance?

Trop heureux Philémon, s'il connaît son bonheur î Fidèle au rang obscur qu'il reçut de ses pères, Longtemps de sa jeunesse il voit briller la fleur ; Et, cultivant en paix ses champs héréditaires. Ne craint pas que toujours ses cfTorts abusés Laissent tomber son corps privé de nourriture; La terre au jour marqué lui rend avec usure Les trésors qu'en ses flancs il avait déposés. Il n'a point, il est vrai, vu nos cités immondes, D'où le grand, étonné de ses vastes besoins. De leurs productions épuise les deux mondes. Nos sciences, nos arts, étrangers à ses soins, Ne l'ont point dépouille de ses mœurs ingénues. Rtoulez en char brillant votre heureux deshonneur, Jamais de Piiilemon vous ne serez connues, Beautés dont on nourrit les vices sans horreur, Tandis que les talents, amis de l'innocence. Méconnus, repoussés dans leur premier essor,

Tombent déconragés, et meurent d'indigence Sous l'ombre d'an laurier qu'on leur dispute encor. Ce protecteur qui marche en semant les promesses, Mêm^ en trompant ses vœux, l'abaissa-t-il jamais? Burrhus, qui va comptant les ingrats qu'il a feits, Lui Tient-il reprocher ses honteuses largesses? Aux malheureux toujours on trouve des forfaits. Et les plus généreux vendent cher leurs bienfaits. Pour qui les verts bosquets ouvrent-ils leurs ODobrages ? Les tranquilles étangs, les tortueux vallons, Les antres toujours frais, les ruisseaux vagabonds, Les chants du peuple ailé, ses jeux dans les feuillages. Le paisible sommeil sur des lits de gazon, La justice, la paix, tout rit à Philémon. Oh ! combien j'eusse aimé cette beauté naïve, Qui, d'un époux absent pressentant le retour, Rassemble tous les fruits de son fertile amour, Dirige des aînés la marche encore tardive, Et, portant dans ses bras le plus jeune de tous, Vole au bout du sentier par où descend leur père î Elle le voit : grand Dieu! dérobe à ma misère L'aspect de leurs plaisirs dont mon cœur est jaloux... N'est-ce donc point assez des tourments que j'endure? Quoi! je porte un cœur noble, et d'un œil plein d'effroi Je lis sur tous les frouts le mépris et l'injure! Le dernier des mortels est plus heureux que moi! Ah! brisons ces pinceaux! tombe, l\Te inutile! Périsse un monde injuste; et toi qui m'as perdu, Gloire, fantôme ingrat, à la brigue vendu, Va, je perds sans regret ta couronne futile ! C'est le prix de l'intrigue, et je ne puis ramper.

Si pourtant les destins cessaient de me frapper...

Des hommes quelquefois l'injustice se lasse...

Je puis être du moins fameux par mon audace !

Oui, tremblez, fiers rivaux, détournez vos mépris;

L'intrépide lion dans un piège surpris

S'irrite du danger, et de sa dent tenace

Ronge, en grondant, la toile où lui-même s'enlace,

Se roule, et peut enfin, par un dernier effort,

La briser, s'échapper, et, prodiguant la mort

Au peuple do chasseurs qui l'attaque et le brave,

Marcher, roi des forêts qui le virent esclave.

Vain espoir! qu'ai-je dit? hélas! sans de longs jours

Le poète languit dans la foule commune,

Et s'il fut en naissant chargé de l'infortune,

Si l'homme, pour lui seul avare du secours,

Refuse à ses travaux même un juste salaire,

Que peut-il lui rester !... Oh! pardonnez, mon père,

Vous me l'aviez prédit... je ne vous croyais pas.

Ce qui peut lui rester? La honte et le trépas.

C'en est donc fait : déjà la perfide espérance Laisse de mes longs jours vaciller le flambeau ; A peine il luit encore, et la pâle indigence M'entr'ouvre lentement les portes du tombeau. Mon génie est vaincu : voyez ce mercenaire, Qui, marchant à pas lourds dans un sentier Scabreux Tombe sous son fardeau ; longtemps le malheureux Se débat sous le poids, lutte, se désespère. Cherchant au loin des yeux un bras compatissant : Seul il soutient la masse à demi soulevée; Qu'on lui tende la main, et sa vie est sauvée.

Nul ne Tient, il succombe, il meurt en frémissant : Tel est mon sort. Bientôt je rejoindrai ma mère, Et l'ombre de l'oubli va tous deux nous couvrir.

0 rires de la Saône, où ma faible paupière A la clarté des cieux commença de s'ouvrir, Lieux oii l'on sait au moins respecter l'innocence, Vous ne me verrez plus! mon dernier jour s'avance; Mes yeux se fermeront sous un ciel inhumain. Amis!... vais me fuyez? cruels! je vous implore, Rendez-moi ces pinceaux échappés de ma main... Je- meurs... te que je sens, je le veux peindre encore.

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