‹ PoésiesChapitre 6 sur 150 · A M. D'ARNAUD · texte numérisé non relu

A M. D'ARNAUD

C'est trop longtemps couvrir des voiles du silence La généreuse main qui s'ouvre à mon malheur; Muse, cédons aux cris de la reconnaissance, £t que mes premiers chants soient pour mon bieniaiteor.

Tels, trop jeunes encor pour chercher leur pâture. Quand des feux d». Progné les fruits reconnaissants Ont du bec maternel reçu la nourriture, Ils lui rendent pour prix d'harmonieux accents.

N'altère point ma voix, maxime si commune.

Que l'homme doit toujours sembler ce qu'il n'est pas :

C'est au crime à rou^iir, jamais à l'infortune;

La peur d'être abuissé ne fait que trop d'ingrats.

J'aurai dit : Ce mortel me conserva la vie; Et l'on me courbera sous le faix du mépris?... Si la vertu s'accroît, c'est quand on la publie : Chantons, muse ; la honte en fùl-elle le prix.

Mais que vois-je? d'Arnaud! vient-il m'ôter la lyre? Non : mes accords pour lui no sont point sans attraits; Il craint d'être nommé dans mon brùhmt délire. Le grand cœur veut dans l'ombre épancher ses bienfaits.

Ainsi, contre les vents fortifiés par l'âge,

Dans la nuit des forêts un chêne à longs rameaux

Se plaît à protéger de son épais ombrage

Un peuple, faible encor, de jeunes arbrisseaux.

Vous, auteurs qui, nageant dans des flots de richesses, Prêclicz l'humaniti; dans vus écrits pompeux. Repondez : avcz-vous jamais, par vos largesses, Twi les pleurs amers de quelques malheureux ?

Insensé! jusqu'ici, croyant que la science Donnait à l'homme un cœur tendre et compatissant, Je courus à vos pieds, plongé dans l'indigence ; Vous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant.

Qu'en reçus-je? Des dons? Non : des refus, la honte, ce Travaillez, disiez-vous, vous avez des talents; Si le malheur vous suit, le trayail le surmonte : On peut veiller sans crainte à la fleur de ses ans. jj

Barbares! travailler! eh! voulais-je autre chose? A vos pieds prosterné, dévoré par la faim. Si j'osais de mes maux vous dévoiler la cause, Mes cris vous demandaient du travail et du pain.

Vous refusâtes tout à mon humble prière, Et Yolre avare main loin de vous m'écartait; Je vous fuis en pleurant... j'expirais de misère : D'Arnaud vient : c'est un dieu, mon malheur disparaît.

Vers la terre courbée, une fleur, jeune encore, Allait ainsi périr après un jour brûlant : Par ses pleurs rafraîchie a-t-elle vu l'aurore? La fleur lève aussitôt son calice brillant.

Toi qui verses dans moi tout le feu qui t'enflamme. Arbitre des beaux vers, Apollon, loin de moi! Pour célébrer d'Arnaud, pour chanti-r sa grande âme, Mou cœur dicte; il sullit, qu'ai -je besoin de toi?

Pour peindre son amour aux yeux de sa maîtresse, L'amant va-t-il d'un dieu mendier le secours? Il dit ce qu'il ressent, et toute sa tendresse De son cœur amoureux coule avec ses discours.

Vanterai -je, ô d'Arnaud, l'éclat de ton génie? Sophocle, Anacréon, Ovide tour à tour.

Tu nous peins les plaisirs, les langueurs, la furie Qu'inspirent aux amants les transports de l'amour.

Sous ces dômes sacrés, séjour de l'innocence, Muse, entends-tu Comminge et son amante en pleurs ? De leurs feux, de leurs maux tu sens la violence. Pour la peindre à d'Arnaud, ils ont prêté leurs cœws.

Vois-tu Fayel brûlant d'amour, de jalousie. Combattre pour mourir, Couci percé de coups? Tu frémis, Gabriellc; et ma muse attendrie Pleure avec toi, te plaint, et maudit ton époux.

Mais qu'entends-je? mes chants ont réveillé l'Envie; Et sa bouche me dit en écumant de fiel : « Crois-tu persuader qu'il n'est point de génie Plus brillant que celui de l'auteur de Fayel?... »

Non : mais est-il une âme aussi tendre, aussi pure ? Et que devient l'esprit sans les tn-sors du cœur ? Un beau masque qui couvre une horribk; figure; 11 faut d'abord être homme, avant que d'être auteur.

J'aime mieux l'arbrisseau dont la tète modaste Se charge tous les ans de fruits délicieux, Que le cèdre qui touche à la voûte céleste Et n'a que des rameaux à m'étaler aux yeux.

Maintenant que ma voix a chanté ta grande âme, D'Arnaud, goûte le prix de tes dons répandus. J'ai peint tous mes malheurs, j 'aime mieux qu'on m'en blâmt^ Que d'âToir de leurs fruits dépouillé les Tertus.

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