LE BONHEUR
Ode.
Fecisti nos ad te, Domine, et irrequietiim est cor nostrum donec requiescat in te.
S. Augustin.
Tous nos vœux tendent vers toi, Seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose dans ton sein.
DANS mon sein, vérité suprême, Descends du ciel pour m'éclairer.
Je veux me connoître moi-même ; Il est honteux de s'ignorer.
Du cœur humain perçons l'abîme; C'est de cette étude sublime Que l'homme s'occupe le moins.
Dans ce cœur porte la lumière :
Montre-moi la cause première Et le vrai but de tous ses soins.
I. Cette ode parut pour la première fois dans l'édition de Caen, 1823.
32 Poésies de Malfilâtre.
Le bonheur est la fin unique, Où tendent les vœux des humains; C'est lui que notre esprit s'appHque A chercher par divers chemins.
Sans en comprendre la nature, Chacun le place à l'aventure Dans l'objet dont il est flatté; L'ambitieux le nomme gloire; Le guerrier l'appelle victoire, Et le libertin volupté.
De son nom la beauté nous frappe ; On aime à s'en entretenir ; Mais son essence nous échappe, Quand nous voulons le définir.
Une idée obscure et confuse N'en laisse, à l'esprit qu'elle abuse.
Entrevoir que quelques éclairs :
Tel œil à travers un nuage Du soleil caché voit l'image Qui se joue encor dans les airs.
Ah ! si loin des bords de ce globe, Tu n'as pas fui sous d'autres cieux.
Bonheur! quel séjour te dérobe Si longtemps à nos tristes yeux 1 Ces dieux qui portent la couronne, Et que la mollesse environne, T'enferment-ils dans leur trésor.^ Est-ce ta lumière immortelle
Odes et Traductions, 15^
Qui dans l'escarboucle étincelle, Ou qui nous éblouit dans l'or ?
De tous les faux biens l'homme avide
En vain recherche le secours;
Ils n'ont jamais rempli le vide
Que dans lui-même il sent toujours :
(Des fleuves, au sein d'Amphitrite
Ainsi l'onde se précipite,
Sans en remplir la profondeur).
Et l'aliment qu'il donne encore
Au feu secret qui le dévore
Ne fait qu'en ranimer l'ardeur.
De la félicité parfaite, Sainte compagne, aimable paix.
Mon âme toujours inquiète T'appelle et ne te sent jamais ; A l'ardeur le dégoût succède :
D'un bien, avant qu'on le possède, La vaine apparence éblouit :
Jouit-on? O retour funeste !
Le charme fuit, le désir reste.
Et le bonheur s'évanouit.
Eh, quoi ! par la vertu que j'aime, Ne suis-je donc pas satisfait ?
Non : ici-bas la vertu même N'offre qu'un bonheur imparfait.
Je sais qu'aux coups du sort volage.
Le juste oppose un vrai courage
134 Poésies de Malfilâtre.
Que nul revers ne peut troubler; Que la nature se confonde, Par les débris fumants du monde Il sera frappé sans trembler.
Mais sa vertu, qui, toujours ferme,.
Le soutient dans l'adversité, N'est que la route et non le terme De la pure félicité.
Grâce à toi, vertu secourable.
Il perd d'un front inaltérable] Des biens indignes de ses vœux :
Ce n'est qu'au vrai bien qu'il aspire; C'est pour le vrai bien qu'il soupire,. Et, s'il soupire, est-il heureux?
O toi, que je voulois connoître,
Vérité ! tu m'apprends enfin
Que l'unique auteur de notre être
En est encor l'unique fin.
O lieu d'exil ! bords de l'Euphrate !
Mon Dieu ! de cette terre ingrate.
Quand daignerez-vous m'enlever?
Quand goûterai-je, ô mon vrai père l
Ce repos que mon cœur espère,
Et qu'en vous seul il peut trouver ?
ALLUSION
J'ai connu ce séjour de larmes, Et l'ai dit : au sein du Seigneur
Odes et Traductions. 135
On trouve l'oubli des alarmes Et le centre du vrai bonheur...
Enfants de la haine céleste, Nous puisons un venin funeste Dans ce séjour d'iniquité :
De la grâce, fille chérie, Votre cœur fut seul, ô Marie !
Le centre de la pureté.