I. L'ode du Sokil fixe au milieu des planètes
4 Poésies de Malfilât re.
Ceux qui ne connoîtront M. de Malfilâtre que par ses ouvrages seront bien éloignés encore de sentir combien il étoit digne d'estime et combien il est digne de regrets. 11 falloit le voir de près pour être à portée de le juger; peu de gens ont eu ce bonheur. Accablé toute sa vie d'infortunes, il aimoit à ensevelir dans la retraite ses peines et ses chagrins, et craignoit toujours qu'ils ne fussent importuns à ceux qui en auroient été les témoins. Les amis qu'il admettoit dans cette solitude ont seuls connu sa belle âme, supérieure à son génie, et ses qualités admirables, qu'il est si rare de concilier avec les talents, et qui sont cependant si propres à les relever et même à les perfectionner.
Ses vertus, qui auroient mérité le sort le plus heureux, ont été la source des malheurs qui ont rempli sa vie d'amertume : simple, généreux, aussi éloigné de soupçonner un défaut de droiture et de probité qu'incapable d'en manquer lui-même, il donnoit aveuglément sa confiance, se livroit à tous les conseils, rendoit des services à tous ceux à qui il pouvoit être de quelque utilité; et, ne consultant jamais le misérable état de sa fortune, il n'écoutoit que son cœur et sa bienfaisance naturelle. C'est ainsi qu'en se refusant tout à lui-même, il a éprouvé les revers qu'entraînent ordinairement la prodigalité et la dissipation.
Ceux même qui se trouvoient le plus autorisés à
F réface des éditeurs de ijGS. 5
désapprouver sa conduite ne pouvoient s'empêcher d'en respecter les motifs et d'admirer en lui la vertu la plus pure et la plus malheureuse. Son caractère étoit comparable à celui de La Fontaine : aussi crédule, aussi naïf, aussi enfant que ce grand homme, il unissoit comme lui le génie à la simplicité. Peut-être seroit-il parvenu à la même supériorité, si les circonstances lui avoient été aussi favorables.
Et qu'on ne croie pas que l'amitié nous aveugle dans le témoignage que nous lui rendons. Il sera difficile de lire ses ouvrages sans y reconnoître son âme; ils en portent l'empreinte, et l'on sait que si le génie est parvenu quelquefois à imiter les sentiments et la vertu, jamais il n'a su contrefaire la simplicité et le naturel, dont le secret n'est que dans les cœurs simples et naïfs. D'ailleurs, M. de Malfilâtre n'a pas toujours été inconnu : plusieurs hommes célèbres, qui l'honoroient de leur estime, applaudiront certainement à la justice qu'on lui rend aujourd'hui.
Tel étoit l'homme aimable et infortuné dont le public va recueillir l'unique héritage, et qui, condamné toute sa vie à l'obscurité, ne devoit obtenir qu'après sa mort la gloire qui lui étoit si justement due. On ne doute pas que ce poème ne soit reçu avec applaudissement. L'ode qu'on y a jointe est déjà connue avantageusement; on l'avoit insérée dans \ Elite des poésies fugitives, et c'étoit certainement une des meilleures de ce recueil.
6 Poésies de Alalfiîâtre.
Le poème de Narcisse doit surtout avoir un grand succès : on y reconnoît partout un naturel charmant, une poésie facile et harmonieuse, une touche forte et légère, un art infini de se plier à tous les tons, une liaison admirable et simple dans les récits, enfin tout ce qui constitue un beau poème. Nous osons dire que le sien peut être proposé comme un modèle de goût, et qu'il est en ce genre peu d'ouvrages dans notre langue qu'on puisse lui comparer.
Cependant il ne le regardoit que comme un essai dont il faisoit peu de cas, mais dont le public jugera différemment. Son intention étoit de travailler à un grand poème épique; il en avoit déjà choisi le sujet et esquissé le plan. Quel dommage qu'il ne l'ait point exécuté ! Ses amis, qui ne lui en ont entendu parler que légèrement, ne sont pas en état d'en rendre compte ; ils savent seulement que c'est la découverte du nouveau monde qu'il se proposoit de célébrer.
M. de Malfilâtre avoit aussi l'ambition de courir la carrière du théâtre; quelques morceaux excellents répandus dans une tragédie^ qui ne porte point son nom sont une preuve des succès qu'il pouvoit s'y promettre. Ses talents prodigieux et rares n'étoient pas seulement un don de la nature : il Tes devoit en partie à la lecture des anciens dont il se nourrissoit