TRADUCTION
ATTRIBUÉE A MALFILATRE
ON dit que Jupiter, égayé par le nectar et badinant un jour avec Junon, lui dit : Votre sexe est plus sensible que le nôtre au plaisir de Vénus. Junon soutint le contraire. On résolut de s'en rapporter à la décision de Tirésias, qui avoit joui de l'un et l'autre plaisir. Ayant en effet rencontré autrefois deux grands serpents qui s'accouploient, il les frappa d'un coup de baguette et fut aussitôt transformé en femme. Sept ans après, il rencontra les mêmes serpents, les frappa de nouveau et redevint homme. Tel fut le juge que choisirent Junon et Jupiter, et il jugea en faveur du dieu. Junon irritée le rendit aveugle ; mais Jupiter, pour le dédommager (car il n'est pas permis à une divinité de détruire l'ouvrage
12 Poésies de Alalfilâc re.
Nunc quoque vos feriam : percussis anguibus isdem,
Forma prior rediit, genitivaque rursùs imago.
Arbiter hic igitur sumtus de lite jocosâ,
Dicta Jovis firmat : graviùs Saturnia justo,
Nec pro materiâ, fertur doluisse, suique
Judicis aîterna damnavit lumina nocte.
At pater omnipotens, nequeenim licet irrita cuiquam
Facta dei fecisse deo, pro lumine ademto
Scire futura dédit, pœnamque levavit honore.
Ille per Aonias, famâ celeberrimus, urbes Irreprehensa dabat populo responsa petenti. Prima fide vocisque ratae tentamina sumsit Casrula Lyriope : quam quondam flumine curvo Implicuit, clausœque suis Cephysos in undis, Vim tulit : enixa est utero pulcherrima plerio Infantem, Nymphis jàm nunc qui posset amari; Narcissumque vocat. De quo consultus, an esset Tempora maturae visurus longa senectas, Fatidicus vates : Si se non noverit, inquit. Vana diù visa est vox auguris : exitus illam, Resque probat, letique genus, novitasque furoris.
Jamque ter ad quinos unum Cephysius annum Addiderat : poteratque puer, juvenisque videri. Multi illum juvenes, multas cupiêre puellae : Sed fuit in tenerâ tam dira superbia forma, NulH illum juvenes, nullas tetigêre puellag : Aspicit hune, trepidos agitantem in retia cervos.
Sujet du poème de Narcisse. 13
d'une autre), lui donna la faculté de lire dans l'avenir.
Bientôt Tirésias devint célèbre dans la Béotie. Le premier qui éprouva la vérité de ses oracles fut le beau Narcisse, fils de la nymphe Lyriope et du fleuve Céphise. Le fapieux devin, consulté sur la longueur de la vie de ce jeune homme, répondit qu'il vivroit longtemps, s'il pouvoit ne se pas connoître. Cette réponse parut d'abord vaine et sans effet; mais elle fut trop justifiée par l'événement, par le genre de mort et par la maladie singulière de Narcisse.
Déjà il avoit atteint sa quinzième année; déjà il pouvoit être pris pour un adolescent, sans paroître sortir de l'enfance. Dès lors il éloit l'objet des vœux de toutes les filles de la Phocide; mais il joignit à des grâces si tendres tant de fierté et un orgueil si inflexible, qu'il dédaigna tous les vœux qui lui furent adressés. Tandis qu'il tendoit des toiles pour prendre des cerfs, il fut aperçu par Echo, cette nymphe qui ne peut ni parler la première, ni s'empêcher de se taire quand on parle. Elle n'étoit pas encore changée en voix, et cependant dès lors sa voix ne lui servoit, comme aujourd'hui, qu'à répéter les derniers mots qu'elle entendoit. Junon l'avoit ainsi voulu, pour la la punir; car, tandis que Junon cherchoit quelquefois ■ à surprendre Jupiter avec des nymphes, Écho l'arrêtoit par son entretien et donnoit ainsi le temps aux nymphes de s'échapper-. La déesse enfin s'aperçut de cet artifice : Je punirai, dit-elle, cette langue qui a si souvent trompé ma jalousie; tu n'en auras plus un libre usage, mais elle te servira peu. L'effet suivit
14 Poésies de Malfilât re.
Vocalis Nymphe; quœ nec reticere loquenti, Nec prior ipsa loqui didicit, resonabilis Echo. Corpus adhuc Echo, non vox erat : et tamen usum Garrula non alium, quàm nunc habet, oris habebat, Reddere de multis ut verba novissima posset, Fecerat hoc Juno : quia, quùm deprendere posset Sub Jove ssepè suo Nymphas in monte jacentes, Illa deam longo prudens sermone tenebat, Dùm fugerent Nymphas. Postquàm Saturnia sensit : Hujus, ait, linguas, quâ sum delusa, potestas Parva tibi dabitur, vocisque brevissimus usus. Reque minas firmat : tamen haec in fine loquendi Ingeminat voces, auditaque verba reportât.
Ergo ubi Narcissum, per dévia lustra vagantem, Vidit, et incaluit : sequitur vestigia furtim. Quoque magis sequitur, flammâ propiore calescit. Non aUter, quàm cum summis circumlita tœdis Admotam rapiunt vivacia sulfura flammam.
O ! quoties voluit blandis accedere dictis, Et molles adhibere preces ! Natura répugnât, Nec sinit incipiat : sed, quod sinit, illa parata est Expectare sonos, ad quos sua verba remittat. Forte puer^ comitum seductus ab agmine fido, Dixerat : Ecquis adest ? et : Adest, responderat Echo. Hic stupet ; utque aciem partes divisit in omnes, Voce, Veni, clamât magnâ : vocat illa vocantem. Respicit; et, nullo rursùs veniente : Quid, inquit
Sujet du poème de Narcisse. 15
aussitôt la menace. Cependant Echo redouble les dernières syllabes et répète ce qu'elle entend.
Elle voit Narcisse, l'aime et le suit, et se cache derrière les arbres pour le suivre en secret. Plus elle est près de lui, plus elle s'enflamme, comme les flambeaux enduits de soufre s'allument h l'approche du feu.
Oh ! combien de fois elle fut tentée de lui tenir des discours passionnés et d'employer ses prières pour le rendre sensible ! Mais l'état malheureux où la haine de Junon l'a réduite ne lui permet pas de proférer les premiers accents de la parole ; elle ne peut que répéter ceux qui se font entendre les derniers. Cependant Narcisse, égaré de son chemin et ne voyant aucun de ses compagnons, s'écria : Y a-t-il quelqu'un près de moi? Écho redit : Mot... Cette voix étonne Narcisse; il regarde de tous côtés et n'aperçoit rien. Approchez donc, dit-il d'un ton élevé. Echo répète : Approchez donc. Il examine encore avec plus d'attention; et personne ne se présentant : Pourquoi me fuyez-vous donc? dit Narcisse. Me fuyez-vous donc? répondit Écho. Comme cette voix l'entretenoit toujours dans la même erreur, il lui cria : Réunissons-nous. Écho, ne pouvant rien entendre de plus conforme à ses désirs, répéta : Réunissons-nous. Alors cette nymphe le suivit hors de la forêt d'où il étoit sorti, dans l'espoir de l'arrêter dans ses embrassements ; mais Narcisse prit aussitôt la fuite en se dérobant de ses mains. Je mourrai, dit-il, avant que l'amour me possède ; et la nymphe répéta seulement : L'amour me possède...
i6 Poésies de Malfilâtre,
Me fugis ? et totidem, quot dixit, verba recepit. Perstat ; et alternas deceptus imagine vocis ; Hue coeamus, ait; nullique libentiijs unquam Responsura sono : Coeamus, retulit Echo; Et verbis favet ipsa suis; egressaque silvis Ibat, ut injiceret sperato brachia collo. Ille fugit; fugiensque : Manus complexibus aufer, Ante, ait, emoriar, quàm sit tibi copia nostri. Retulit illa nihil, nisi : Sit tibi copia nostri.
Spreta latet silvis, pudibundaque frondibus ora Protegit; et solis ex illo vivit in antris. Sed tamen hseret amor, crescitque dolore repulsîiL\ Atténuant vigiles corpus miserabile curas; Adducitque cutem macies; et in aéra succus Corporis omnis abit : vox tantùm atque ossa supersunt. Vox manet : ossa ferunt lapidis traxisse figuram. Inde latet silvis, nulloque in monte videtur : Omnibus auditur : sonus est, qui vivit in -illâ.
Sic hanc, sic alias, undis aut montibus ortas, Luserat hic Nymphas : sic cœtus ante viriles. Inde manus aliquis despectus ad sethera tollens : Sic amet iste, licet, sic non potiatur amato ! Dixerat : assensit precibus Rhamnusia justis.
Fons erat illimis, nitidis argenteus undis,
Quem neque pas tores, neque pastee monte capellae
Sujet du poème de Narcisse. ij
Honteuse et confuse des rigueurs de son amant, Écho alla se cacher dans l'épaisseur ténébreuse des bois. Depuis ce temps, elle n'habite plus que les antres et le creux des rochers. Là, consumée par le feu de son amour et dévorée par le chagrin que l'indifférence et les mépris de Narcisse lui avoient causé, elle tomba dans une affreuse langueur et devint si maigre et si défaite, qu'elle n'eut plus que les os et que la voix; ses os même furent changés en rochers; elle retint seulement cette voix qui retentit quelquefois du fond des forêts et des cavernes.
Les autres Nymphes qui avoient aussi aimé Narcisse en avoient essuyé les mêmes refus. Une de ces amantes méprisées, élevant ses mains suppliantes vers le ciel : Puisse-t-il éprouver, dit-elle, toutes les rigueurs de l'amour et ne posséder jamais l'objet de sa tendresse ! La déesse Némésis entendit une prière si juste et l'exauça.
Dans une vallée délicieuse étoit une fontaine dont l'eau pure et limpide n'avoit jamais été troublée par les bergers, ni par les troupeaux, ni par aucun feuillage ; environnée d'un gazon toujours vert, l'ombre des arbres la garantissoit encore de l'ardeur du soleil. Attiré par la fraîcheur de ce lieu charmant, Narcisse vint s'y reposer des fatigues de la chasse et de la chaleur du jour. Comme il vouloit y éteindre l'ardeur de la soif, il fut attaqué tout d'un coup d'une autre espèce d'ardeur bien plus dangereuse.
Narcisse, ayant considéré son image dans le cristal de l'onde pure, fut si charmé, qu'il en devint extrê-
i8 Poésies de Malfilâtre.
Contigerant, aliudve pecus : quem nulla volucris, Nec fera turbârat, nec lapsus ab arbore ramus. Gramen erat circà,quod proximus humor alebat; Silvaque, sole lacum passura tepescere nullo. Hic puer, et studio venandi lassus et sestu, Procubuit, faciemque loci, fontemque secutus. Dumque sitim sedare cupit, sitis altéra crevit :
Dumque bibit, visœ correptus imagine formaî,
Rem sine corpore amat : corpus putat esse, quod umbra est.
Adstupet ipse sibi, vultuque immotus eodem
Hœret, ut è Pario formatum marmore signum.
Spectat humi positus geminum, sua lumina, sidus,
Et dignos Baccho, dignos et Apolline crines,
Impubesque gênas, et eburnea colla, decusque
Oris, et in niveo mixtum candore ruborem ;
Cunctaque rairatur, quibus est mirabilis ipse :
Se cupit imprudens ; et, qui probat, ille probatur.
Diîmque petit, petitur : pariterque incendit, et ardet.
Irrita fallaci quoties dédit oscula fonti !
In médias quoties, visum captantia collum,
Brachia mersit aquas, nec se deprendit in illis !
Quid videat, nescit; sed, quod videt, uritur illo.
Atque oculos idem, qui decipit, incitât error.
Crédule, quid frustra simulacra fugacia captas?
Quod petis, est nusquàm : quod amas, avertere, perdes,
Ista repercussae, quam cernis, imaginis umbra est.
Sujet du poème de Narcisse. ip
mement amoureux. Il s'imagine que l'objet de sa passion est réel, et ce n'est qu'une vaine représentation de lui-même. Il s'admire, et, semblable à une statue de marbre, il a ses regards toujours fixes et immobiles. Penché sur cette fontaine, il contemple tour à tour ses yeux, aussi étincelants que deux astres lumineux; sa blonde chevelure, non moins remarquable que celle d'Apollon ou de Bacchus; ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse ; son cou, qui surpasse l'ivoire en blancheur; sa bouche et son teint de lis et de roses. Enfin il est épris de sa propre beauté ; il est à la fois l'amant et l'objet aimé ; il est enchanté de lui-même ; il est consumé du feu qu'il allume. Ah ! combien de vains et d'ardents baisers il donne à son image ! combien de fois il plonge ses bras dans la fontaine pour embrasser son fantôme ! L'insensé ne connoît point l'objet dont il est charmé ; cependant sa passion augmente et lui fait chérir sa fatale erreur. Pourquoi t'obstiner à poursuivre cette image qui t'échappe sans cesse ? Reconnois enfin que c'est une chimère. Eloigne-toi de cette fontaine insidieuse, ton illusion s'évanouira; cette ombre qui n'a rien de réel, et qui paroît seulement lorsque tu te présentes, ne sera plus, dès que tu ne- verras plus l'onde qui reflète ton image.
Inutiles discours ! un charme tout-puissant le retient ; il ne peut être arraché de ce lieu funeste ni par le besoin de prendre de la nourriture, ni par le besoin plus impérieux du sommeil. Couché sur le bord de la fontaine, il ternit l'éclat de ses bea:ix yeux, en ne cessant point de regarder la trompeuse beauté qui l'a
20 Poésies de Malfilâtre.
Nil habet ista sui : tecum venitque manetque : Tecum discedet, si tu discedere possis.
Non illum Cereris, non illum cura quietis Abstrahere indè potest : sed opacâ fusus in herbà, Spectat inexpleto mendacem lumine formam, Perque oculos périt ipsesuos; pauUimque levatus, Ad circumstantes tendens sua brachia silvas :
Ecquis, io! silvae, crudeliùs, inquit, amavit?
Scitis enim, et multis latebra opportuna fuistis.
Ecquem, quùm vestrse tôt agantur secula vitae,
Qui sic tabuerit, longo meministis in œvo? '
Et placet, et video : sed quod videoque, placetque,
Non tamen invenio : tantus tenet error amantem !
Quôque magis doleam; nec nos mare séparât ingens,
Nec via, nec montes, nec clausis mœnia portis :
Exiguâ prohibemur aquâ : cupit ipse teneri.
Nàm quoties liquidis porreximus oscula lymphis, .
Hic toties ad me resupino nititur ore.
Posse putes tangi : minimum est, quod amantibus obstat.
Quisquis es, hùc exi : quid me, puer unice, fallis ?
Qu6ve petitus abis ? certè nec forma, nec œtas
Est mea^ quam fugias ; et amârunt me quoque Nymphae.
Spem mihi nescio quam vultu promittis amico :
Sujet du poème de Narcisse. 21
séduit; ou s'il se lève quelquefois pour un moment, il étend ses bras vers les arbres d'alentour et leur adresse ses plaintes :
Vous qui avez été tant de fois témoins des ardeurs les plus vives, vous qui avez prêté un asile secret aux amants, en avez-vous jamais connu d'aussi à plaindre que moi, et qui ait éprouvé de si grandes rigueurs? Plusieurs siècles ont passé devant vous; mais, dans tout ce temps, vous n'avez jamais vu un amant traité avec tant de cruauté. L'objet de ma tendresse s'offre à mes yeux ; je le vois, et toujours il m'échappe, tant est grande l'erreur qui m'abuse ! Ce qui augmente encore mon tourment, c'est que sans être arrêté par la vaste étendue des mers ou des terres, par des montagnes inaccessibles ou par des forêts, par des murs ou des grilles, l'eau d'une fontaine est la seule barrière qui nous sépare; et pour augmenter encore mon désespoir, l'objet de mes désirs semble répondre à ma passion. En effet, toutes les fois que je me suis penché vers la fontaine, il s'est aussitôt avancé pour me donner un baiser. Près de nous atteindre, le plus faible obstacle s'oppose à nos amours. Enfin sortez de l'eau, ô vous qui m'avez inspiré l'amour le plus violent ! Pourquoi vous jouezvous de ma passion, en vous échappant sans cesse à mes embrassements ? Ma jeunesse et les attraits qui en sont l'ornement peuvent-ils vous engager à me fuir? J'ai inspiré de tendres sentiments à plusieurs belles nymphes. Mais peut-être m'accusez-vous d'ingratitude. L'air intéressant avec lequel vous me regardez, vos bras qui s'étendent en même temps que
Quùmque ego porrexi tibi brachia, porrigis ultrô;
Quùm risi, arrides : lacrymas quoqiie sœpè notavi,
Me lacrymante, tuas : nutu quoque signa remittis;
Et quantum motu formosi suspicor oris,
Verba refers, aures non pervenientia nostras.
In te ego sum, sensi : nec me mea fallit imago ?
Uror amore meî : flammas moveoque, feroque.
Quid faciata ? roger,anne rogem ? quid deindè rogabo?
Quod cupio mecum est : inopem me copia fecit !
O utinam nostro secedere corpore possem !
Votum in amante novum : vellem, quod amamus, abesset.
Jamque dolor vires adimit : nec tempora vita3
Longa meee superant, primoque extinguor in aevo.
Nec mihi mors gravis est, posituro morte dolores.
Hic, qui diligitur, vellem diuturnior esset ;
Nunc duo concordes anima moriemur in unâ.
Dixit, et ad faciem rediit malè sanus eamdem, Et lacrymis turbavit aquas : obscuraque moto Reddita forma lacu est. Quam quùm vidisset abire : Qu6 fugis? oro, mane; nec me, crudelis, amantem Desere, clamavit ; liceat, quod tangere non est.
Sujet du poème de Narcisse. 23
les miens, ces signes mutuels d'attendrissement me donnent de l'espérance. J'ai souvent remarqué que vos larmes se confondoient avec les miennes et que vous me rendiez caresse pour caresse : si je ris, vous riez avec moi ; et si je vous parle, il semble, au mouvement de vos lèvres, que vous voulez me répondre : cependant je n'entends point vos paroles. Mais que dis-je ? pourquoi m'abuser plus longtemps ? N'est-ce pas ma propre image que je vois ? puis-je encore m'y tromper ? C'est moi-même que j'aime. J'attise le feu dont je suis embrasé... Quel parti dois-je prendre? Faut-il prier, ou attendre qu'on me prie? Mais enfin qu'ai-je à demander? n'ai-je pas tout ce que je désire? Cependant je sens que je ne puis être heureux; je voudrois n'être plus moi : oui, je voudrois être séparé de ce que j'aime, quelque étrange que ce souhait puisse être pour un amant. La douleur m'accable, mes forces sont épuisées ; je me sens périr à la fleur de mon âge. Cependant la mort ne m'épouvante pas, puisqu'elle doit mettre fin à mes tourments; je désirerois seulement que l'objet de ma passion pût me survivre ; mais je crains que le même coup ne nous frappe tous deux, et qu'en mourant nous ne perdions qu'une seule vie.
Narcisse, toujours en proie à la même illusion, retourna encore vers son ombre : il répandit des larmes en abondance, qui troublèrent l'eau et ternirent son image. Comme il croit la voir s'éloigner : Pourquoi me fuyez -vous? lui dit -il; demeurez, n'abandonnez pas qui vous adore ; s'il ne m'est point permis de m'unir à vous, du moins ne vous dérobez
24 Poésies de Malfilâtre.
Aspicere, et misero praebere alimenta furori.
Dùmque dolet, summâ vestem deduxit ab orâ, Nudaque marmoreis percussit pectora palmis. Pectora traxerunt tenuem percussa ruborem. Non aliter quàm poma soient, quœ candida parte, Parte rubent : aut ut variis solet uva racemis Ducere purpureum, nondùm matura, colorem. Quœ simul aspexit liquefactâ rursùs in undâ; Non tulit ulteriùs; sed, ut intabescere flavae Igné levi cerae, matutinaeve pruinae Sole repente soient, sic attenuatus amore Liquitur; et cseco paulatim carpitur igni. Et neque jam color est, mixto candore rubori ; Nec vigor, et vires, et quas modo visa placebant, Nec corpus remanet, quondam quod amaverat Echo.
Quae tamen ut vidit, quamvis irata memorque, Indoluit : quotiesque puer miserabilis, Eheu ! Dixerat; hase resonis iterabat vocibus : Eheu! Quùmque suos manibus percusserat ille lacertos, Hsec quoque reddebat sonitum plangoris eumdem. Ultima vox solitam fuit hase spectantis in undam : Heu ! frustra dilecte puer ! totidemque remisit Verba lacus, dictoque Vale : Vale, inquit et Echo.
Sujet du poème de Narcis se, 25
pas à mes regards; le plaisir de vous voir est le seul qui reste à un amant infortuné.
Pendant qu'il lui adresse ces plaintes, il déchire ses vêtements, en se frappant la poitrine. Elle parut alors comme ces fruits qui présentent d'un côté un rouge ardent et de l'autre une blancheur éblouissante. Lorsqu'ensuite, l'eau s' étant éclaircie, Narcisse vit les marques des coups qui l'avoient si cruellement meurtri, il ne fut plus en son pouvoir de supporter l'excès de sa douleur ; et, de plus en plus embrasé des feux de son amour, il se consume peu à peu, comme la cire qui se fond à une grande chaleur, comme la rosée qui se dissipe aux layons du soleil naissant. Son teint n'a plus l'éclat des lis et des roses, il a perdu cette fleur de jeunesse et cette beauté éclatante qui l'aboient tant charmé. En un mot, il est bien différent du beau Narcisse qui avoit inspiré tant d'amour à la jeune Écho.
Cette aimable nymphe, l'ayant vu dans son horrible abattement, oublia ses mépris et parut sensible à ses malheurs. Toutes les fois qu'elle l'entendoit soupirer, elle répondoit à ses soupirs ; si les coups qu'il se donnoit dans son désespoir retentissoient dans l'air, elle répétoit le même bruit. Enfin Narcisse, regardant son image pour la dernière fois, s'écrie : Hélas ! objet vraiment aimé ! Écho répète : Oèj'ei vraiment aimé! Adieu 1 dit Narcisse, Adieu! redit Écho. En même temps il laisse pencher sa tête sur l'herbe, et la mort vient fermer pour jamais ses yeux encore épris de sa beauté. Cette étrange folie le poursuivit jusqu'aux enfers, où il se mira dans les eaux du Styx. Narcisse
26 Poésies de Malfilâtre.
111e capiit viridi fessum submisit in herbâ : . Lumina nox claudit, domini mirantia formam. Tùm quoque se, postquàm est infernâ sede receptus, In Stygiâ spectabat aquâ. Planxêre sorores Naides, et sectos fratri posuêre ,capillos. Planxêre et Dryades : plangentibus adsonat Écho. Jamque rogum, quassasque faces, feretrumque parabant Nusquàm corpus erat : croceum pro corpore florem Inveniunt, foliis médium cingentibus albis.
Sujet du poème de Narcisse. 2J
fut pleuré amèrement par les nymphes ses sœurs, qui coupèrent leurs cheveux et les consacrèrent sur son tombeau. Les dryades remplirent l'air de leurs gémissements, qui furent aussi répétés par la sensible Écho. Déjà on avoit préparé le bûcher, déjà les torches étbient allumées, et l'on portoit le lit funèbre sur lequel il devoit être consumé ; mais on chercha inutilement son corps, il n'étoit plus; on ne trouva à sa place que cette fleur jaune avec des feuilles blanches, qui a retenu son nom.
NARCISSE