‹ PoésiesChapitre 3 sur 15 · CAMPAGNARDES · texte numérisé non relu

CAMPAGNARDES

En la saison d'aimer

EN la saison d'aimer, par les monts, par la plaine, Au hasard, à grands pas, qu'il fait bon de courir! ^lors tout ce qu'on voit germer, briller, fleurir, ^a maison, le jardin, corbeille ouverte et pleine,

^e long sentier pour deux qui va s'amoindrissant )Ous l'ombrage où, furtif, il veut cacher sa fuite ; -a nue et le vent frais qui court à sa poursuite ït d'un souffle amoureux la froisse en l'embrassant.

38 Ca mpa gna rdes

Les palpitations de l'eau qui s'abandonne

Au ciel bleu, son amant; l'odorante chaleur

Des foins déjà coupés et des blés presque en fleur.

Les bruits dont l'air susurre et dont l'écho bourdonne

Les oiseaux dans l'air libre essayant leur essor Avant de s'embarquer pour de lointains voyages, Les caprices du vent, du soleil, des nuages, Secouant sur la plaine un manteau noir et or;

Les grands bois entonnant leurs grandes symphonies Et soulevant sur nous leurs feuillages houleux, Les ombres, les vapeurs des larges lointains bleus, Tous ces rayonnements, toutes ces harmonies,

Toutes ces voluptés, l'air des cieux, le grand jour, Le vrai monde plus beau que le pays des fées... Tout cela, tout à coup, à la fois, par bouffées, Vient inonder mon âme et s'y change en amour.

Le Matin

JE lisais les récits des révolutions.

Je voyais s'agiter autour des questions Qu'un sabre ensanglanté décide Ces princes paternels qui mitraillent leurs fils. Ces peuples fraternels réclamant à grands cris La liberté du fratricide.

Et je levai les yeux... Tout semblait calme et pur Le soleil du matin dénouait dans Tazur

Sa longue chevelure blonde ; On n'entendait au loin nulle brise frémir, Et la sérénité des cieux semblait dormir

Dans la limpidité de l'onde.

Temps lourd

IL s'amasse un nuage morne Qui dans les cieux s'appesantit, Et, plus épais, s'étend sans borne A rhorizon qu'il engloutit.

L^air brûle ainsi qu'une fournaise, Nul vent ne frémit dans les blés, Tout est mort, et le ciel gris pèse, Plombe sur les flots accablés.

Mais pour moi, qui vis en moi-même Comme au fond d'un monde ignoré, Seul avec une enfant qui m'aime, Et qui jamais n'en a pleuré...

Temps lourd 41

Pour moi le ciel aux teintes grises Se revêt d^ardentes couleurs, Et le souffle odorant des brises Y répand les âmes des fleurs.

Dimanche

CE matin le soleil a dit à notre monde : C'est aujourd'hui dimanche, — et, pourféter monDiei^ Je veux pencher sur toi ma clarté qui t'inonde Et de mes rayons d'or baigner mon palais bleu.

Il dit, et dans le ciel il monta, solitaire, Traînant au loin les plis de son manteau vermeil ; Il inclina son front sur la terre, et la terre S'épanouit féconde au baiser du soleil.

Les épis se dressaient sur leur tige robuste, La brise en les frôlant faisait trembler les eaux, Des écharpes de fleurs flottaient à chaque arbuste Et les bois éclataient en fanfares d'oiseaux.

Dimanche

Et la nature ainsi, sereine et parfumée,

S'est remise au labeur dès que le jour a lui ;

Active, elle accomplit sa tâche accoutumée

Et fête un Dieu qu'elle aime en travaillant pour lui.

^^.^^^m^^^'Bw.

Intérieur

JE ne sais quel esprit malin Veut qu'aujourd'hui mon œil pénètre I>ans le moulin par la fenêtre.

Que se passe-t-il au moulin?

Déjà la roue est arrêtée, On n'entend plus que le ruisseau; La chambre est close, et le berceau Tout préparé pour la nuitée.

La meunière y va déposer Son enfant à blonde crinière, Ce bel enfant que la meunière Endort avec un gros baiser.

Intérieur 43

Avant qu'il dorme et qu'on le veille,

II veut prier, il a raison.

La mère dit son oraison,

Que l'enfant répète à merveille.

Les deux mains jointes, à genoux Devant le berceau, la meunière Est si fervente en sa prière, Son cœur ému si loin de nous,

Sur son bambin, comme Marie, Si chaste elle baisse les yeux, Que l'humble mère au front pieux Semble prier l'enfant qui prie.

Sur la Montagne

QUAND seul au mont je vais errant, Parfois un sombre ennui me prend, Un froid me glace ; Désert et morne est mon sentier; Je ne sens plus mon cœur entier Battre à sa place.

Je cherche alors avec émoi Tout ce que j'ai laissé de moi

Et de ma vie Dans les chemins où j'ai passé, Sur la montagne au front glacé

Que j'ai gravie.

Sur la Montagne 47

Alors, accourant à ma voix, Avec les dépouilles des bois

Que le vent roule, Je vois mes bien-aimés épars Venir à moi de toutes parts,

Venir en foule.

Leur essaim nombreux se répand Sur la montagne, en s'y groupant

A l'aventure :

Les voilà, nombreux et charmés, Nageant dans tes flots embaumés^

Grande nature 1

Les voilà, surpris et joyeux, Embrassant la terre à leurs yeux

Épanouie; Mais le passant ne les voit pas, Et, me croyant seul, dit tout bas :

Comme il s'ennuie !

Histoire de deux vieux

AUTREFOIS, — il n'avait que vingt ans, elle dix: Elle était trop petite, et lui trop jeune encore. On ne vieillissait pas si vite au temps jadis, Et l'on n'arrivait pas au jour avant l'aurore.

Mais plus tard, l'un sur l'autre ayant jeté les yeux, Quand elle eut ses vingt ans et quand il en eut trente. Elle se dit tout bas : « Hélas, qu'il est donc vieux! n Et passa devant lui d'une âme indifférente.

Il s'écoula dix ans encor, dix ans d'ennui

Où chaque lendemain ressemblait à la veille,

Si bien que, la voyant par hasard, ce fut lui

Qui se dit à son tour : ce Hélas, qu'elle est donc vieille ! »

Histoire de deux vieux 49

lepcndant bien des fois, quand aux doux soirs d'avril Le cœur, sans tambourin, danse la tarentelle : ( Pourquoi ne m'a-t-on pas aimé ? » se disait-il; ( Pourquoi n'ai-je donc pas aimé? » se disait-elle.

ils disent maintenant que, chargés de regrets,

[Is traînent tristement la vieillesse morose :

( Enfants, il faut manger son pain quand il est frais;

Il faut cueillir, enfants, la fleur quand elle est rose. »

^ïF'

Les Deux Épis

DEUX épis se montraient naguère L'un près de l'autre au champ jauni j L'un se tenait droit comme un I, Sa charge étant assez légère; L'autre paraissait accablé, Tant il portait de grains de blé.

Heureux les pauvres que nous sommes î Les trésors du monde sont lourds, Et trop de bien pèse toujours Sur les épis et sur les hommes.

On pourrait tirer de ceci

Une autre leçon que voici.

Et qui me paraît moins vulgaire.

L'épi qui penche est le meilleur :

Il a son poids et sa valeur.

Tandis que l'autre n'en a guère.

Les Deux Epis

Je crois qu'ici-bas plus on vaut, Plus on est modeste et timide, Et que, pour porter le front haut, Il ne faut qu'une tête vide.

Mais mon voisin trouve encor mieux (C'est un esprit ingénieux, Et la fable est sa turlutaine) :

L'épi lourd nous donne à manger, C'est le travail. L'épi léger.

C'est donc l'oisiveté hautaine.

Eh bien! lecteur, es-tu content?

Que dis-tu de nos fabulistes?

Sont-ils assez bons moralistes ?

Prêchent-ils assez bien? — Pourtant, Ce que j'aime dans la nature, C'est qu'elle verdit et fleurit, C'est qu'elle odore, chante et rit Sans la moindre littérature :

Jamais elle ne fait d'esprit.

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La Colombe

SAVEz-vous pourquoi j'aime la colombe ?

C'est que le bonheur n'est point aux sommets Plus on veut monter, plus bas on retombe, Et qui va trop loin ne revient jamais.

En son vol ardent plus d'un, suivant Paigle, Court de monde en monde à pas surhumains, Tandis qu'en la plaine un enfant espiègle Tend plus près de Dieu ses petites mains.

Dieu n'est point au ciel où le vent emporte Tant de cris ardents et de vœux de'çus. Il est près de vous, il est à la porte Que Marthe et Marie ouvraient à Jésus.

La Colombe 53

Chez le pauvre monde offrant son eau fraîche, Parmi les pêcheurs venus par milliers, Il est dans l'étable, il est dans la crèche. Sous les mufles chauds des bœufs familiers.

Aussi, douce et belle entre les plus belles, Paime la colombe, et Dieu la bénit.

Elle ne sait pas, bien qu'elle ait des ailes, Monter dans les cicux plus haut que son nid.

UAmi qui me pi ait tant

L'ami qui me plaît tant Se promène en chantant D'une voix cristalline.

Et, joyeux troubadour, II descend nuit et jour Du haut de la colline.

Parfois d'un œil errant Je le suis en courant, Tant sa fuite est rapide, Et nous chantons en chœur Et je revois mon cœur Dans sa gaîté limpide.

VAmi qui me plaît tant

Son parkT est si frais Que je l'ecoutcrais l)e l'aube à la veille'e, Et que la brise au bois, Pour imiter sa voix, Fait trembler la feuillée.

Les jours d'hiver il dort Comme un chevalier mort Sous une épaisse armure ; Mais, vienne son réveil.

Comme il rit au soleil Et bondit et murmure 1

L'ami qui me plaît tant Raille, libre et content, Nos poètes moroses, Et dit les mêmes airs Sous les rochers déserts El les buissons de roses.

Comme hier, aujourd'hui

Il s'en va devant lui

Sans peur et sans reproche,

5 5 Ca mpag-na rdes

Il insulte à la mort, D'autant plus fier et fort Que plus il en approche.

L'ami qui tant me plaît

Est l'humble ruisselet

Où l'agnelet s'a'oreuve,

Et qui va sans chagrin

Noyer son gai refrain

Dans l'hymne du grand fleuve.

La Xoce

EN souriant je me rappelle La noce où nous étions priés.

La foule encombrait la chapelle Où paradaient ks mariés.

Déjà vous m'étiez douce et chère.

L'officiant, un grand garçon, Débita du haut de la chaire Indifféremment sa leçon.

Ce prêtre avec sa litanie Semblait à la foule étranger, L'église à la cérémonie, L'habit noir aux fleurs d'oranger.

Campagnardes

Pas un soupir, une caresse,

Un regard entre les e'poux,

Pas même un frisson de tendresse...

Je me sentais seul avec vous.

A récart, près de la fenêtre, Nous étions ensemble, et, qui sait ?

Plus heureux, plus bénis peut-être Que les heureux qu'on bénissait...

Je vous prenais pour fiancée, •Je voulais tomber à genoux, Et je disais en ma pensée Que les mariés, c'était nous î

Le Trioniphe

LE buisson déjà frais, la forêt déjà sombre, Écartent les rqyons du soleil qui s"enfuit, :t la montagne, au loin prolongeant sa grande ombre, (ans la plaine à ses pieds a commencé la nuit.

•eux grands chênes courbés sous le poids des rafales, ar-dessus le chemin croisant leurs bras tendus, ont une arcade auguste aux voûtes triomphales, iomme pour accueillir des vainqueurs attendus.

,es vainqueurs vont venir. Du coteau qui poudroie >escend et se rapproche un long bourdonnement. In cliquetis de fer, une clameur de joie, ;t le char de triomphe avance lentement.

6o Campagnardes

Mais ces chants sont vos cris, jeunes gens, jeunes filles; Qui, joyeux et lassés, revenez des naoissons; Mais ce fer est celui des faux et des faucilles, Dont les coups n'ont jamais dépeuplé nos maisons;

Mais ce char, soulevant des montagnes de gerbes, Roule au pas lourd des bœufs et remplit le chemin; Il couvre d'épis mûrs les buissons et les herbes Où les petits oiseaux viendront glaner demain.

Il passe en triomphant sous les bras des vieux chênes, Et les cris de victoire éclatent à pleins chœurs... Paix à nos champs féconds dans les saisons prochaines, Et qu'ils n'aient à fêter jamais d'autres vainqueurs!

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