AMOUREUSES
JE connais deux amours : l'un suave et léger Que nous fait respirer chastement un bon ange, Et l'autre qu'un démon nous invite à manger. Le premier, c'est la fleur, et l'autre, c'est l'orange... Qu'aimez-vous mieux, l'orange ou la fleur d'oranger? Le parfum délicat ou la saveur étrange? Pour moi, novice encor dans les choses du cœur. J'aimerais mieux le fruit... s^il promettait la fleur.
14 Amoureuses
JE veux garder en moi mon extase éternelle, L'éteindre en ta présence ou du moins l'assoupir Je veux que mon amour te couvre de son aile Comme un ange inconnu retenant son soupir.
Je veus prendre ta main dans ma main fraternelle Sans la presser jamais, sans jamais en frémir, Adorer ta bonté sans espérer en elle, Veiller pour toi dans l'ombre et te laisser dormir.
Ainsi ta vie heureuse emportera ma vie, Ainsi jusqu'à la fin mon cœur t'aura suivie, Invisible et présent, sans effleurer le tien;
Ainsi, caché dans l'air que ta bouche respire, Je t'aurai tout donné sans te demander rien... Je veux.., hélas! je t'aime et n'ose te le dire.
Amoureuses
BONSOIR, -Madeleine.
Tu dors chastement Dans ton nid charmant D'humble châtelaine.
La brise, endormant Le lac et la plaine, Les berce un moment De sa cantilène.
Enfin la nuit pleine De recueillement Retient son haleine,
Et moi doucement Je dis en t'aimant:
Bonsoir, Madeleine.
A7noiir<.'u$es
J'aime en elle, et d'amour mon âme en est remplie Ce voile impénétrable, invisible et charmant, Dont elle se revêt tout entière en dormant, Et dont sa beauté même est encore embellie;
Cet éveil étonné du cœur, ce battement Confus, plein d'espérance et de mélancolie, Et qui lui fait aimer, farouche et recueillie, Le silence inquiet de son isolement :
Chasteté se gardant pour l'amour qu'elle ignore, Parfum que l'âme en fleur contient a\'ant d'éclore, Doux comme une promesse et sacré comme un vœu:
Virginité si chère au ciel et sainte au monde Que, si par un miracle elle devient féconde, L'enfant qu'elle a porté ne peut être qu'un dieu.
Amoureuses 17
OH ! si je l'aime tant, c'est qu'élis m'apparaît Meilleure que ne fut mon rêve ou ma chimère, Et je peux sans rougir la montrer à ma mère Qui me l'aurait choisie et me la donnerait.
C'est que son cœur n'a point à cacher de secret, C'est qu'il est chaste et doux, sans honte et sans colère, Que rien ne peut troubler cette onde calme et claire, Xi l'ombre d'un remords ni le pli d'un regret;
C'est que son innocence a la beauté qui dure, Que depuis le berceau toujours elle fut pure, Qu'elle sera toujours pure jusqu'au linceul,
Et qu'on est bien heureux quand on trouve en sa route Une âme qui, venant à vous, se livre toute, Et qu'on est le premier, et qu'on sera le seul.
i8 Amoureuses
PARFOIS ton âme, enfant, échappe à ma tendresse, Ton front pâli se voile et paraît se flétrir; Tu me caches un mal que je ne peux guérir, Ma main ne te sent plus dans ta main qu'elle presse.
Oh, ne sois plus ainsi! L'amour n'est pas l'ivresse De ces moments d'extase où Ton voudrait mourir, C'est l'hymen où deux cœurs sont réunis sans cesse Pour être plus heureux ensemble ou moins souffrir.
Alors on ouvre à deux ce feuillet que tu ploies,
On partage sa peine et l'on s'en fait deux joies.
On n'a qu'un rêve au monde, et le monde en est plein.
Dis-moi donc tout! Reviens, chère âme fugitive ! Je ne veux pas, vois-tu, qu'une larme furtive S'échappe de tes yeux sans tomber sur mon sein.
Amoureuses
VU
C'est UxT soir de fête : ils sont bien heureux ; Sans qu'on les retienne et qu'on les en blâme, Une dame chante, un monsieur déclame, Le public distrait bourdonne autour d'eux.
-Mais un air de valse enfin les réclame ; Les couples galants s'en vont deux à deux : Folie où sans trouble on fait l'amoureux, Où, le diable au corps, on a froid dans l'âme.
Ils sont bien heureux! Je ne sais comment La nuit sous leurs pieds s'enfuit si gaîment, Tandis que sur moi se traînent les heures.
Ils sont bien heureux, je ne sais de quoi.. Je sais qu'à présent tu souffres, tu pleures. Et que je voudrais pleurer près de toi.
Amoureuses
JE faime moins, dis-tu? — Chère et pauvre insensée Si n'avoir que toi seule à prier, à bénir, Te donner chaque soir mon dernier souvenir, Comme chaque matin ma première pensée ;
Dans une vie à deux qui ne doit pas finir, T'appeler à genoux comme ma fiancée ; Désirer que chaque heure ensemble dépensée Se prolonge ou renaisse et soit tout l'avenir;
Ne vouloir qu'un chemin solitaire où tu viennes Réchauffer doucement tes deux mains dans les miennes, Où loin du monde on puisse à jamais s'enfermer;
Faire de toi mon seul orgueil, ma seule envie, Et sentir par ton cœur et vivre de ta vie... — Comment t'aimais-je donc, si c'est là moins aimer ?
Amoureuses
Vous dont le cœur au mien se lie Déjà par de si doux secrets, Si vous deviez me fuir après, Rire de ma mélancolie,
Me fermer vos bras sans regrets, Changer de rêve et de folie, M'oublier comme tout s'oublie, Et n'aimer plus, — je vous dirais :
Adieu, fuyez-moi, je demeure:
Adieu, raillez-moi, je vous pleure; Fermez vos bras, j'ouvre les miens;
Changez, moi je reste le même;
Oubliez, moi je me souviens;
Et ne m'aimez plus, — moi je t'aime!
Amozireuscs
SOYONS heureux, veux-tu ? Plus de folle contrainte ! Que notre jeune amour un nioment obscurci Se ranime entre nous dans une douce étreinte. Et quand je te dis : Vi^ns ! réponds-moi : Me voici.
Oh ! c'est si bon, la foi, quand elle est pleine et sainte ! Si bon de vivre ensemble et de n'avoir souci Que d'être l'un à l'autre, et de marcher sans crainte Appu3-és l'un sur l'autre, et de s'aimer ainsi !
Laisse entrer le soleil en ouvrant ta fenêtre : Laisse, en ouvrant ton cœur, y chanter les amours... Nous avons devant nous tant de printemps à naître!
Sans compter les mauvais, saluons les beaux jours; Et, sans nous demander ce que demain peut être, Aimons-nous, en croyant que ce sera toujours!
Amoureuses 2 3
Nous revenions à pied, et sa mère à pas lents Suivait de loin. La lune avec ses rayons blancs Formait comme une immense et splendide avalanche Qui croulait, inondant la rue et le jardin. La jeune fille avait déganté sa main blanche ; Je la pris par hasard et la gardai. Soudain, Tout à la fois, le quai, la mer, la promenade, Disparut, ou plutôt changea. Je me trouvai Dans une Suisse étrange où s'élevait Grenade, Au bord d'un lac, au pied de l'Alhambra rêvé. Ce qui m'avait charmé dans mes courses nombreuses, Les grands ciels éclatants, les montagnes ombreuses, S'entassait pêle-mêle en un vaste tableau. Des forêts de sapins étendaient leurs ramures. Qui pendaient en festons chargés de grappes mûres, Des citronniers en fleurs balançaient leur murmures,
Amoureuses
Un saule se penchait échevelé sur l'eau.
Mes amis les plus chers, que jamais Dieu n'assemble.
Pour la première fois étaient là tous ensemble.
Une femme venait, en rougissant d'émoi, —
Cétait elle, — à celui qu'elle aimait, — c'était moi!
J'étais comme ravi dans un palais de fée
Et j'habitais en rêve un monde surhumain...
Quant tout à coup :
« .Merci, vous m'avez réchauffée, Adieu, Monsieur «, dit-elle en retirant sa main; Puis elle disparut.
Je vis tourner sa porte, Et la rue était vide, et la lune était morte.
Amoureuses 2 5
JF, regardai derrière moi Si jamais j'ai vécu sans toi, Et n'y pus voir aucune chose, Si ce n'est, au fond d'un passé Déjà terni, presque effacé, Un berceau sous un rideau rose.
Puis je regardai devant moi Si jamais je vivrai sans toi, Et n'y pus voir aucune chose.
Si ce n'est, dans cet avenir Où l'on dit que tout doit finir, Un tertre avec sa croix morose.
Mais, du rideau rose à la croix, C'est toi seule, enfant, que je vois, Toi que je sens vivre en moi-même, Qui m'as ému, qui m'as charmé Sans le savoir, toi que j'aimai, Toi que j'aimerai , toi que j'aime.
2 6 ' Amoureuses
JE suis dans la campagne, et les vents frais et doux Frôlent d'un bruit léger le buisson qui frissonne. Si je m'en vais si loin, c'est pour ne voir personne. Et si je m'en vais seul, c'est pour être avec vous. Est-ce au fond du jardin que vous êtes assise, Sur la pierre où j'irai m'asseoir à mon retour, A cette heure où Ton aime, et tandis que le jour Retire lentement sa lumière indécise?
La nuit va dénouer son large manteau noir Qu'elle jette en tremblant sur la pâleur du soir... Et je bénis cent fois cette nuit calme et sombre Quij de près ou de loin, nous unit ici-bas, Et qui, discrètement se voilant de son ombre.
Nous rend plus seuls et ne voit pas.
Car c'est toujours à toi que va ma rêverie; Je pense que peut-être, à ce moment d'aimer,
Amoureuses 27
Tu laisses de tes mains tomber ta broderie
Et tes paupières se fermer, Qu'avec moi tu bénis cette nuit caressante, Que tu m'attends encore à l'heure où je venais, Ou que tu viens à moi toi-même, chère absente, Pour écouter ces vers où tu me reconnais... Si nous sommes ensemble à cette heure amoureuse, Et que de loin ton cœur palpite avec le mien, La distance, et les mers, et les monts, ne font rien... Je sens à mon bonheur que tu dois être heureuse.
2 8 Amoureuses
AVANT toi ma vie était douce, Calme et pareille au lit de mousse D'un ruisselet.
Je regardais passer la foule Et je dormais sur l'eau qui roule, Et l'eau roulait.
A l'abri, qu'il fît clair ou sombre, Sous les buissons, la tête à l'ombre
Quand je dormais, J'étais heureux, toujours en fête.
Insoucieux de la tempête,
Et je m'aimais.
Les chagrins d'une âme angoissée Etaient trop loin de ma pensée Pour l'effleurer ;
Ainoureuses
J'ignorais ces mélancolies Qui font pâlir, et ces folies Qui font pleurer.
J'ignorais cet amour qui change A chaque instant, bonheur étrange
Et mensonger.
Ces désolations amères Oij la plus vaine des chimères
Peut nous plonger;
De quelle horrible jalousie Un caprice, une fantaisie
Nous fait souffrir; Combien la foi qui nous résiste Abat notre âme et la rend triste
Jusqu'à mourir 1
Heureux temps! Étoiles amies Veillant les plaines endormies,
Cieux doux et clairs.
Placidité des eaux dormantes...
Mais que j'aime mieux nos tourmentes
Et nos éclairs !...
3o Amoureuses
Hélas! il le faut bien. Je vais parfois chez elle, Et je revois, la nuit, ses balcons étoiles. Elle est fennme, elle est mère, on la dit toujours belle. Elle a sa bouche rose et ses longs yeux voilés,
Son rire étincelant et ses grands airs de reine, Son regard qui vous hrûle et ne vous répond pas, Et ses pieds si petits qu'un seul brin d'herbe à peine S'incline aux prés touffus sous chacun de ses pas;
Sa pudeur qui l'emporte, en la voilant d'une aile, Comme en un monde à part austèrement fermé, Et tout ce qui tenait mes yeux noyés en elle. Et tout ce que j'aimais du temps que je l'aimai.
Mais maintenant elle est pour moi comme effacée, Mes pas vers sa maison marchent irrésolus ; Si parfois dans ma main je tiens sa main glacée, Mon amour d'autrefois ne la reconnaît plus.
Amoureuses 3i
Je m'arrête auprès d'elle avec indifférence, Car elle n^a plus rien de mon ange envolé. Et je sens qu'elle est morte avec cette espérance Dont je porte en mon cœur le deuil inconsolé.
32 Amoureuses
ELLE est morte. On la dit ravie Par un triste vieillard qui doit, L'attachant bientôt à sa vie, Lui mettre un chaînon d'or au doigt.
Mais elle est morte, et je la pleure,
Pour jamais je lui dis adieu ;
Celui qui l'a prise avant l'heure,
Ce n'est point un vieillard, c'est Dieu.
Elle est morte avant la souillure, Avant la honte, et l'oranger Peut sur sa brune chevelure En flocons odorants neiger.
Laissant en mon sein derrière elle Un douloureux déchirement.
Elle a mis son cou sous son aile.
Puis est retombée en dormant.
Amoureuses 33
L'épouse qu'au temple on escorte En foule et qu'on célèbre en chœur N'est point elle, car elle est morte, Je la sens morte dans mon cœur.
Vous chercheriez en vain sa pierre :
Au cimetière elle n'est pas; Seul je lui fermai la paupière, Seul je l'emportai dans mes bras^
Et pour moi seul je l'ai couchée Sous un chêne, au bord de la mer. Là, seul et la tête penchée, J'irai porter mon deuil amer,
Et pour la vierge sur la mousse Le chêne et l'eau se renverront Leur plainte éternellement douce, Baignant ses pieds, baisant son front.