‹ PoésiesChapitre 15 sur 89 · LE RUISSEAU · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU

JjE soleil brûlait la plaine; Les oiseaux étaient muets ; Le vent balançait à peine Les épis et les bluets.

Quelques chèvres dispersées Sur le penchant des coteaux Broutaient" aux jeunes ormeaux Les vignes entrelacées.

Les troupeaux , au fond des bois r S'égaraient dans la bruyère; Les chiens étaient sans colère \ Les bergers étaient sans voix.

On entendait le murmure D'un ruisseau vif et jaseur , Qui livrait à l'aventure Le secret d'un jeune cœur.

Sur les flots de son rivage , Chloé , fuyant le soleil , Penchait sa brûlante image ,.

Belle comme un fruit vermeil.

IDYLLES» 4l

« A cette heure où mes compagnes

» Cherchent l'ombre à l'autre bord ,

» Qu'au bruit vague des campagnes

» Tout s'engourdit et s'endort;

» Sous ma guirlande nouvelle»

» Dites-moi, petit ruisseau ,

■ Me trouvez-vous aussi belle

» Que Daphnis me paraît beau?

» En vain avec ma couronne

» J'ai l'air aussi d'une fleur;

» Tout l'éclat qu'elle me donne

» Ne fait pas battre mon cœur.

» Aux bergères de mon âge

■ Je vois les mêmes appas ;

» Elles dorment sous l'ombrage,

» Et je n'en soupire pas !

» Sans Daphnis tout m'est contraire ;

» Daphnis a donc plus d'attraits ?

» Et je sens qu'on ne peut plaire

» Qu'en ayant les mêmes traits.

» O Daphnis ! si la parure

» Me rendait belle à tes yeux ,

» J'apprendrais , dans l'onde pure ,

» A tresser nies* longs cheveux.

» J'irais supplier mon père

» De m'accorder pour un jour

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» Le ruban qu'avait ma mère

» Quand il lui parla d'amour.

» Je cultiverais des roses,

» Pour les cueillir avec toi ;

* J'inventerais mille choses

» Pour t'attirer près de moi.

» Hélas ! ma triste espérance

» Néglige un frivole soin ;

» Si j'avais ta ressemblance ,

» Je n'en aurais pas besoin !

» Tes yeux bleus ont une flamme

» Pareille aux astres tremblans ;

» Leurs rayons pénètrent l'âme :

» Les miens sont noirs et brûlans.

» Sur ton front ta chevelure

» Forme un gracieux bandeau;

» La mienne ombre ma ceinture,

» Quand je quitte mon chapeau.

» Gomme des feuilles dorées

» Se balancent sur les fleurs ,

» Sous mille boucles cendrées

» Brillent tes vives couleurs.

» Le jeune orme est ton image ;

» Et , ( tout me parle aujourd'hui ! }

» Au lierre il prête un ombrage ;

» Je suis faible comme lui :

» O Daphnis !.... » • — Et quelques larmes Tombèrent dans le ruisseau ; Elles en troublèrent l'eau ' Comme elles voilaient ses charmes.

Dans le léger mouvement

De cette glace agitée ,

Sous la surface argentée

Elle entrevit son amant.

• O prodige ! cria-t-elle , •

» Je vois l'ombre du pasteur;

» Et cette glace fidèle

» Réfléchit jusqu'à mon cœur. »

Du saule le doux feuillage Dans les airs se balança ; Sur les pleurs de son visage Un souffle amoureux passa.

L'Enfant qui porte des ailes Se sauvait d'un ciel de feu :

De brûlantes étincelles Aux champs annonçaient un dieu.

On n'en sait pas davantage.

Le dieu baissa son bandeau , Couvrit le jour d'un nuage , Et fit taire le ruisseau.

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