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Poésies

Max Buchon, dont on a réuni ici les œuvres principales, fut une figure particulière dans le monde des lettrés, et, à juste titre il peut réclamer sa place dans le mouvement intellectuel . et artistique qui se produisit au milieu du siècle.

Ce furent des années bien tranchées que celles de 18*60 à 1870, et si les événements politiques nombreux et déconcertants abondèrent en secousses, la littérature et l'art n'en poursuivirent pas moins leur cours, faisant surgir un certain nombre d'hommes nouveaux et d'oeuvres accentuées.

Max Buchon fut de ceux-là par ses convictions, son caractère, et il mérite d'être pris pour type de ce que peut une individualité agissant, loin de Paris, d'après sa libre inspiration.

L'homme qui vécut seul en province, à l'étranger, et ne consentit jamais à se mêler au mouvement intellectuel parisien, pourrait, par son exem-

pie, servir de prétexte à une théorie de la décentralisation. N'est-il pas préférable de montrer comment s'engendra le poète, comment il fut réconforté dans ses aspirations et le rôle gue, deson plein gré, il joua à côté des tendances parisiennes du demi-siècle ?

Une de ses qualités fut de ne pas être homme de lettres, du moins dans le sens' matériel que l'époque actuelle a attaché à la profession. A la tête d'un modeste avoir qui lui permettait d'écrire à ses heures, Max Buchon goûta le loisir, un mot qui n'existe pas dans le dictionnaire à l'usage des écrivains modernes ; mais il ne reçut pas le brevet de capacité que Paris décerne si difficilement aux hommes qui sont appelés à tracer de laborieux sillons pendant toute leur existence.

Ayant achevé ses études dans une université allemande, Max Buchon put rester un pur enthousiaste de la poésie germanique, sans que son cœur fût déchiré parles souffrances de l'invasion. Mort un an avant la fatale guerre de 1870-71, il avait été enlevé brutalement, dans la force de l'âge, à ses amis, à la Franche-Comté chère à son cœur.

Il n'en donna pas moins la majeure partie des dons dont la nature l'avait doué. Si Max Buchon mourut jeune, sa vie fut bien remplie par

— in — l'amitié et l'amour des lettres, et son existence doit être enviée par les esprits philosophiques, troublés par les exigences du monde, qui aiment à goûter en paix les délices d'une vie consacrée aux travaux intellectuels.

Max Buchon avait fait une partie de ses études au collège en même temps que son compatriote Courbet. Tous deux jeunes se trouvèrent portés de concert vers la poésie et la peinture. J'ai sous les yeux un rare petit volume, Essais poétiques

par Max B (1). C'est là que le poète et le

peintre se montrent pour la première fois, assez timidement et de protil, l'un, avec des morceaux poétiques qui sentent l'appris et la rhétorique, l'autre avec des lithographies qui pourraient servir de titres de romance. La poursuite de la réalité ne se fait pressentir ni chez l'un ni chez l'autre.

Il fallut un grand soulèvement politique, la Révolution de 1848, et l'adjonction de jeunes esprits indépendants pour déterminer un mouvement littéraire qui, à cette époque, ne parut pas insurrectionnel.

L'archéologie a reconnu la réalité des descriptions d'Homère, les alîénistes ont imprimé que Cervantes traduisait en phrénologue la forme du

i Besançon, impr. Saintc-Agatlic. 1S30. Jn-12 de 152 pages.

crâne de certains de ses personnages, et on trouverait cette préoccupation du réel dans les poésies de l'Inde antique aussi bien que dans les monuments de l'Egypte ancienne. C'est pourquoi cette forme intellectuelle, ravivée au milieu du siècle, passa d'abord pour inoffensive.

Les doctrinaires jeunes, bons enfaDts, avaient fait asseoir sur les bancs de bois de la brasserie où ils tenaient leurs Propos de table le • tout-Paris » éclectique, en quête de nouveau et qui passe sans transition du café Anglais aux Porcherons.

Un chroniqueur imprima dans les journaux du temps^ qu'on avait trouvé, sur la table de la maison de santé où mourut Gustave Planche, une feuille de papier portant pour titre : le Réalisme et au-dessous quelques lignes d'un travail commencé pour la Revue des Deux-Mondes.

Le critique autoritaire de cette époque avait, en effet, passé ses derniers mois parmi nous, s'amusant des gamineries de ces grands prêtres, gais comme des enfants de chœur. En face de lui était assis un autre austère philosophe, le peintre Chenavard, dont la philosophie consistait plus particulièrement à nier tout pjogrès dans l'humanité.

Mais qu'eût pensé Buloz s'il eût entendu le critique influent de « la Revue >, le vieux Gustave Planche, entonner après boire l'hymne

de ces nouveaux Luther, la Soupe au fromage?

Tels étaient les graves personnages qui, préoccupés de la doctrine nouvelle et des doctrinaires, se demandaient peut-être intérieurement : — A quoi aboutira tout ce tapage?

Ils n'en chantaient pas moins l'hymne, composée expressément pour ces agapes par Max Buchon et enveloppée d'une mélodie solennelle par le musicien Sehann'.

Max Buchon, lui, n'entendait que l'écho de ces grosses gaietés : ni conseils, ni prières n'avaient pu le faire consentir à se mêler au mouvement parisien. Timide et craignant de gagner la fièvre de Paris, il préférait lever les bras sur la montagne et faire des vœux pour le succès de nos armes.

Je viens de parcourir deux cents lettres écrites par moi au poète, au fur et à mesure des événements. A quinze ans de distance, j'ai cru lire la correspondance d'un autre. Actuellement détaché de toute prévention et de toute prétention, je peux juger ces lettres avec sérénité. Max Buchon était bien informé et il en savait plus, dans sa petite ville de Salins, ou en Suisse, que moi qui, le soir, lui transmettait fiévreusement le récit de nos journées de luttes.

Les gaités de la brasserie avaient été finalement regardées comme des profanations ; la Sovpeav.

fromage passait pour aussi subversive qu'indigeste; l'Empire tenait le Réalisme pour une des têtes de l'hydre du socialisme et Max Buchon devait passer cinq ans en exil.

La qualité de poète,, déjà regardée de travers par la province, surtout quand elle est jointe à de certaines aspirations sociales, avait attiré l'attention des « gens d'ordre » du pays sur la mine de songeur de Max Buchon. Quand éclata le coup d'Etat de Décembre, les autorités locales crurent à une résistance possible dans les montagnes du Jura. En sa qualité de poète attirant la foudre, Buchon fut désigné comme homme dangereux. Traqué, poursuivi, il se réfugia en Suisse; et ce fut sur cette terre de la liberté que je connus l'homme intimement.

Retiré au milieu des bois, dans une petite maisonde campagne près de Berne, le poète vivait en sage et en philosophe ; il acceptait sa destinée, se retrempait dans les lettres et étudiait la littérature de pays nouveaux, ainsi que le faisaient à la même heure à l'étranger d'autres bons esprits, victimes des folles terreurs d'uu peuple se reprenant à croire à l'autocratie et à la force brutale.

J'ai indiqué ailleurs (1) les éludes de l'exilé sur

(I) Le Réalisme, Michel Lévy, 1857.

— vu —

la littérature en Suisse ; au lieu d'y revenir, ne vaut-il pas mieux essayer de donner un portrait de l'homme ?

Fils d'un ancien militaire, Max Buchon en avait gardé l'empreinte autoritaire ; une sorte d'estafilade, qui sillonnait l'une de ses joues, semblait une ancienne cicatrice de coup de sabre, et la physionomie résolue de l'homme faisait penser à quelque capitaine d'infanterie, retiré dans ses foyers avant l'âge ; mais cette impression ne venait que d'un premier aspect. Les yeux, qui étaient bons, purs, bien regardants et malgré tout songeur?, conservaient trace des mélancolies d'un enfant dont la jeunesse a été douloureusement comprimée. Le poète, privé tout jeune de sa mère, n'avait pas connu les tendresses de la famille : son père l'éleva rudement : pourtant Max Buchon, fermé en apparence, avait au contraire le cœur largement ouvert, et était tout amour pour ses amis, pour la nature, de même que pour les choses intellectuelles et artistiques. Ne se livrant que rarement, sinon à des intimes, il était né confident. Il devint, en effet, confident dévoué de nos travaux, de nos luttes, et s'il encourageait les uns, il était toujours prêt à venir en aide aux autres.

N'ayant pas de besoins, Max Buchon, malgré

les tourmentes politiques qui entravèrent sa vie, put se livrer au culte de la poésie, à sa fantaisie, en esprit libre, ne cherchant que des âmes sœurs pour leur communiquer ses aspirations, et vraisemblablement il eût conquis une place plus marquée dans le mouvement parisien, s'il eût apporté plus de soin à la publication de ses œuvres.

Ses poésies, dont quelques-unes se font remarquer par un sentiment très-délicat , il les servait au public comme des cahiers de chansons vendus par les colporteurs dans les foires. Publiées en petits fascicules sans blancs ni espaces, elles étaient tassées, comme par économie, sans air et peu attirantes. Combien de lettres ai-je écrit à l'ami, sur la nécessité d'une enveloppe plus décente ! Max Buchon accordait que j'avais raison, mais n'en continuait pas moins ses typographies primitives.

Paris est composé de toutes sortes de petits groupes qui agissent à leur fantaisie : ici les parnassiens, là les rustiques ; idéalistes ou réalistes n'en obéissent pas moins à de certaines lois, qui font que le public est admis à les juger. Brizeux, publiant ses poésies à Quimper, avec des caractères des imprimeries de Quimper, n'eût été que très-tard recounu comme le doux auteur de Ma-

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