AVANT-PROPOS
.Mon cher Champfleury,
Le J« mars 1851, vous écriviez dans le Messager de l'Assemblée nationale: « J'ai un ami que j'aime beaucoup et que je n'ai jamais vu. Il s'appelle Max Buchon et fait des vers. Quand il en a plein un tiroir, il les imprime en petits volumes. Les petits volumes vont où ils peuvent. Max Buchon De s'en inquiète pas. »
Celle préface de notre amitié devient tout naturellement celle des pages suivantes, auxquelles votre bienvenue a porté bonheur.
Le 27 septembre 1857, Mma George Sand écrivait dans le Courrier de Paris : « Quand M. Max Buchon traduit en vers les adorables poésies de Hébel, il est aussi limpide que son modèle, et quand il fait des vers pour son propre compte. jl les fait très-fermes et très-soignés. »
Le 24 avril 1862, M. Sainte-Beuve écrivait dans le Constitutionnel: « Le traducteur et l'imitateur de Hébel, M. Max Buchon a fait une petite pièce de vers grasse, rustique, bien alsacienne et flamande, intitulée tout bonnement le cochon.
En 1863 M. Victor Hugo m'écrivait directement : ■ le vous remercie, Monsieur. Je vous dois la révélation de mon pays natal Dans ces quelques pages charmantes, vous m'avez fait connaître la Franche-Comte. Je fiame, cette vieille terre a la fois française et espagnole. Je n'ai guère tait qu'y naître, et elle m'est aujourd'hui fermée comme Le reste de la patrie Je vous remercie de me ravoir envoyée dans ce doux petit livre Je la vois dans vos vers frais., vivants et vrais. Je vois le village, la prairie, la ferme, le bétail, le paysan, et aussi, ce qui est le vrai but du poète, le dedans dos cœurs Dans ma solitude un peu âpre, sur mon rocher, dans mon tourbillon, face à face avec ce sombre ciel d'hiver, cote à côte avec cet océan qui est le plus redoutable des mécontents, vous m'avez fait vivre quelques heures d'une vie aimable. Je vous rends grau
Et quelques mois plus tard : Bébel, Monsieur, c est presque vous, allemand. Il vous a été facile de le traduire, car vous pensez l'un comme l'autre dans la même région. \ous êtes deux esprits divers, cependant, et très-originaux ; mais une profonde fraternité vous unit. Pest ainsi que dans les hautes sphères sombres, Dante côtoie Eschyle. Nous, i dans la prairie, dans le clair rayon du matin, parmi tes chaumes, Les ruisseaux et les saules que vous rencontrez
Hébel. ...
Voila de bien grosses ctoches eo branle pour la singulière
messe tasse qui va suivre.
rands écrivains s'oublient ainsi parfois a mesure* les
petits à leur aune. Sans prendre au pied de h lettre ces formules de petitesse princière, j'hésite d'autant mous a m en
prévaloir ici. que c'est un peu et beaucoup a vous, mon cher Champlleuiy. que j devante.
Mentionnons aussi, au profit de la présente brochure., un bienveillant coup de chapeau de MM. CI.. Honsetet, de Banville. Laurent-Pichat, Castagnary et P.-J- Proudhon.
vux approches de la cinquantaine, H est sage de I son bilan. Quant à moi. votre doyen dàge et celui de Courbet mes comptes littéraires ne sont pas complique-. Prose et vers, ils se résument en quelques bonnes intentions, lesquelles, malheureusement, ne peuvent être réputées pour
des faits. Ces intentions, je les formulais déjà on 18'»2 dans les rm suivants:
Les tout petits oiseaux, dans leur nid d'herbe rousse. Chantent sans que personne au monde s'en courrouce, Et leurs plus grands désirs se trouvent assouvis Quand ils savent où prendre un grain de chenevis.
Comme eux je chanterai si l'on me laisse faire, Et comme eux je saurai d'un rien me satisfaire. Si pour ce pays âpre et fier où je suis né, Avant de m'en aller là-haut, il m'est donné
De finir humblement, selon ma fantaisie, Mon bouquet d'amoureuse et blanche poésie.
Ainsi mon programme était déjà tout tracé quand je rencontrai les poésies de Hébel. Si je m'attachai avec tant d'amour à l'œuvre de cet excellent homme, c'est que j'entrevoyais au-delà de sa tâche si bien remplie, celle que jevoudrais avoir mieux remplie moi-même. L'art ne vit pas d'abstraction, il en meurt. Quand un portrait de famille est un chef-d'œuvre, l'immortalité lui est acquise en principe, et, plus il vieillit, plus les connaisseurs en font cas. Il en est de même de la poésie, quand elle s'identifie si étroitement aux lieux où elle est née qu'on ne peut plus l'en séparer. Telle a été la bonne fortune de Hébel ; aussi, enguirlander, comme lui, ma localité de quelques joyeuses fioritures qui la fassent aimer encore davantage par les indigènes, en attirant sur elle la sympathie des étrangers, voilà pour moi le dernier mot de l'art.
Et voilà aussi pourquoi la facilité avec laquelle quelques écrivains allemands sont arrives à la grande publicité sans sortir de leur bourgade, m'a toujours fait envie. D'ordinaire, sans doute, l'œuvre de ces écrivains-là est matériellement fort mince : mais, en ceci, le poids du volume importe peu. Hébel le prouve assez. Heureuses gens, habituellement en possession de tranquilles fonctions locales, et pour qui la littérature n'est qu'un luxe aimable qu'ils cultivent en même temps que les fleurs de leur jardin.
En France, nous n'en sommes pas là. Ou le bouillonnement fiévreux de la vie parisienne, ou l'aplatissement de la vie de province. Il n'y a pas de milieu. Vous et Courbet
vous êtes sortis victorieux du premier terme de ce dilemme; moi, je me résigne gaîment aux fatalités du second. Votre vie intellectuelle à tous deux n'a été qu'une série de luttes et de labeurs opiniâtres ; la mienne qu'une dégustation paisible au jour le jour. Vos œuvres à l'un et à l'autre servent d'auréole à votre nom. Le mien a pour abri la protection à distance de votre amitié. Cela sullit à votre tout dévoué