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LA THESE

Le Feldberg de grands bois couvre son noble faîte ; Plus d'un vous contera, d'une voix stupéfaite, Qu'un fantôme faucheur, à minuit, quand tout dort, Y bat sa faux d'argent sur une enclume d'or. . .

(Il n'est du moins personne à Todtnau qui s'avise D'en douter. ) C'est de là que s'échappe la Wiese ;

(1) Rivière qui se jette dans le Rhin, au-dessous de Baie, près du Pelit-Huningue. Etym. die Wiese, la prairie ; prononcez : Vitfi.

C'est aussi là qu'un charme ineffable et vainqueur Fait revenir toujours mes regards et mon cœur...

0 fille du Feldberg ! 0 Wiese bien-aimée ! Puissé-je jusqu'aux cieux porter ta renommée, Et voir dorénavant couler à l'unisson Ton eau limpide avec ma limpide chanson !

Née aux flancs d'une roche et de brouillards nourrie Jamais l'œil d'un mortel n'aura l'effronterie D'aller fouiller au fond de ce pierreux séjour, Les replis du mystère auquel tu dois le jour.

La troupe des esprits seule en ce lieu pénètre Par des sentiers secrets qu'on ne peut reconnaître ; C'est elle qui t'apprend à courir, à penser, Et tu fais ton profit de tout sans te lasser.

3t dès que tu le peux, sans être soutenue, Tu viens nu-pieds, chercher à voir, pauvre ingénue, Tout ce dont tes instincts te parlaient vaguement, Les arbres, le soleil et le clair firmament.

Comme tu leur souris !.. Comme tes regards brillent!.

Ecoute, comme aussi les mésanges babillent.

Tu ne t'attendais point à ces merveilles-là ?

— Non, mais j'espère encor trouver mieux que cela,

Dis-tu, car plus j'avance et plus ma joie augmente D'avoir osé tenter cette course charmante... Comme elle saute!... — Cours après moi si tu veux, Dit-elle, en secouant à l'air ses beaux cheveux,..

— Tu vas tomber, prends garde... Ah! vilaine étourdie, Tout ceci finira par une tragédie...

Pouf! que disais-je donc ? T'y voilà; c'est bien fait ! Pourvu qu'elle n'en ait pas le pied contrefait.

Sans plus se soucier de celte maladresse, Elle repart, d'abord à quatre, puis se dresse Derrière les buissons, et rit en déliant Tous ceux qui la suivaient d'un regard confiant.

Puis voilà qu'elle vient là-bas de reparaître, Pour s'éclipser soudain derrière quelque hêtre, En criant : — Cherche-moi maintenant où je suis... Mais tous ces détours font qu'en vain je la poursuis.

Plus elle avance, et plus elle devient superbe. Sur ses rives l'on voit partout poiutiller l'herbe. Bientôt, bergeronnette et canard de Todtnau» Tout le monde s'en vient barboter dans son eau.

Tout le monde veut voir notre Wiese au passage ; Tandis que, déjà faite aux compliments d'usage.

Celle-ci les reçoit tous d'un air- enchanteur, Sans couler toutefois avec plus de lenteur.

Où s'en va-t-elle ainsi ? Peut-être à quelque danse, Ou bien vers les garçons.. Mon Dieu, quelle imprudence ! Pourtant vers Uzefeld elle hésite... et ne part De Bùchen (ahl ceci c'est très-beau de sa part),

Qu'après la messe dite ; alors, d'une bordée, Elle arrive à Schœnau, d'où sa route est bordée De grands prés, de coteaux et de sentiers étroits, Le long desquels surgit plus d'une vieille croix.

Plus elle avance et plus elle devient superbo, Sur ses rives l'on voit partout foisonner l'herbe, Les fraises et les fleurs qu'au bord des grands chemins Vous pourriez, en passant, cueillir à pleines mains,

Tandis que, sur la droite, on voit là-bas des aulnes

Déjà tout verdoyants et des navettes jaunes.

0 Wiese ! Ranimé par tes fraîches vapeurs,

Le pâtre au loin répond aux. chansons des coupeurs :

Les grands moutons de Zell bondissent plus à l'aise, Si bien qu'il n'est personne à qui cela ne plaise, Et que chacun voudrait, 6 ma "Wiese, pouvoir, Avec plus de splendeur encor, te recevoir.

Oui, maté, près de Bruckwaag, où la rocaille abonde^ Quand grimpent les enfants par troupe vagabonde, Et qu'ils ont vu, de là quel vacarme tu fais, Ils disent, en ouvrant de grands yeux stupéfaits :

— Est-ce que par hasard la démence la gagne, Cette Wiese, et pourquoi battre ainsi la campagne ? Oui, c'est bien vrai, je trouve aussi cela, comme eux ; Pourquoi tant secouer là tes flots écttmeuX !

Qu'as-tu? que veux-tu? Rien.. Toujours même silence..

Puis voilà qu'à travers les prés elle s'élance

Du côté de Hausen, pays luthérien,

Où sa foi va bientôt devenir moins que rien:

Tenez, tenez, voyez si j'étais bon prophète, C'est triste, mais enfin, comme la chose est faite, Malgré tout le regret qui dans mon âme bout, Je vais patiemment la suivre jusqu'au bout.

Ah ! puisque de Luther le régime te tente. Laisse-moi t'habillcr en fille protestante. Tiens, mets d'abord ces bas à coins, puis ces souliers, Puis ce corsage vert d'où tombent par milliers

Ces plis de ruban noir sur lesquels va s'étendre Ce plastron de velours bordé de rouge tendre,

rendant que je ferai, de tes beaux cheveux blonds Deux nattes dont le bout pendra sur tes talons.

Ce bonnet bleu de ciel sera-t-il à ta guise? Dis, avec ces fleurs d'or, que l'ensemble, ô ma "Wiese ? C'est du damas très-cher, tu vois ; mais tâche donc De passer par dessous tes nattes le cordon,

Et par-dessus l'oreille afin que je t'en fasse Une large rosette au "sommet de la face... Puis vient, pour compléter ce costume opulent, Ce tablier, avec ce mouchoir de Milan

Qui fera ressortir ta beauté ravissante, Comme un nuage autour de l'aurore naissante, Et qui trahira même, à l'œil des amoureux, Chaque pulsation do ton sein vigoureux.

Tu devrais bien aussi retrousser cette manche,, Pour montrer ton bras blanc sous ta chemise blanche, Et porter à la main ton chapeau, car, vraiment, Ton visage me semble, à moi, bien plus charmant,

Lorsque le grand soleil peut, en toute occurrence, En faire flamboyer la pure transparence. A présent te voilà superbe, et pour le coup Je puis te protester que tu me plais beaucoup.

Voyez, comme elle prend des allures de reine ! On dirait qu'elle vient d'être aujourd'hui marraine ; Aussi nous lorgne-t-elle, en marchant de côté, Pour savoir quel effet produira sa beauté.

Maintenant devinez où va notre mutine.

— Peut-être sur la place, ou bien à la cantine, Ou bien sous les tilleuls, là bas, vers ces garçons, Qui pourtant n'ont pas tous de très-bonnes façons ;

Ou vers la forge ?... Eh 1 non, rien par là ne l'attire Leur forge mise en train, vite elle se retire, En faisant galoper de mieux en mieux son eau, Par les prés de Hausen, du côté de Fahrnau,

Et traverse Schopfheim, toujours aussi prodigue De ces sauts de cabri sur tout ce qui l'endigue. Mais à Gundenhausen, là-bas, sur le chemin De Wisleth, à qui donc vas-tu donner la main ?

Ce doit être ta sœur, car elle te ressemble ; Allons, reçois-la bien et venez voir ensemble Ce château de Rœttlen où tout tombe en lambeaux, Rœttlen, où par essaims si joyeux et si beaux,

Foisonnaient autrefois, en brillants équipages,

Les dames, les seigneurs, les limiers et les pages ;

Rœttlen, de tant de luxe autrefois coutumier. Hélas ! et qui n'est plus qu'un grand nid à ramier.

Nous voici vers Mulbcrg. Là-bas, dans la fouillée. C'est Fohris; puis là-haut, l'église émerveillée De Hellstein. Maintenant, prenons par ces vallons . A te suivre, sais-tu qu'au train dont nous allons

Mes jambes s* avoûraient tout-à-fait impuissantes. S'il ne se rencontrait parfois quelques descentes ? Laisse Steinen et prends, te dis-je, par les prés. Car les chemins y sont de fleurs tout diaprés.

Bien, voilà maintenant qu'enfin tu te résignes A ralentir le pas, pour admirer les vignes D'Hagen et de Rœttlen qu'on aperçoit d'ici... — Tiens, vois-tu ce monsieur ? N'a-t-il pas l'air ainsi

De rappeler ?.. Eh quoi ? vas-tu ne plus connaître Celui qui te sourit, là-bas, de sa fenêtre, Avec son grand bonnet sur la nuque tiré ? Allons, réponds-lui dune, c'est monsieur le curé.

Ici c'est Thumrigen. Là-bas, dans la prairie, C'est Lœrrach, étalant avec coquetterie, Dans un cadre de fleurs, ses grands toits à pignons, l'.iidant que sur la route, n;

Les beaux messieurs de Bàle errent à l'aventure, Les uns sur des chevaux, les art très en voiture. Voici le cabaret de Stetten, mais je crois Que ta trembles, ma Wiese ! Est-ce donc cette croix

Qui te fait peur ? Allons que cette peur finisse, Car, dans quelques instants, nous allons être en Suisse. De Schopfheim à Stetten, Dieu ! comme lu bondis, Dans ce lit de cailloux déjà tout arrondis ;

Comme admirablement aussi tu t'y dessines, Bien que chaque bord soit renforce de fascines ; Comme à chaque détour, l'on voit, ma chère enfant, Ton beau front devenir toujours plus triomphant...

Comme, en t'apercevant, les herbes reverdissent, Et comme ces boutons que leurs sucs alourdissent, Rivalisent entre eux de légitime orgueil. Pour te faire, au passage, un plus brillant accueil.

En voilà-t-il des fleurs de' toutes les familles ! Des liserons, de l'orge avec des alchimilles, Du trèfle, du cumin, des soleils et des joncs, Etalant tous, au bout de leurs moindres bourgeons.

Ces diamants si purs qu'y suspend la rosée,' Tandis qu'une cigogne étourdiment poser

Sur ses échasses, court dedans, à la façon D'un faucheur qui d'abord inspecte sa moisson.

De montagne en montagne, oh ! combien de prairies Te déroulent ainsi leurs vertes draperies, Avec un bataillon de champêtres clochers, Perdus, le plus souvent, au faîte des rochers !

Les chevaux de Lœrrach, aussitôt qu'on les lâche, Viennent aussi vers toi s'ébattre sans relâche... De Zell jusqu'à Richen, grands arbres et buissons Fourmillent de linots et de petits pinsons

Qui sifflent, touchent l'orgue et tiennent synagogue, Jusqu'à la nuit qui clôt enfin leur dialogue. Le tilleul de Bromback est donc mort ? Ah ! tant pis ! Mais, dans ces plaines, vois quels superbes épis,

Et comme, dès le pied, ces côtes sont couvertes, En guise de manteau, de belles vignes vertes ! Tandis que le haut porte, en guise de cheveux, Des chênes aux longs bras écaillés et nerveux.

Oui, j'admire vraiment comme sur ton passage, Sitôt que tu parais, tout change de visage ; Combien de chariots circulent à la fois, Sur tes rives, au bruit sifflant des coups de fouets.

Comme, à verser le foin, chaque faux continue, Et comme enfin tu fais à tous la bien-venue. Qu'il surgisse une usine, une ribe en chemin ; Vite, au maître tu cours donner un coup de main.

Ailleurs, par un effet d'obligeance excessive, Tu viens aider aux gens qui lavent la lessive ; Ou bien des forgerons, tu vas, dans leur enfer, Comme du fil de chanvre, unir le fil de fer.

C'est encor toi qui fais arriver sur l'enclume, Ces masses que ta main brandit comme une plume, Et lèves leur marteau, sans te mettre en souci, Quand ils ont oublié de te dire merci.

Trouves-tu quelque part une blanchisserie,

Tu te roules, avec un air de moquerie,

Sur la toile, en disant : — Bah I si je ne m'y mets,

Le soleil, à lui seul, n'en finira jamais.

Cependant il faut bien aussi que je t'apprenne Ce qu'on dit d'autre part... Toute aimable et sereine Que paraisse ta mine, on dit qu'en maint endroit, Tu te fais des sentiers auxquels tu n'as pas droit,

A travers les regains que tu remplis de sable.

Qu'un pauvre diable ait eu du chanvre un peu passable,

Tu te plais, on ne sait pas trop dans quel dessein. A l'emporter, dit-on, dans le champ du voisin.

De là surgit bientôt une grosse dispute Qu'à crime, sur tes bords, tout le monde t'impute : Puis d'autres fois enfin, tu t'en yas, sans façons, Emportant sons ton bras les gens et les maisons.

Si tu prends ce ton-là, j'ai bien peur, ô ma Wiese, Que de te fiancer nul garçon ne s'avise... Eh bien, quoi ? tu souris. Qu'est-ce ? Allons, lève donc Vers moi tes yeux, et laisse en repos ce cordon...

Ta, ne crains pas de t'être avec moi compromise. Car, je te sais très-bien depuislongtemps promise, Je sais qu'au rendez-vous tu vas dans ce moment ; Je sais même le nom de ton robuste amant.

Du haut du Saint-Gothard, par Rheineck et Constance,

Il arrive au galop, sans nulle intermittence,

Et traverse le lac, en nageur bien appris

Qui se dit : — Il me faut cette Wiese à tout prix...

Mais vers Stein, il reprend son allure ordinaire, Et sort, les pieds lavés, de ce lac débonnaire. Diessenhofen l'ennuie ainsi que son couvent ; Depuis Schaffouse aussi poursuit-il en avant,

En criant à travers les rochers qu'il balaie : — Oui, je la veux, la Wiese, il faudra que je l'aie... Puis, ces rochers venant à manquer tout à coup, Il fait un brusque saut dont l'affreux contre- coup

L'étourdit un moment ; pourtant il continue Sa route vers Rheinau sans plus de retenue . Eglisau, Kaiserstuhl, Zursach, il franchit tout, Waldshut même et Krensach, et s'enfuit de partout.

Impatient qu'il est de te trouver à Bâle, Le front resplendissant de beauté virginale. C'est là que le contrat doit s'écrire ; pourtant, Weil, si tu m'en croyais, conviendrait bien autant.

Mais il se peut aussi, pour traiter cette affaire, Que ce soit le Petit-Huningue qu'il préfère. Prenons donc parles près de Riclien... Oh! dis-moi, N'est-ce pas lui qui vient, là-bas, tout en émoi ?

Oui, je le reconnais à ces énormes cuisses, A ces boutons d'acier comme en portent les Suisses, Puis à ces trois mentons... Mais, vois-le donc, là-bas Comme ses gros mollets remplissent bien ses bas,

Et, d'un bon gros Bâlois, comme il a bien la mine... Tiens, voilà qu'à présent ton beau front s'enlumine,

Et que ton grand mouchoir commence à s'agiter Sur ton cœur qui bondit... C'est à n'en plus douter,

Tu l'aimes, et bientôt toutes les espérances Des esprits du Feldberg, malgré les apparences, Ma Wiese, à ton profit, vont se réaliser. Adieu, je ne veux pas plus longtemps abuser

De ton temps que réclame un entretien plus tendre ; Aussi bien ce monsieur se lasse-t-il d'attendre. Va jouir du bonheur que chacun te prédit, Mais rappelle-toi bien tout ce que je t'ai dit.

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