‹ PoésiesChapitre 33 sur 45 · J.-P. HEBEL · texte numérisé non relu

J.-P. HEBEL

Si, en contemplant quelque vieille gravure flamande ou hollandaise, vous vous êtes parfois demandé pourquoi notre littérature française s'est montrée longtemps rétive aux scènes de la vie journalière et populaire, si vous aimez la vraie poésie champêtre, d'inspiration prime-sautière et affranchie des routines traditionnelles, voici votre homme. Presque alsacien par son idiome, Jean-Pierre Hébel participe à la fois de la clarté française, de la bonhomie germanique et de la jovialité de la Suisse allemande.

11 naquit à Bàle, le 10 mai 1760, d'une servante et d'un tisserand-jardinier, qui passaient leur hiver à Hausen, Village natal de la mère, dans la vallée de la Wiese; puis, au printemps, la famille revenait à Bàle, soigner les jardins de ses anciens maîtres. En ces allées et venues perpétuelles, de Bàle à Hausen et de Hausen a Bàle, se résume toute la première enfance du poète. Cette charmante contrée s'appelle l'Obcrland badois.

Confinée par le Rhin et les hauteurs de la Forêt-Noire, elle n'offre partout que des champs fertiles et d'abondants Vignobles à mesure qu'on s'avance vers le fleuve. Ses populations au costume éclatant et au gracieux langage, su distinguaient alors par la plus cordiale bonhomie. Des mines de fer, exploitées par les hauts-fourneaux de Hausen et de

Kandern, complètent ses richesses. Le vieux château de Rœttlen, avec ses grandes ruines de pierre rouge, domine encore toute la jolie vallée de la Wiese qui coule à ses pieds.

En hiver, le jeune Hébel allait, nu-pieds, ramasser du bois dans la forêt ou casser du minerai pour le haut-fourneau Orphelin de bonne heure, il trouva des protecteurs qui, a treize ans, l'envoyèrent à l'université. A vingt ans, il reçut les ordres, et fut placé comme vicaire à Lœrrach. A trenteet-un ans, professeur au collège de Carlsruhe, il devint bientôt diacre de la Cour, professeur d'hébreu et de dogmatique. C'est là qu'il écrivit, dans le patois allémannique de sa contrée natale, ces charmantes poésies que s'assimilèrent avec tant de joie les populations de la Forêt-Noire, de l'Alsace et de la Suisse allemande, et qui n'avaient primitivement pas d'autre but que de le consoler de l'éloignement de son village. Ces douces inspirations du Heiimveh, c'està-dire du mal du pays, furent imprimées pour la première fois en 1802, et par souscription.

Les succès de Hébel comme professeur et comme poète, le firent nommer conseiller ecclésiastique en 1803, et en 1808 directeur du collège. Indépendamment de ses poésies, Hébel publia une Bible pour les enfants, et un almanach, Y Ami de la Maison, qui se tira pendant bien des années à quarante mille exemplaires.

En 1820, nous le retrouvons commandeur de l'ordre du Lion de Zœhringen, et revêtu du titre de prélat, c'est-àdire de la charge la plus éminente du clergé protestant, avec le droit de siéger dans la chambre haute du grand-duché. Quand il se vit au milieu de l'illustre assemblée, sa première pensée fut pour sa mère défunte : — Que dirait-elle, la pauvre femme, si elle me voyait en pareille compagnie ?

L'extérieur de Hébel était des plus avenants, ses traits, pleins de finesse et de gaieté, et ses petits yeux bruns, de maligne bonhomie. Un front haut et fortement arqué, ainsi que le nez, une bouche gracieuse et souriante, un corps fortement constitué, une taille moyenne, une prestance droite, une démarche nonchalante, tel était l'homme.

Le 22 septembre 1826, il mourut à Schwetzingen, près de Heidelberg, en tournée d'inspection scolaire. Le lendemain, toute la population assistait. 1rs yeux humides, à son enterrement. Au cimetière, on ouvrit le cercueil. Un doux soleil d'automne illumina les traits pâlis, mais toujours sereins, du mort. On posa, sur ses cheveux gris, une couronne de laurier; puis le cercueil roula dans la fosse, aux chants de la jeunesse des écoles, qui faisait cercle sur le bord.

Hébel mourait célibataire à Page de 63 ans. Il laissait une fortune de quatorze mille francs qu'il voulait convertir en une fondation, grâce à laquelle les enfants pauvres de son village eussent reçu gratis leurs livres d'école, et les vieillards pauvres une chopine de vin pour se réchauffer le cœur tous les dimanches. La mort l'ayant surpris subitement, il ne put réaliser son projet.

Une montagne qui domine la jolie vallée de la Wiese a reçu son nom. Dans un bosquet du parc de Carlsruhe un monument en bronze fut élevé à sa mémoire par ses admirateurs en 1833. Enfin, le 10 mai 1860, la commémoration séculaire de sa naissance se célébrait simultanément par des fêtes publiques, à Bàle et à Fribourg en Brisgau.

A leur apparition, les poésies allémanniques avaient été aussitôt applaudies et recommandées par Gœthe et par Jean- Paul Richter.

— Je viens de relire pour la cinquième ou sixième fois, disait Jean- Paul, ce recueil de chants populaires, si naïfs et si variés. Hébel ne danse jamais sur la phrase. Il faut le relire, non pas une fois, mais dix fois comme tout ce qui est simple. On doux éclat de soleil couchant rayonne de son âme belle et tranquille, sur les hauteurs qu'il fait surgir. Il remplace les fleurs poétiques par la déesse des fleurs elle-même, par la poésie, etc.

De son côté, Gœthe écrivait dans la Gazette littéraire, d'Iéna :

— Tandis que les anciens divinisent la nature en substituant des nymphes aux rochers, aux arbres et aux fontaines, Hébel change les différents objets de la nature en gens de la campagne, et il paysannise tout dans l'univers de la façon la plus naïve et la plus gracieuse; si bien que le paysage, où l'on ne perd jamais de vue le paysan, semble ne plus faire qu'un avec lui, dans notre imagination transportée .et ravie. Du reste, l'auteur a

parfaitement saisi le caractère de la poésie populaire, en en dégageant toujours, soit plus délicatement, soit plus fortement la morale. 11 a pratiqué presque partout, et avec beaucoup de goût, le fabuia duvet; si bien que le caractère de la poésie populaire se manifeste, sans que la jouissance esthétique soit lésée le moins du monde, etc.

Bien que Hébel ne crût pas plus à la possibilité de traduire ses poésies patoises en allemand officiel, qu à celle d'introduire dans la haute société une fille de village en toilette de ville, cinq traductions en ont été publiées sur différents points de l'Allemagne, à l'intention de ceux qui ne comprendraient pas le dialecte allémannique.

La dernière, de 1851, est magnifiquement illustrée.

Quant à moi, je fis, pour la première fois, la rencontre fortuite de ce petit volume, il y a une vingtaine d'années. A cette époque, notre jeunesse littéraire s'enfiévrait avec amour de tous les produits d'outre - Rhin. Encore au début le plus élémentaire de la grammaire allemande, il m'était bien impossible de mordre à un texte patois. Un ouvrier ébéniste badois, nommé Scheibel, qui se trouvait à Salins, devint mon initiateur. Le voyant rire de si bon cœur à la lecture de ces poésies, nouvelles pour lui aussi bien que pour moi, je le priai de m'en donner la traduction mot à mot. Comme il savait lui-même très-peu le français, l'obtention de chaque parole m'obligeait à des efforts de sagefemme ; heureusement sa patience ne faillit pas plus que ma ténacité. Dès que j'avais obtenu, au milieu des scies et des rabots, quelques morceaux complets, je me mettais à les versifier; puis, ma provision absorbée, je retournais à la charge jusqu'à épuisement du texte.

Je passai ainsi un hiver dans des ravissements littéraires inexprimables. Ma pensée ne démarrait plus des bords de la Wicse, et souvent je me surprenais à fermer, en souriant, les yeux, pour contempler plus aisément, in 'petto, le fourmillement des hommes et des choses de là-bas, pour aspirer ces brises printanières, pour savourer ce ravissant mirage qui me révélait toute l'importance de ces petits chefsd'œuvre.

Nous n'étions pas chiches alors de nos enthousiasmes

intrépides; aussi, le printemps venu, mis-je deux chemises iliins mou havre-sac, et je partis, à pied, pour la vallée de la NYiesc, devenue pour moi aussi familière que mou propre pays, bien que je n'y fusse jamais entré. J'arrivai à Lœrrach, par un beau soir de la fin de mai. 11 me semblait que la vallée venait de faire toilette pour me recevoir comme une vieille connaissance. A la vue de ces verdures touffues, de ces vergers en fleurs, de ces belles eaux courantes, et des grandes cimes boisées de la Forêt-Noire, se déployant au loin dans les splendeurs du soleil couchant. je compris mieux quel charme bucolique cette contrée avait dû laisser dans le souvenir du poète Hébcl, devenu grand personnage à Carlsruhe.

Trois jours de marche forcée avait épuisé ma provision de linge, et la nuit approchait. Pour être libre de continuer, dès le point du jour, ma course par monts et vaux, j'improvisai une savonnade dans les eaux cristallines de la Wiese, et l'instant d'après, je priais, par signes, mon hôtesse de Lœrrach de me faire sécher tout cela sur une perche pour le lendemain matin. La bonne femme se mit à rire de mes laçons expéditives. Je me fais un devoir d'ajouter à la louange de la Wiese, que jamais chemise ne me parut plus délicieuse à mettre que celle dans laquelle je partis au petit jour.

En 1843, qu'on ne l'oublie pas, les paysanneries littéraires plus ou moins frelatées qui nous ont inondes depuis, n'étaient point écloses. Nos plus grands maîtres en étaient encore, ou peu s'en faut, à essayer le paysage littéraire. Sous ce rapport, les poésies allémanniques. publiées en 1808, les avaient triomphalement devancées d'environ quarante ans. Quoi d'étonnant que ce petit livre me parût, il y a vingt ans. une vraie révélation?

L'année de la naissance de Victor Hugo. Depuis cette date, nous avons vu défiler Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staél. Chateaubriand, Goethe, Schiller, Walter Scott et Byron. tout le fatras de l'empire et de la restauration, tous les chefs-d'œuvre du romantisme. Au milieu de tout cela, combien de livres, jadis réputés fameux, et aujourd'hui vieillis,

moisis sur toutes les coulures, tandis que lus quelques pages de Hébel restent aussi fraîches et pimpantes qu'au premier jour! A coup sûr. jamais, à si peu de frais, poète n'a conquis, dans son pays, une illustration, modeste sans doute, mais saine et durable, aussi méritée. Jamais lecture si courte n'a ouvert aux imaginations naïves autant de perspectives littéraires neuves et fortifiantes.

L'introduction du naturalisme dans les arts a des adversaires qui y voient un signe manifeste de décadence. Sans doute, bien des niaiseries énervantes en sont résultées. Reste à savoir s'il faut les imputer à cet élément plus ou moins nouveau, ou à ceux qui ont fait de cet élément un si sot usage. Que la critique rappelle à l'ordre certaines frénésies transcendantalistes, c'est son droit et son devoir. Ceci, en tout cas, ne concerne en rien Hébel, le chantre des joies naïves, qu'il épanche de son cœur honnête, sans autre prétention que celle d'égayer les paysans de son pays. De là le charme de sa lecture, charme analogue à celui de la contemplation d'un bon tableau de genre, ou d'une halte, un soir d'été, à l'ombre d'un grand noyer, quand les hirondelles tirent leurs bordées dans l'espace, quand les voitures de foin frôlent les haies des charrières, quand les cheminées du village annoncent, par leur fumée, que la soupe du soir est sur le feu. Ce moment de repos, ce rafraîchissement inattendu ne résument sans doute pas toute la destinée de l'homme ni de l'art, mais puisqu'ils nous rendent, ne fût-ce qu'un instant, meilleurs, plus affectueux et plus courageux même aux luttes de la vie, ne serait-il pas injuste de méconnaître leur importance relative?

Aussi, pour Hébel, voyez le résultat. Nul, plus promptement que lui, n'a conquis la vogue vraiment populaire. Ce ne sont pas seulement les lettrés qui le connaissent dans le pays de Bade, en Alsace et dans la Suisse allemande ; les paysans, leurs femmes et leurs enfants le savent eux-mêmes par cœur, bien autrement qu'on ne sait, chez nous, les fables de La Fontaine ; ce qui prouve avec quelle délicatesse il a groupé, à sa manière, tous les détails de la vie campagnarde, avec quelle instinctive précision, guidé par

ses souvenirs d'enfance, il est entré et resté dans le courant de la vraie poésie populaire.

Depuis soixante ans, la littérature allemande compte, dans le genre bucolique, bon nombre d'œuvres remarquables, qui, plus ou moins directement, procèdent toutes de Hébel; aussi, aujourd'hui encore, sa vogue générale va-t-clle toujours croissant. Heureux homme et heureuse destinée ! Combien de plus illustres seront oubliés, avant que celui-ci disparaisse de la mémoire de ses nombreux amis !

Quant à mon essai de traduction, malgré sa défectuosité, je le réédite pour la troisième fois, par acquit de conscience, les premières éditions n'étant guère sorties de la Suisse, où elles ont paru. En relisant, maintenant tout à l'aise le texte original, je sens, du reste, combien le mien lui est souvent inférieur. J'y mettrais peut-être aujourd'hui plus de précision, mais y apporterais-je la même ardeur ? Non bis in idem. Après tout, quoi qu'on y fasse, un texte de traduction reste toujours plus ou moins dans les conditions désavantageuses d'une tapisserie vue à l'envers. Les Allemands euxmêmes, si habiles traducteurs qu'ils s'estiment, n'ont pas toujours non plus, j'ai pu le constater, la spécialité de faire des miracles, dans leurs interprétations de nos poètes.

Des critiques compétents, entre autres mon ami M. Champ fleury, m'ont reproché de ne m'être pas contenté d'une traduction en prose. L'objection est grave, je le concède, mais comment, à vingt-cinq ans, résister au plaisir d'essayer une application du vers français, à tant de charmantes scènes familières, encore alors si nouvelles pour lui ? En somme, si pauvre que soit mon texte, il donne cependant, pris dans son ensemble, une assez bonne idée de l'œuvre, ce qui m'excuse un peu. La perfection étant au-dessus de mes forces, valait-il donc mieux laisser indéfiniment pour nous dans l'oubli cet aimable poète qui nous touche de si près ? A cet égard, je m'en réfère à M. Th. Gautier, qui a dit quelque part :

Astre a demi-voilé, l'idée éclate et perce Sous le nuage gris de la traduction.

Pour juger de l'étoile, il suffit d'un rayon.

Cette théorie équitable m'encourage à me prévaloir, en terminant, d'un mot de Mmc George Sand, auquel je regrette de ne pas mieux, faire honneur : « — Quand M. Max Buchon traduit en vers les adorables poésies de Hébel, il est aussi limpide que son modèle. »

Heureusement pour moi, si je me suis trompé, c'est en bonne compagnie.

Salins. 11 janvier 1604.

POÉSIES ALLÉMANNIQUES

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