‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 64 sur 108 · LES CLOCHES DU SOIU · texte numérisé non relu

LES CLOCHES DU SOIU

OikiirI Il's cloclit's du soir, dans leur lente volée, Feront deseendre l'heure au Ibnd de la vallée; Ouand tu n'auras d'amis ni d'amouis [très de loi, Pense à moi ! pense à moi !

Cai' les eloches du soir, avec leur \oix sonore A ton cœur solitaire iront parler encore, Et l'air i'era vibrer ces mots autour de toi : Aime-moi ! idmc-moi !

Si les cloches du soir éveillent tes alarmes. Demande au temps ému qui jiasse entre nos larmes Le temps dira toujours qu'il n'a trouvé que toi Près de moi! près de moi !

(juand les eloches du soir, si tristes ilans l'absence. Tinteront sur mon cœur ivre de ta présence, Ah ! c'est le chant du ciel qui sonneia pour toi, Et pour moi ! et pour moi!

liOMANCEb. 195

LE NOM DOLIYIER

Ln étranger vint un jour au bocage ; On célébrait la noce de Julien, Je crus qu'Amour arrivait au village, Et juon regard s'arrêta sur le sien.

On l'entoura : moi, je restai muette.

il lit danser l'épouse de Julien.

Le bouquet blanc tomba du sein d'Annette,

Et je tremblai qu'il ne donnât le sien.

Qu'elle est heureuse, Annette, mon amie! Pour son époux elle a nommé Julien.

Quel nom, me dis-je, embellira ma vie.

Si l'étranger ne m'apprend pns Je sien?

il m'aborda : Dieu! que j'étais craintive! Il me parla du bonheur de Julien.

En rougissant, je m'éloignai pensive; En m'éloignant, mon cœur chercha le sien.

II me suivit : je ne pus m'en défendre. ■ il était tendi'e et plus beau que Julien. Sa voix tremblait; mais, si j'ai su l'entendre Notre hameau sera bientôt le sien !

L'TDIOT

A MADAME PAULINE DUCHAMBGE

Avec l'aube toujours la plaiute me réveille, André! toujours ton nom tourmente mon oreille; Car toujom's sans pitié, persécuteurs enfants. Vous brisez son sommeil par vos cris triomphanis.

Il dormait. De la nuit la Iraîcheur salutidie Peut-être dans son sein versait un songe beiuTux , Quel autre bien attend l'oqihelin solitaire?

Son réveil est si douloureux !

Dans le sommeil du moins, l'oubli vient, le soit change Et, couché sur la terre oii le soleil a lui.

Qui sait s'il ne voit pas un anpe

Sourire ou pleurer avec lui?

Pourquoi faire envoler son eireur décevante? Hegardez, inhumains, cet être lanffni<^;int.

190 POESÏRS.

Comme un chovronil blessé que la meute épouvante,

Essayer, pour vous fuir, un effort impuissant.

Eh! fpie vous a-t-il fait? Laissez passer sa vie Sous le nuage triste où Dieu l'enveloppa; 11 n'a pins sa raison que le malheur frappa : Mais votre voix est dure; et tout ce qu'il envie, C'est l'indulgent silence; il parle au malheureux, Il assoupit l'éclat de vos rires affreux. Quand vous l'avez blessé de vos cruelles armes, André frappe son cœur oii s'amassent ses larmes. L'homme pour tous ses jours en apporte en naissant; C'est le calice amer oii son orgueil s'abreuve; Bientôt, jeunes railleurs, vous en ferez l'épreuve, Et le plus gai de vous s'en ira gémissant. Vos teints de fleurs, vos jeux, votre éclatante joie. Votre âge audacieux, qui croit régner toujours, Du temps, qui raille aussi, seront bientôt la proie :

Vous serez vieux dans quelques jours.

Des vieillards assis sur les places,

A l'ombre des ormeaux vivaces

Qu'ils y plantèrent autrefois, Vous aurez la langueur et les débiles voix; La vie à vos regards retirera ses flammes; Vous croirez que l'oiseau vous refuse son chant ; Quelque chose d'amer coulera dans vos âmes,

Car vous direz : Je fus méchant !

Dieu ])laindra du roseau le naufrage rapide. Bien cpi'il fasse en tournant rire les matelots. u Qu'eùt-il vu, disent-ils, dans son destin timide? Il eut bordé la rive et caressé les flots ! »

Triste un joui' comme André, je suivis sa détresse ; Loin de la ville heureuse elle nous égara , L'église du coteau fit rêver sa tristesse^ Il salua l'église, et puis il soupira.

Chancelant et courhé sur son appui de frêne, Il s'arrêtait pensif, il cueillait une fleur; Et du jeune idiot la mousse et le troëne Couronnaient la pâleur.

Le vent qui passe et courbe la verdure, Étonnait son oreille; il cherchait ce murmure, Et comptait sur ses doijîts le brisement égal De l'eau, dans les cailloux épurant son cristal. Le jeu d'un papillon, qui planait sur sa tète,

Le fit rire et tonrner longtemps; Il agitait ses mains avec un air de lète; Et puis il oublia l'envoyé du printemps. Il dansa. Pauvre André! La lointaine musette Lui disait que la danse avait frappé ses yeux : La mémoire entendait, mais l'âme était muette ;

Le danseur n'était point joyeux.

Sa faiblesse inclinée au bord de la fontaine

Y suspendit mes pas; Seul, à quelque ombre amie il racontait sa peine;

Car il parlait tout bas.

« Peut-être, me disais-je, heureux sous sa couronne, Plus légère à son front que le bandeau d'un roi. Il rend givàce à l'air libre et pur qui l'environne; A l'image d'un homme il souiit sans effroi. )) Tout à coup de ses fleurs la parure éphémère D'un souvenir aigu sembla le déchirer;

198 POKSIKS.

Il étendit les bras en s'écriaul : Ma mère !

Et plus faible et plus pâle il s'assit pour pleurer.

Dan*s le ruisseau longtemps je vis tomber ses larmes;

A leur chute rapide Andié trouvait des charmes,

Kt curieusement les regardait coulci'.

\/A pitié m'oppressait, je ne pouvais pai'ler.

u André! lui dis- je entin, retourne vers la ville.

Ne crains-tu pas la nuit ici, hors des remparts?

Vois-tu les habitants rentrer de toutes parts ?

Va! pauvre af^neau perdu, cherche au moins un asile. »

Alors, sans me répondre, il reprit son chemin;

II était sous ma porte assis le lendemain .

D'un air doux et stupide il m'offrit une feuille De la guirlande encor pendante sur son front. Ah ! le présent du pauvre est digne qu'on l'accueille; Dieu veut qu'il soit sauvé d'un doidoureux affront. Et j'offris à mon tour l'espoir de l'infortune, Ce métal où le riche attache le bonheur. L'enfant mit la main sur son cœur, En détournant les yeux de l'offrande importune,

« André, pardonne-moi! » lui dis-je; il me sourit. Que ce touchant elfort renfermait d'amertume ! Quand de pleurer toujours nos yeux ont la coutume Dans leur sourire encor le malheur est écrit. Et moi : " Veux-tu venir? veux-tu changer ta vie,

Enfant? veux-tu voyager avec nous?

Tu verras d'autres cieux. Va! tous les cieux sont do\ix; Ils cachent tant d'espoir! Les fleurs te font envie? Viens : partout la rosée y répand sa liaîchenr.

Tu ne dormiras plus sur une pierre liumidc; Et, comme à des ramiers le passereau timide Se donne, tu suivras notre essaim voyageur. Veux-tu? )) Ses yeux ei raient : j'y vis paraître une unie; Son teint morne et mourant soudain se ranima. Vous allez juger quelle flamme Dans ce cœur éteint s'alluma.

Un signe prompt m'attire sur sa trace; Il monte vers l'église, il a i'ranchi l'enclos

Oii d'humbles croix, d'humbles fleurs, tmil i et rare

D'objets aimés l'invisible repos.

Sur une tombe, à genoux, sans haleiiu-,

André s'étend, l'enferme dans ses bras; Puis, avec un accent que l'on devine à peine,

11 se lève en criant : « Ma mèie! tu viendras! »

Mais épuisé par cet élan terrible.

Cachant ses yeux dans l'herbe du tombeau,

André s'endort comme un enfant paisible,

Qu'a 1 éveillé quelque impoitun flambeau.

Vous que je ne hais plus, car vos yeux sont humides. Des pleurs d'un insensé vous voilà moins avides? Oui, croyez-moi, le cœur survit à la raison : C'est là que se retire un reste de lumière

Qui doit échapper à la terre.

Toujours d'un dard moqueur on y sent le poison !

0 mes jeunes amis, prenez bit'u sa déiënseî JNés sur le même sol, charmez sa longue enfance; Sous vos toits généreux qu'il entre quelquefois ; Enfants, ne raillez plus ses naïves chimères; Éveillez sur son sort la pitié de vos mères,

'200 l'OESIES.

Et, (juand je serai Join, rappelez-lui ma voix : Cette voix triste est douce à l'indigent timide; liO panvre aime l'accent ému de sa donlt^ur. Vous-mêmes, croyoz-moi, souvent un humble iin'ide Peut en vous éclairant vous conduire au bonheur.

Qui ne veut le bonheur? L'homme, dès qu'il respire, Ke demande au breuvage à ses lèvres promis; Plus tard il le demande à des songes amis; Hélas! il le demande encor quand il expire!

Aiulré l'attend aussi. Comme un frêle arbrisseau Jeté sur un terrain aride.

Sous l'ardent soleil qui le ride Attend la fraîcheur du ruisseau, Sa jeunesse se fane et tombe Sans éclat, sans sève, sans fruit.

Et, loin du monde et loin du bruit, André l'attend sur une tombe!

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