A MES SOEURS
.l'étais enl'ant, l'enfance est écouteuse. Sur notre beau navire emporté par les vents, Entre le ciel et l'onde et nos destins mouvants. Les vieux marins charmaient la route aventureuse. Le soir, sous le ijrand mat circulaient leurs récits Je n'avais plus de peur alors qu'entre eux assis,
Des voyages lointains ils commençaient l'histoire. Ils ne mentaient jamais, je veux lonjom s le croire : Et, quand l'heure avec nous s'envolait sur les flots, On appelait en vain, parmi les matelots, Un jeune passager dont la vue attentive Poursuivait tristement la vague fugitive. Un eût (lit qne si jeune, et si triste, et si beau, Sur cette route humide il voy;iit un tombeau.
Un soir que le vaisseau, bondissant sous ses voiles. Formait un long sentier tout scintillant d'étoiles, En regardant s'ouvrir ce sillage éclatant, Je disais : Conduit-il au bonheui' qui m'attend? Je croyais qu'une fée en épurant les ondes, Poiu" tracer au navire un lumineux chemin, Brûlaient des lampes d'or sous les vagues piofondes; Et moi, pour l'en bénir je lui tendais la main.
A mes yeux fascinés la belle Néréide
Errait, sans se mouiller, dans son palais humide;
Je voyais son Iront a»lme orné de diamants,
Et dans le frais cristal glisser ses pieds chaimants.
Je tressaillais de crainte, et de joie, et d'envie;
J'aurais voulu près d'elle aller passer ma vie;
Car je rêvais encor ces contes qu'autrefois.
Pour m'endormir, ma mère enchantait de sa voix î
Peut-être à mon berceau quelque aimable marraine
D'un talisman secret avait doté mon sort ;
Peut-être que des flots elle était souveraine,
Et que ses doux regards me protégeaient encor. . .
Un soupir dissipa la scène de iéerie :
Le jeune homme sur l'onde était aussi penché.
Je nie souvins, alors f|ue je l'avais clieiclié. Et que l'on m'envoyait troubler sa rêverie. Car déjà le soleil s'éteignait dans les Ilots, Et les récits du soir chaniiaient les matelots.
(( Viens, lui dis-je, on t'attend. Vois! la mer est tranquille;
Il faut rontei' : pourquoi ne parles-tu jamais?
Dos joyeux passairors (piello douleur t'exile?
Ploures-tu Ion pays; oh bien! si tu l'aimais,
Yiens-en parler longtemps. Moi, j'ai quitté la France,
Mais j'en parle, el la plainte évoillo l'espérance.
Vois-tu, le même ciol nous aime et nous conduit;
L'étoilo (}ui m'éclaire est celle qui te luit;
Sa lueur au navire annonce un vent prospère,
Et moi, je reverrai la maison de mon père !
Toi, n'as-tu pas un père? et n'est-ce pas pour lui
Que l'on t'a vu prier en pleurant aujourd'hui?
Ne pleure plus. Ecoute ! on chante au bruit des ondes :
Que cet air est chamiant! c'est un écho français.
Dans nos humbles vallons que je le chérissais !
Viens l'apprendre : i\ l'appelle, il faut que tu répondes. »
Et le jeune inconnu, moins farouche à ma vi)ix,
Vint au cercle conteur prendre place une lois.
Ce qui m'a lait pleurer, jamais je ne l'oublie : C'est un songe du cœur, il survit au réveil. Si le charme en pouvait deux fois être pareil, Mes sœurs, je vous dirais, dans sa mélancolie, Ce songe, qu'en parlant j'écoute encor tout bas; Mais il est dos accouls cpie l'on n'iniile jtas!
L'HIRO.NDELLE ET LE ROSSIG.XO
A M. AUNAULT
Prête à sékiiicLT, joyeuse.
Aux libres plaines des cieux. L'hirondelle voyageuse A la saison pluvieuse Jetait un [oiyj: cri d'adieu.
Sons un chêne soHtairc Kl le entend le rossignol.
Sa voix lui fut toujouis chèie; Et la jeune passagère Ecoute, et suspend son vol.
Elle recueille, attentive, L'accent qui cherche le cœur:
Mais ce chant qui la captive, Dans sa mesure moins vive, N'exprime plus le bonlieni .
*' A quoi rêvez- vous, dit-elle.
Les zéphyrs sont au beau temits ; Sui' la rive maternelle Le doux printemps vous appelle; N'aimez-vous phis le printemps?
(( — Sauvez-vous, pauvre petite, Sans me demander pourquoi J'ai choisi ce sombre gîte :
L'oiseleur, qu'en vain j'évite, Vous l'apprendrait mieux que h:oi.
Aloi s autour du grand cliène Elle entrevoit des réseaux.
Gémissante, et hors d'haleine.
Elle veut briser la chaîne Du roi des petits oiseaux,
« Vous n'êtes pas assez Ibrte, Dit-il; mais cousolez-vous.
Du monde il faut que tout sorte :
Dieu n'y plaça qu'une porte.
Et la Mort l'ouvre pour tous.
u Sur cette plage étrangère, Égales à leiu* réveil, Et la reiue et la bergère, Sous le marbre ou la fougèie.
Donnent du même sommeil.
(( Sous cette loi simple et juste On voit passer toui- à tour L'oiseleur, l'oiseau, l'arbuste.
Les rois et leur race auguste :
J'y passerai donc un jour.
u Mais des rois l'ombre mcertaine Demande grâce souvent
Au destin qui les entraîne :
L'oiseau blessé qui s'y triiine Se repose en arrivant.
u Là, de la flèche empennée Tous les traits sont amortis; Et la mère infortunée, Libre, et désemprisonnée, Chante auprès de ses petits!
« Si votre pitié naïve
Ne craint pas de nouveaux pleurs,
Cherchez, au bord de la rive,
Une feuille fugitive
Où sont gravés mes malheurs ^ »
Sous l'ombre mystérieuse La feuille alors murmura; Et, longtemps silencieuse, Plus triste que curieuse, L'hirondelle soupira.
(( Adieu donc, s'écria-t-elle, Puisqu'il laut partir sans vous !
Puisse une feuille nouvelle, Quelque jour, à l'hirondelle Révéler un sort plus doux ! »
La Feuille de rose, de M. ArnauU.