‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 84 sur 108 · TRISTESSE · texte numérisé non relu

TRISTESSE

Une fille est née dans la classe du peuple, et, malgré le triste avenir qui lui est réservé, sa naissance a été accueillie comme un joyeux événement.

Elle est heureuse, car le soleil brille; la pluie tombe, larc-en-ciel étend ses couleurs, et les oiseaux chantent pour elle. Son sommeil est profond et doux, ses jeux gais et vifs, son pain délicieux I Elle ne sait pas le secret d'ttre mécontente de ce qu'elle possède. Un auteur anglais.

N'iiiii-je plus courir cl;ins l'enclos de ma mère? N'irai-je plus m' asseoir sur les tombes en fleurs? D'où vient que des beaux ans la mémoire est amcie? D'où vient cju'on aime tant une joie éphémère? D'où vient que d'en parler ma voix se l'oiid en pleur:??

C'est que, pour retourner à ces fraîches prémices, A ces fruits veloutés qui pendent au berceau, Prête à se replonger aux limpides calices De la source fuyante et des vierges délices, L'âme hésite à troubler la fange du ruisseau.

Quel effroi de ramper au fond de sa mémoire. D'ensanglanter son cœur aux dards qui l'ont blessé, De rapprendre un affront ([ue l'on crut eflacé, Que le temps, que le ciel a dit de ne plus croire, Et (|ui silfle aux heux même où la flèche a passé!

Qui n'a senti son front rougir, brûler encore. Sous le flainb-Â'iu moqueur d'un amer souvenir?

23i POÉSIES

Qui n'a pas uu ûcbo ciiiellemeiit soiioïc, Jetant par intervalle un nom que l'âme abhorre, Kt la l'ait s'envoler au fond de l'avenir?

Vous aussi, ma natale, on vous a bien changée!

Oui ! (piand mon cœur remonte à vos i^othiques tours

Qu'il traverse, rêveur, notre absence ailligée,

Il ne reconnaît plus la grâce négligée

Qui donnait tant de charme au maternel séjour!

Il voit rire un jardin sur l'étroit cimetière Où la lune souvent me [)renait à genoux. L'ironie embaumée a lemplacé la pierre Oii j'allais, d'une tombe indigente héritière, Relire ma croyiuico au (lernier rendez-vous.

Tristesse 1 après longtemps revenir, isolé^^, Uapprter de sa vie un compte douloureux, La renouer mahide à quelque mausolée, Chercher un cœur à soi sous la croix violée, l'A ne plus oser dire : « Il est là ! » c'est afireux !

Mais cet enfant qui joue et qui dort sur la vie, Qui s'habille de fleurs, qui n'en sent pas l'eliioi; Ce pauvre enfant heureux que personne n'envie, Qui, né pour le malheur, l'ignore et s'y confie, Je le legrettc encor : cet enfant, c'était moi.

Au livre de mon sort si je cherche un sourire. Dans sa blanche préface, oh 1 je l'obtiens toujouis A des mots commenc^'s, que je ne peux écrire,

PLEURS ET PAUVRES FLEURS. t>o5

]>îatants d'innocence et cliarmants à relire Parmi les feuillets noirs on s'inscrivent mes jours !

Un bouquet de cerise, une pomme encor vei te,

C'étaient là des festins savourés jusqu'au cœur !

A tant de volupté l'âme neuve est ouveite,

Quand Tàpre affliction, de miel encor couverte,

N'a pas trempé nos sens d'une amcre saveur! • "

Parmi les biens perdus dont je soupire encore. Quel nom portait la fleur... la fleur d'un bien si beau, Que je vis poindre au jour, puis frémii', i)uis éclore. Puis que je ne vis plus à la suivante auroi e? Ne devra-t-elle pas renaître à mon tombeau ?

Douce église! sans pompe, et sans culte et sans prêtre, Où je faisais dans l'air jouer ma faible voix, On la ronce montait fière à cliaque fenêtre; Près du Christ mutilé, qui m'écoutait peut-être, N'irai-je plus rêver du ciel comme autrefois?

Oh! n'a-t-on pus détruit cette vigne oublit'e, Palançant au vieux mm' son fragile réseau? Comme l'aile d"nn ange, aimante et dépliée. L'humble pampre embrassait l'église humiliée De sa pfde verdure, oii tremblait un oiseau !

L'oiseau chantait, piquait le fruit mûr, et ses ailes Frappaient l'ogive sombre avec un biuit joyeux; Et le soleil couchant dardait ses étincelles Aux vitraux rallumés de rougeâtres parcelles. Qui me restaient longtemps ardentes dnns les veux.

2r.3 POÉSIES.

Notie-Dame^ ! aujourd hiii belle, retentissante, Ti istc alors, quel secret m'avez-voiis dit tout bas? Kt ({iiand mon timbre pur remplaçait l'orgue absente, Pour répondre à l'éclio de la nef gémissante, Mon frêle et doux Ave, ne l'écoutiez-vous pas?

Et ne jamais revoir ce mur où la lumière Dessinait Dieu visible à ma jeune raison ! Ne plus mettre à ses pieds uiou pain bis, ma prière ! Ne plus suivre mon ombre au boi d de la rivière Jusqu'au chaume enlierré que j'appelais maison !

Ni le puits solitaire, urne sourde et profonde, Crédule, où j'allais voir descendre le soleil; Qni faisait aux enfants un miroir de son onde : Elle est tarie... Hélas! tout se tarit au monde; Hélas! la vie et Tonde ont un destin pareil !

Ne plus passer devant l'école bourdonnante,

Cage en fleurs où couvaient, où fermentaient nos jours;

Où j'entendis, captive, une voix résonnante

[•X chère à ma prison m' enlever frissonnante :

Voix de mon pèie, ô voix ! m'appclez-vous toujours ?

(>ù libre je ))rdis de tendresse é[)erdue; Où je crus voir le ciel descendre, et l'humble lieu S'ouvrir! Mon père au loin m'av.iit donc entendue? Eière, en tenant sa main, je traversai la rue : Il la rem})lissait tonte; il ressemblait à Dieu !

* l'ne église c'e Douai, al)an(1onm'c pondant h révolution.

Albertine! et là-bas flottait ta jeune tête, Sous le calvaire en fleurs; et c'était loin du soir ! t^.t ma voix bondissante avait dit : Est-ce fête? 0 joie! est-ce demain que Dieu passe et s'arrête? Et tu m'avais crié : « Tu vas voir ! tu vas voir! »

Oui, c'était une fête, une heure parfumée;

On moissonnait nos fleurs, on les jetait dans l'air :

Aibertine riait sous la pluie embaumée;

Elle vivait encor; j'étais encore aimée !

C'est un parfum de rose... il n'atteint pas l'hiver!

Du moins, n'irai -je plus dans l'enclos de ma mère? N'irai-je plus m' asseoir sur les tombes en fleurs? D'oii vient que des beaux ans la mémoire est amère ? D'où vient qu'on aime tant une joie éphémère? D'où vient que d'en parler ma voix se fond en pleui's?

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