‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 16 sur 88 · A LA MALI BRAN · texte numérisé non relu

A LA MALI BRAN

Quelque autre étudiera cet art que tu créais; C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve, C'est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive, Que nul autre, après toi. ne nous rendra jamais.

Ah ! tu vivrais encor sans cette âme indomptable.

Ce fut là ton seul mal. et le secret fardeau

Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.

Il en soutint longtemps la lutte inexorable.

C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable

Qui dans ses bras ^n feu t'a portée au tombeau.

Que ne l'étouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir I Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir \)e ce public blasé la foule indifférente. Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.

(^innaissais-tu si peu l'ingratitude humaine : Q)uel rcve as-tu donc fait de te tuer pour eux !

i(C POÉSIES NOUVELLES.

Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux?

Que ne détournais-tu la tète pour sourire. Gomme on en use ici quand on feint d'être ému? Hélas! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu. Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire, Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre? La Pasta fait ainsi : que ne l'imitais-tur

Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente. Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur? Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente, Ta main de jour en jour se posait plus tremblante, Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur?

Ne sentais-tu donc pas que la belle jeunesse De tes yeux fatigués s'écoulait en ruisseaux,

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Et de ton noble cœur s'exhalait en sanglots r Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse, Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux?

Oui, (jui, tu le savais, qu'au sortir du théâtre, Vn soir dans ton linceul il faudrait te coucher. Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albâtre. Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre. Regardait goutte à goutte un sang noir s'épancher, Tu savais quelle main venait de te toucher.

Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie.

Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir.

Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir.

Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie,

Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie.

Tu regardais aussi la Malibran mourir.

Meurs donc 1 ta mort est douce et ta tâche est remplie. Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,

C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain. Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin!

Octobre i836.

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